‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 234 sur 423 · LIVRE IV, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE II

l'esprit voit que le blanc n'est pas le noir , qu'un cercle n’est pas un triangle, que trois est plus que deux , et est égal à deux et un. Dès que l’esprit voit ees idées ensemble , il aperçoit ees sortes de vérités par une simple intuition , sans l'intervention d’aucune autre Idée ; et cette espèce de connaissance est la plus claire et la plus certaine , dont In Miblesse humaine soit capable. Elle agit d’une manière Irrésistible : semblable à l’éclat d’un beau jour , elle se fait voir Immédiatement, comme par force, des que l’esprit tourne la vue vers elle ; et , sans lui permettre d’hésiter, de douter, on d’entrer dans aucun examen , elle le pénètre aussitôt de sa lumière. C’est sur cette Intuition qu’est fondée toute la certitude et toute l’évidence de nos connaissances ; et chacun sent en lui - même que cette certitude est si grande , qu'il n’en saurait imaginer , ni par conséquent demander une pins grande. Car personne ne se peut croire capable d’une plus grande certitude que de connaître qu'une idée , qu'il a dans l'esprit , est telle qu'il l'aperçoit : et que deux idées , entre lesquelles II voit de la différence , sont différentes et ne sont pas précisément les mêmes. Quiconque demande une plus grande certitude que celle-là , ne sait ce qu'il demande , et fait voir seulement qu’il a envie d’être sceptique , sans en pouvoir venir à bout. La certitude dépend si fort de cette intuition, que dons le degré suivant de connaissance , que je nomme démonstrative, cette intuition est absolument nécessaire pour toutes les connexions des idées intermédiaires; de sorte que , sans elle, nous ne saurions parv enir à aucuuc connaissance ou certitude1.

1 Lrsxéritès primitives, qu’on sait par intuition , sont

- de deux sortes, comme les dériva tires. Elles sont des « vérités de raison , ou des vérités de /ait. Les vérités de

- raison sont nécessaires , et celles de fait sont contingen- ■■ les. Les vérités primitives de raison , sont celles que " j’appelle d’on nom générai identiques, parce rpr'il sein- <■ Ide qu’elles ne font que répéter la même chose, sans s nous rien apprendre. Kilos sont ultirmalivcs ou néga*

■> tires. Affirmatives : chaque, chose est ce qu'elle est, et

- dans autant -d'exemples qu'on voudra, .1 est A, B est " Il , etc. Les copulalives et les disjonetives et autres priv

- posiüons, sont encore susceptibles de cet IdenUctsmc,

- et je compte même parmi les affirmatives : non A est •• non A, et celte hypothétique : si A est non B, il s'en-

- suit que A est non B. — Les identiques négatives sont

- (ni du principe de contradiction , on des disimrates.

- Principe de contradiction, en général : une proposition est ou vraie ou fausse, ce qui renferme deux énnnria-

- lions vraies ; l'une, qu’une proposition ne saurait ■ être vraie et fausse à la fois, l’antre qu'il est impas ■

• sihte qu'une proposition soit ni vraie ni fausse ; ou \

S 2. Ce que c'est que ta connaissance démonstrative.

Ce qui constitue cet autre degré de notre connaissance , c’est quand nous découvrons la convenance ou la disconvenance de quelques idées , mais non pas d’une manière immédiate. Quoique , partout où l’esprit aperçoit la convenance ou la disconvenance de quelques-unes de ses idées , il y ait une connaissance certaine , il n’arrive pourtant pas toujours que l’esprit voie la convenance ou la disconvenance qui est entre

« bien qu’il n’y a point de milieu entre le vrai et le faux. ■ Or, tout cela est encore vrai dans toutes les propositions o imaginables en particulier, et s’applique aux copulali* ■< ves, disjonetives et autres. — Quant aux disparates, « ce sont ces propositions qui disent que l’objet d’une idée « n’est pas l’objet d'une autre idée ; exemples : la chaleur « n’est pas la même chose que ta couleur; homme n’est « pas la même chose que animal, quoique tout homme « soit animal. Tout cela se peut assurer, indé|>cndanunent « de toute preuve, lorsque ces idées sont assez entendues « pour n’avoir point besoin d'analyse; autrement, on est « sujet h se méprendre... On dira peut-être que noos nous « amusons ici à des énonciations frivoles, et que toutes « les vérités identiques ne servent de rien ; mais on fera « ce jugement faute d'avoir assez médité sur ces matières. « Les conséquences de logique, par exemple, se démon* « tient par les principes identiques ; et les géomètres ont « besoin du principe de contradiction dans leurs démons* « (rations qui réduisent à l'impossible.... La proposition « trois est autant que deux et un , assigné comme un « exemple des vérités intuitives , n’est que la définition h du terme trois , car les définitions les plus simples des « nombres se forment de celle façon , deux est un et un , « trois est deux et un , etc. Il est vrai qu’il y a là dedans « une énonciation cachée, que j’ai déjà remarquée, sa* « voir, que ces idées sont possibles, et cela se connaît ici « intuitivement ; de sorte qu'on peut dire qu'une con* « naissance intuitive est comprise dans les définitions, « lorsque leur possibilité parait d'almrd. Ht de cette ma- « nière Ira débilitions adéquates contiennent des vérités « primitives de raison, et par conséquent de» connais* « sances intuitif ra. Enfui, on peut dire, en général, que « toutes les vérités primitives de raison sont immédiates « d’une immédiation d'idées. Quant aux vérités primi • « tiirs de fait , ce sont les expériences immédiates in- •• ternes d'une immédiation de sentiment. Et c’est ici « que parait la première vérité des cartésiens ou de « saint Augustin : je pense, donc je suis, c'est-à-dire, je. « suis une chose qui pense. Mais il faut savoir que de « même que les identiques sont générales ou particulières, « et que les unes sont aussi claires que les autres, il en « est encore .ainsi des premières vérités de fuit. Car non* « seulement il m’est clair immédiatement que je pense, » mais il m'est tout .aussi clair que j’ai des pensées dif- '« férenfes ; que tantôt je pense à A , et que tantôt je * pense à II, etc. Ainsi le principe cartésien est bon,

