‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 240 sur 423 · LIVRE IV, CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE III

modifiés et mus d'une certaine manière , aussi bien que dans une substance immatérielle, en conséquence du mouvement des parties du corps ? T.c corps , autant que nous pouvons le concevoir, n’est capable que de frapper et d’affecter un corps ; et le mouvement ne peut produire autre chose que du mouvement , si nous nous en rapportons à tout ce que nos idées nous peuvent fournir sur ce sujet ; de sorte que , lorsque nous convenonsque le corps produit le plaisirou la douleur, ou bien l’idée d'une couleur ou d'un son , nous sommes obligés d'abandonner notre raison , d'aller au delà de nos propres idées , et d'attribuer cette production au seul bon plaisir de notre Créateur. Or, puisque nous sommes contraints de reconnaître que Dieu a communique au mouvement des effets que nous ne pouvons jamais comprendre que le mouvement soit capable de produire, quelle raison avons-nous de conclure qu'il ne pourrait pas ordonner que ces effets soient produits dans un sujet que nous ne saurions concevoir capable de les produire, aussi bien que dans un sujet sur lequel nous ne saurions comprendre que le mouvement de la matière puisse opérer en aucune manière '? Je ne dis point ceci pour affaiblir en aucune sorte la croyance de l’immatérialité de l'âme. Je ne parle point Ici de probabilité, mais d’une connaissance évidente ; et je crois que non-seulement e'est une chose digne de la modestie d'un philosophe , de ne pas prononcer en maître , lorsque l’év idence requise pour produire la connaissance vient à

* « La matière ne saurait pmtlnire du plaisir, de la « douleur, ou du sentiment en nous : c'est l'âme qui se ■ les produit cUe-m*me conformément à ce qui se passe « dans la matière. Et quelques habiles gens commencent « à déclarer qu’ils n'entendent les causes occasionnelles

• qn’au «cas que je leur lionne ici. Or, cela étant posé, il « n'arrive rien d'inintelligible, excepté que nous ne sau- « rions déméler tout ce qui entre dans nos perceptions

• confuses , qui tiennent même de l’infini , et qui sont des •« expressions du détail de ce qui arrive dans les corps. » Et quant au bon plaisir du Créateur, il faut dire qu'il « est réglé selon les natures des choses, on sorte qu’il n’y « produit et conserve que ce qui leur convient, et qui se « peut expliquer par leurs natures, an moins en général ; « car le détail nous passe souvent.... Autrement, si cette « connaissance nous passait en elle-même , et si nous ne « pouvions pas même concevoir la raison des rapports de

• l'âme et du corps en général , enfin , si Dieu donnait aux « clèoses des puissances accidentelles détachées de. « leurs natures, et par conséquent éloignées de la ral* •• son, en général, ce serait, comme je l'ai dit, rappeler - les qualités trop occultes , qu’aucun esprit ne peut en- « tendre :

" Et quidquld ichola finxit otiasa. -

nous manquer : mais encore , qu'il nous est utile de distinguer jusqu'où peut s'étendre notre connaissance. Car , l'état où nous sommes présentement n'étant pas un état de vision, comme parlent les théologiens , la foi et la probabilité nous doivent suffire sur plusieurs choses. Et, à l'égard de l'immatérialité de l'âme, dont il s'agit présentement, si nos facultés ne peuvent parvenir à une certitude démonstrative sur cet article , nous ne le devons pas trouver étrange. Toutes les grandes fins de In morale et de la religion [ sont établies sur d'assez bons fondements , sans lesecours des preuves de l'immatérialité de l’âme, tirées de la philosophie ; puisqu’il est évident que celui qui a commencé à nous faire subsister ici comme des êtres sensibles et intelligents, et qui nous a conservés plusieurs années dans cet état, peut et veut nous faire jouir encore d'un pareil état de sensibilité dans un autre monde, et nous y rendre capables de recevoir la rétribution qu'il a destinée aux hommes, selon qu’ils se seront conduits dans cette vie. C'est pourquoi la nécessité de se déterminer pour ou contre l’immatérialité de l’âme, n’est pas si grande, que certaines gens , trop passionnés pour leurs propres sentiments , ont voulu le persuader : dont les uns , ayant l'esprit trop enfoncé, pour ainsi dire, dans la matière, ne sauraient accorder aucune existence à ce qui n’est pas matériel ; et les autres , ne trouvant point que la pensée soit renfermée dans les facultés naturelles de la matière , après l’avoir examinée en tout sens avec toute l’application dont ils sont capables , ont l'assurance de conclure de là , que Dieu lui-mème ne saurait donner la vie et la perception à une substance solide. Mais quiconque considérera combien il est difflciledc concilier, dans notre pensée , la sensation avec une matière étendue, et l’existence avec une chose qui n’a absolument point d’existence , confessera qu’il est fort éloigné de connaître certainement ce que c’est que son âme. C’est là un point qui me semble tout à fait au-dessus de notre connaissance. Et qui voudra se donner la peine de considérer et d'examiner librement les embarras et les obscurités impénétrables de ce* deux hypothèses, n’y pourra guère trouver de raisons capables de le déterminer entièrement pour ou contre la matérialité de l’âme; puisque, de quelque manière qu’il regarde l’âme, ou comme une substance non étendue, ou comme de la matière étendue qui pense, la difficulté qu'il aura de comprendre l’une ou l'autre de cei choses, l'entraînera toujours vers le sentiment

