LIVRE IV, CHAPITRE III
s'étend pas fort loin à cet egard, quoique ce soit en cela que consiste la plus grande et la plus importante partie de nos connaissances touchant les substances. Car nos idées des espèces des substances ne sont autre chose , comme j'ai déjà montre, que certaines collections d'idées simples, unies en un seul sujet, et qui, par là, coexistent ensemble Par exemple , notre idée de flamme , c'est un corps chaud , lumineux , et qui se meut en haut; et celle d'or, un corps pesant jusqu’à un certain degre, jaune, malléable et fiisible; de sorte que les deux noms de ces différentes substances, flamme et or, signifient ccs idées complexes, ou telles autres qui se trouvent dans l’esprit des hommes. Et lorsque nous voulons connaître quelque chose de plus, touchant ces substances ou toute autre espèce de substances , nos recherches ne tendent qu’a savoir quelles autres qualités ou puissances se trouvent ou ne se trouvent pas dans ces substances, c'est-à-dire, quelles autres idées simples coexistent ou ne coexistent pas avec celles qui constituent cette idée complexe.
S 10. Parer que nous ignorons la connexion
qui est entre la plupart des idées simples.
Quoique ce soit là une partie fort importante de la science humaine , elle est pourtant fort bornée, et se réduit presque à rien. La raison de cela est, que les idées simples qui composent nos Idées complexes des substances, sont de telle nature, qu'elles n’emportent avec elles aucune liaison visible et nécessaire , ou aucune incompatibilité avec une autre idée simple, dont nous voudrions connaître la coexistence avec l'idée complexe que nous avons déjà.
$ 1 1 . £< surtout celle des secondes qualités.
Les idées dont nos idées complexes des substances sont composées, et sur quoi roule presque loute la connaissance que nous avons des substances, sont celles des secondes qualités. Et comme toutes ces secondes qualités dépendent , ainsi que nous l’avons * déjà montré, des premièrrs qualités des particules insensibles des substances , ou , si ce n'est de là , de quelque chose encore plus éloigné de notre compréhension , il nous est i mpossible de connaître la liaison ou l’incompatibilité qui se trouve entre ces secondes qualités. Car , ne connaissant pas la source d'où
1 Livre III, ch. VIII.
elles découlent , je veux dire, la grosseur, la figure et la contexture des parties d’où elles dépendent, et d’où résultent, par exemple, les qualités qui composent Dotre idée complexe de l’or, il est impossible que nous paissions connaître quelles autres qualités procèdent de la même constitution des parties insensibles de l'or, ou sont incompatibles avec elles , et doivent , par conséquent , coexister toujours avec l'idée complexe que nous avons de l’or, ou ne pouvoir subsister avec une telle idée.
S 12. Parce que nous ne saurions découvrir
aucune connexion entre les secondes et les
premières qualités.
Outre cette ignorance où noussommes à l’égard des premières qualités des parties insensibles des corps d'où dépendent toutes leurs secondes qualités, il y a une autre ignorance encore plus incurable, et qui nous met dans une plus grande impuissance de connaître certainement la coexistence ou la non-cocxistence de différentes Idées dans le même sujet ; c’est qu’on ne peut découvrir de liaison entre aucune seconde qualité et les premières qualités dont elle dépend.
S 13. Que la grosseur, la figure et le mouvement d'un corps causent du changement dans la grosseur , dans la figure et dans le mouvement d’un autre corps , c'est ce que nous pouvons fort bien comprendre. Que les parties d'un corps soient divisées au moyen de l’interposition d'un autre corps, et qu’un corps passe de l’état de repos à celui de mouvement , par l’impulsion d’un autre corps; ces choses, et autres semblables, nous paraissent avoir quelque liaison l’une avec l’autre. Et si nous connaissions ces premières qualités des corps , nous aurions sujet d’espérer que nous pourrions connaître un beaucoup plus grand nombre de ecs différentes opérations des corps l’un sur l’autre. Mais, notre esprit étant incapable de découvrir aucune liaison entre ces premières qualités des corps, et les sensations qui sont produites en nous par leur moyen , nous ne pouvons jamnis être en état d’établir des règles certaines et indubitables de la conséquence ou de la coexistence d’aucunes secondes qualités , quand même nous pourrions découvrir la grosseur, la figure ou le mouvement des parties insensibles qui les produisent immédiatement. Nous sommes si éloignés de connaître quelle figure, quelle grosseur, ou quel mouvement de parties produit la couleur jaune, une sa-
veur douce , ou un son aigu , que nous ne saurions comprendre comment aucune grosseur, aucune ligure, ou aucun mouvement de parties peut jamais être capable de produire en nous l'idée de quelque couleur, de quelque goût, ou de quelque son que ce soit. Nous ne saurions , disje, imaginer aucune connexion entre l’une et l’autre de ces choses.