mais il n’rat pas le seul de son espèce. On voit par là •• que toutes les vérités primitives de raison, ou de fait, « ont cela de commun , qu’on ne saurait les prouver par ■■ quelque chose de (dus certain.

elles , lors mime qu'elle peut être découverte : auquel cas il demeure dans l’Ignorance , ou du moins ne va pas au delà d’une conjecture probable. Ce qui fait que l'esprit ne peut pas toujours apercevoir d'abord la convenance ou la disconvenance de deux idées , c'est qu'il ne peut joindre ces idées dont il cherche à connaître la convenance ou la disronvenance , de manière à la rendre manifeste. Et , dans ce cas , où l’esprit ne peut joindre ensemble ses idées , pour apercevoir leur convenance ou leur disconvenance en les comparant immédiatement , et les appliquant , pour ainsi dire , l'une à l'autre , il est obligé de se servir de l'intervention d'autres idées (d’une ou de plusieurs , comme il se rencontre) pour découvrir la convenance ou la dlseonvenance qu’il cherche ; et c’est ce que nous appelons raisonner. Ainsi , dans la grandeur, l’esprit voulant connaître la convenance ou la disconvenauce qui se trouve entre les trois angles d'un triangle et deux droits , il ne peut le faire par une vue immédiate , et en les comparant ensemble , parce que les trois angles d’un triangle ne sauraient être pris tout à la fois, et comparés avec un ou deux autres angles ; et, par conséquent , l'esprit n’a pas sur cela une connaissance immédiate ou intuitive. Cest pourquoi il est obligé de se servir de quelques autres angles, auxquels les trois angles d'un triangle soient égaux ; et trouvant que ceux - là sont égaux à deux droits , il connaît par là que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits. .

S 3. Elle dépend des preuves.

Ces Idées qu'on fait intervenir pour montrer la convenance de deux autres , on les nomme des preuves; et lorsque, par le moyen de ces preuves , on vient à apercevoir clairement et distinctement la convenance ou la disconvenance des idées que l’on considère , c'est ce qu'on appelle démonstration ; cette convenance ou disconvenance étant alors montrée à l'entendement, de sorte que l’esprit voit que la chose est ainsi , et non autrement. Au reste, la disposition que l'esprit a à trouver promptement ces idées intermédiaires, qui montrent la convenance ou la disconvenauce de quelques autres idées , et à les appliquer comme il faut , est , à mon av is , ce qu'on nomme sagacité.

S 4. Hais elle n’est pas facile à acquérir.

(Quoique celte espèce de connaissance, qui

nous vient par le secours des preuves , soit certaine , elle n’a pourtant pas une évidence si forte ni si vive , et ne se fait pas recevoir si promptement que la connaissance intuitive. Car, quoique , dans une démonstration , l’esprit aperçoive enfln la convenance ou la disconvenance des idées qu'il considère , ce n'est pourtant pas sans peine et sans attention ; ce n'est pas par une seule vue passagère qu’on peut la découvrir, mais en s'appliquant fortement et sans relâche. Il faut suivre, pas à pas et par degrés, une certaine progression d'idées , avant que l'esprit puisse arriver par cette voie à la certitude , et apercevoir la convenance ou l'opposition qui est entre deux idées , ce qu’on ne peut reconnaître que par des preuves enchaînées l'une à l’antre , et en faisant usage de sa raison.

S 5. Elle est précédée de quelque doute.

Une autre différence qu’il y a entre la connaissance intuitive et la démonstrative, c'est que , dans cette dernière , bien qu'il ne reste aucun doute, lorsque , par l'intervention des idées intermédiaires , on a une fois aperçu la convenance ou la disconvenance des idées qu’on considère , il y en avait avant la démonstration ; ce qui , dans la connaissance intuitive , ne peut arriver à un esprit qui possède la faculté qu'on nomme perception, dans un degré assez parfait pour avoir des idées distinctes. Cela , dis-je), est aussi impossible , qu'il est Impossible à l'œil qui peut voir distinctement le blanc et le noir, de douter si cette encre et ce papier sont de la même couleur. Si la lumière réfléchie de dessus ce papier vient à le frapper , il apercevra tout aussitôt , sans hésiter le moins du monde , que les mots tracés sur le papier sont différents de la couleur du papier : de même , si l'esprit a la faculté d’apercevoir distinctement les choses , il apercevra la convenance ou la disconvenance des idées qui produisent la connaissance intuitive. Mais si les yeux ont perdu la faculté de voir , ou l’esprit celle d'apercevoir , c'est en vain que nous chercherions dans les uns une vue pénétrante, et dans l'autre une 1 perception claire et distincte.

S 0. Elle n'est pas si claire que la connaissance intuitive.

Il est vrai que la perception qui est produite

* Ce mot s « prend ici pour lire faculté, cl c'est (Uns ce mus qu’on l’a pris au livre II , etiap. IX , intitulé : Ve la pcrcrptwn.

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