oppose, lorsqu’il n’aura l'esprit appliqué qu’à l’un des deux : méthode déraisonnable qui est suivie par certaines personnes, qui, voyant que des choses considérées d’un certain côté sont tout à fait incompréhensibles , se jettent , tête baissée , dans le parti opposé , quoiqu'il soit aussi Inintelligible à quiconque l'examine sans préjugé Ce qui ne sert pas seulement à faire voir la faiblesse et l’imperfection de nos connaissances , mais aussi le vain triomphe qu’on prétend obtenir par ces sortes d'arguments , qui , fondés sur nos propres vues , peuvent , à la vérité , nous convaincre que nous ne saurions trouver aucune certitude dans un des côtés de la question : mais qui, par là, ne contribuent en aucune manière à nous approcher de la vérité , si nous embrassons l’opinion contraire, qui nous paraîtra sujette à d’aussi grandes difficultés , des que nous viendrons à l’examiner sérieusement. Car, quelle sûreté , quel avantage peut trouver un homme à éviter les absurdités et les difficultés insurmontables qu'il voit dans une opinion , si , pour cela , il embrasse celle qui lui est opposée, quoique bâtie sur quelque chose d'aussi inexplicable, et qui est autant éloignée de sa compréhension? On ne peut nier que nous n’ayons en nous quelque chose qui pense ; le doute même que nous avons sur sa nature, nous est une preuve indubitable de la certitude de son existence ; mais il faut se résoudre à Ignorer de quelle espèce d’étre elle est. Du reste , c'est en vain qu'on voudrait , à cause de cela , douter de son existence , comme il est déraisonnable , en plusieurs autres rencontres, de nier positivement l’existence dune chose, parce que nous ne saurions comprendre sa nature. Car je v oudrais bien savoir quelle est la substance actuellement existante qui n’ait pas en elle-même quelque chose qui passe visiblement les lumières de l’entendement humain. S’il y a d'autres es-

> • 11 n'y s rien d’ioinU-iligihle dans l'hypotliése que ™ j’ai indiquée précédemment (note9 p. 332 ) , puisqu'elle « u’attrihueit l'âme et aui corps que des modifications que

- nous expérimentons en nom et en eux ; cl qu’elle les

- établit seulement plus réglées et plus liées qu’on n'a cru • ju-qu’iii. La diftieullé qui reste, n'est que par rapport « à ceux qui veulent imaginer ce qui n'est q u'inletligi. " blr, romme s'ils voulaient voir les sons, et écouter les « routeurs; et re sont ces peu-h qui refusent frets- » tester a ce gui n'est point étendu , ce qui les obligera

- de la icfuser a Dieu lui-même, r’est-à-dire de renoncer

aux causes et aux raisons des changements et de tels

« changements : ces raisons ne pouvant venir de retendue » et de» nature» purement passives, et pas même des na- « lûtes actives, particulières et inférieures, sans l’acte

- pur et universel de la suprême substance. »

prit! qui voient et qui connaissent la nature et la constitution intérieure des choses, comme ou n'en peut douter , combien leur connaissance doit-elle être supérieure à la nôtre I Et si nous ajoutons à cela une plus vaste compréhension qui les rende capables de voir tout à la fois la connexion et la convenance de quantité d'idées, et qui leur fournisse promptement les preuves intermediaires que nous ne trouvons que pied à pied , lentement, avec beaucoup de peine, et après avoir tâtonné longtemps dans les ténèbres , étant sujets d'ailleurs à oublier une de ces preuves avant que d'en avoir trouvé une autre, nous pouvons imaginer, par conjecture, quelle est une partie du bonheur des esprits du premier ordre, qui ont la vue plus vive et plus pénétrante , et un champ de connaissance beaucoup plus vaste que nous. Mais, pour revenir à notre sujet, notre connaissance ne se termine pas seulement au petit nombre d'idées que nous avons, et à ce qu'elles ont d'imparfait, elle reste même en deçà, comme nous l'allons voir à cette heure , en examinant jusqu'ou elle s'étend.

S 7. Jusqu'où s’étend notre connaissance.

Les affirmations ou négations que nous faisons sur le sujet des idées que nous avons, peuvent se réduire, comme j’ai déjà dit, en général, à ces quatre espèces : identité, coexistence, relation, et existence réelle. Voyons jusqu’où notre connaissance s'étend à l'égard de chacun de ces articles en particulier.

S 8. 1° Kolre connaissance de l’identité et de la diversité ra aussi loin que nos idées.

Premièrement, à l'égard de l'identité et de la diversité, considérées comme une source de la convenance ou de la disconvenance de nos idées, notre connaissance intuitive est aussi étendue que nos idées mêmes ; car l'esprit ne peut avoir aucune idée, qu’il ne voie aussitôt, par un acte d'intuition simple, qu’elle est ee qu’elle est, et qu'elle est differente de toute autre.

S 9. 2° Celle de la convenance ou disconvenance de nos idées, par rapport à leur coexistence, ne s’étend pas fort loin.

Quant à la seconde espece, qui est la convenance ou la disconvcuancc de nos idées, par rapport à leur coexistence , notre connaissance ne

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