$ 14. Ainsi, quoique ce soit uniquement par le secours de nos idées que nous pouvons parvenir a une connaissance certaine et générale, c’est en vain que nous lécherions de découvrir, par j leur moyen , quelles sont les autres idées qu'on peut trouver constamment jointes avec celles qui constituent notre idée complexe de quelque substance que ce soit; puisque nous ne connaissons point la constitution réelle des petites particules d’ou dépendent leurs secondes qualités, et que, si elle nous était connue, nous ne saurions découvrir aucune liaison nécessaire entre telle ou telle constitution des corps et aucune de leurs secondes qualités; ce qu’il faudrait faire nécessairement , avant que de pouvoir connaître leur coexistence nécessaire. Et, par conséquent, quelle que soit notre idée complexe d’aucune espèce de substances, à peine pouvons-nous déterminer certainement , en vertu des idées simples qui y sont renfermées , la coexistence nécessaire de quelque autre qualité que ce soit. Dans toutes ces recherches , notre connaissance ne s’étend guère au delà de notre expérience. A la vérité , quelques qualités premières , en bien petit nombre , ont une dépendance nécessaire et une liaison visible entre elles : ainsi , la figure suppose nécessairement l’étendue ; et la réception ou la communication du mouvement, par voie d'impulsion , suppose la solidité. Mais, quoiqu'il y ait une telle dépendance entre ces idées , et peut-être entre quelques autres, il y en a pourtant si peu qui aient une connexion visible, que nous ne saurions découvrir, par intuition ou par démonstration , que la coexistence de fort peu des qualités qui se trouvent unies dans les substances ; de sorte que, pour connaître quelles qualités y sont renfermées, il ne nous reste que le simple secours des sens. Car , de toutes les qualités qui coexistent dans un sujet, sans cette dépendance et cette évidente connexion de leurs idées , on n'en saurait trouver deux dont on puisse connaître certainement qu’elles coexistent, qu'autant que l'expérience nous en assure par le moyen de nos sens. Ainsi, quoique nous voyions la cou-
leur jaune, et que nous trouvions, par expérience, la pesanteur , la malléabilité, la fusibilité et la fixité, unies dans une pièce d’or; cependant, parce que nulle de ces idées n’a aucune dépendance visible ou aucune liaison nécessaire avec l’autre, nous ne saurions connaître certainement que là où se trouvent quatre de ces Idées, la cinquième y doive être aussi , quelque probable qu’il soit qu'elle y est effectivement; parce que la plus grande probabilité ne va jamais jusqu'à la certitude , sans laquelle il ne peut y avoir aucune véritable connaissance. Car la connaissance de cette coexistence ne peut s'étendre au delà de la perception qu’on en a; et, dans les sujets particuliers, on ne peut apercevoir cette coexistence que par le moyen des sens , ou , en général , que par la connexion nécessaire des idées mêmes.
S 15. La connaissance de l'incompatibilité des idées dans un même sujet s'étend plus loin que celle de leur coexistence.
Quant à l'incompatibilité des idées dans un même sujet , nous pouvons connaître qu’un sujet ne saurait avoir, de chaque espèce de premières qualités, qu'une seule à la fois. Par exemple, une étendue particulière, une certaine figure, un certain nombre de parties, un mouvement particulier, exclut toute autre étendue, toute autre figure , tout autre mouvement et nombre de parties. Il en est certainement de même de toutes les idées sensibles particulières à chaque sens; car toute Idée de chaque sorte qui est présente dans un sujet, exclut toute autre de cette espèce : aucun sujet, par exemple , ne peut avoir deux odeurs ou deux couleurs dans un même temps. Mais , dira-t-on peut-être , ne voit-on pas en même temps deux couleurs dans une opale , ou dans l'iufusion du bois nommé lignant nephriticum ? A cela, je réponds que ces corps peuvent exciter dans le même temps des couleurs différentes dans des yeux diversement placés; mais aussi j’ose dire que ce sont différentes parties de l'objet , qui réfléchissent les particules de lumière vers des yeux diversement placés; de sorte que ce n’est pas ia même partie de l'objet , ni, par conséquent, le même sujet qui parait jaune et azur dans le même temps. Car il est aussi impossible que, dans le même temps, une seule et même particule d'un corps modifie ou refléchisse différemment les rayons de lumière , qu'il est impossible qu'elle ait deux différentes