‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 249 sur 423 · LIVRE IV, CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE III

entrepris de démontrer que la matière fût incapable de recevoir, des mains du Créateur, le pouvoir de sentir, d'apercevoir et de penser.

Réflexions sur la manière dont M. Iacke introduit son

opinion sur la cause du sentiment qu'on remarque

dans /es bêles.

Il faut d'abord excepter les cartésiens , qui ne donnent ni sentiment ni mouvement spontané à l’éléphant. M. Locke en convient, puisqu’il se joue, en plusieurs endroits de son livre, de la mécanique que les cartésiens ont imaginée pour Ôter tout sentiment aux liétes , « quoi- « quelles en donnent toutes les ilémonstratkms imagina- - blés (je copie ses propres termes ) , excepté quelles ne « nous le disent pas elles-mêmes. » Les cartésiens, qu 'apparemment M. Locke a comptés pour rien à cause de leur |N»tit nombre , pourront lui répliquer, que , si Dieu a joint à certaines parties de matière le sentiment et le mouvement spontané qui se trouvent dans 1 éléphant, de quoi l'on ne doute point, selon M. Locke, la matière est non-seulement capable de penser, mais quelle pense actuellement. Et par conséqnent, lui diront-ils, la question est toute «lécidée. Mais, ce que vous nous donnez ici pour avéré , n’est en effet qu’une pure pétition de principe , jusqu'à ce que vous eu ayez vérilié la certitude par des preuves physiques d’une évidence incontestable.

Pour le reste des hommes , les savants de profession , le simple peuple. Us reconnaissent tous, avec M. Locke, que l’éléphant a du sentiment , qu’il va et vient comme il lui plaît. Mais , comme ils ne font pas difficulté non plus d’accorder à l’éléphant la pensée, la raison et Ja mémoire, je ne saurais comprendre pourquoi, après que M. Locke a dit qu’à certaines parties de matière Dieu communique le sentiment et le mouvement spontané, et les autres propriétés qui se trouvent dans un éléphant, et qu’on ne iloute point que la puissance de Dieu ne puisse aller jusque-là , il ajoute que si l’on se hasarde d'avancer encore un pas , et de dire qnc Dieu peut joindre à la matière, la pensée, la raison et la volilion, aussi bien que le sentiment et le mouvement spontané , il se trouve aussitôt des gens prêts à limiter la puissance du souverain Créateur. Ici, M. Locke confond d'abord deux choses qui doivent être exactement distinguées , un fait qu’on lui accorde , et la cause de ce fait que personne avant lui n’a osé déterminer, excepté les épicnriens qui l’ont déterminée hardiment, mais sans en avoir jamais donné la moindre preuve. Il est bien vrai que presque tous les hommes donnent le sentiment et le mouvement spontané à l'éléphant, au chien, au chat, etc. Mais, ils n’ont jamais prétendu connaître quelle est la cause de ce sentiment, ce que M. Locke suppose rapidement ici comme une seule et même chose que tout le monde reconnaît sans peine. Dieu , dit-il , ajoute le sentiment et le mouvement spontané aux parties de matière dont est composé l'éléphant. Par là , il nous donne adroitement, on sans y penser, la cause de ce sentiment comme un point évident , incontestable , et reconnu de tout le monde. Mais ce point est si peu reconnu de tout le monde , que de cent mille personnes qui donnent le sentiment à l’éléphant, il n'y en a pas dix qui aient jamais pensé à ce qui peut être la rause de ce sentiment.

M. Locke se trompe encore, de s’imaginer qu’on lui ruera que Dieu puisse joindre à la matière , la pensée , la raison , la volilion , après lui avoir accordé que Dieu a

joint le sentiment à la matière qui compose l’élépltant. Dans les hêtes, la cause du sentiment est tout aussi difficile à expliquer «juc P«**wée et la raison. Ce premier point nettement et physiquement éclairci , l'autre serait apparemment très-aisé à démontrer ; mais hoc opus hic labor est. U n’y a, comme je viens <le dire , que les épicuriens qui aient décidé hardiment , que l'éléphant , à qui ils donnent le sentiment , le mouvement spontané , la pensée , la raison , la mémoire , n'était que pure matière, non plus que le rosier et le pommier. Comme ils ne reconnaissaient quoi que ce soit qui existât réellement que leurs atomes , petits corps très-subtils , mobiles de leur nature, et d’une vitesse inconcevable, indivisibles par leur extrême dureté, destitués de raison et d’intelligence, absolument insensibles, ils faisaient dépendre du concours purement fortuit de ccs atomes , tout ce qui existe et qui pourra jamais exister, les animaux brutes, les étoiles, l«*s plantes, les hommes, leurs pensées , leurs réflexions, leurs raisonnements les plus suivis, les plus profonds, les plus subtils , le senlimeut dans les bêles, leur mémoire, leur raison, etc. C'était là leur grand principe, la l«sc de tous leurs raisonnements sur la nature des choses. Ils l’ont publié, tourné en tous sens, et répété cent et cent fois dans leurs ouvrages. Mais , l’ont • ils prouvé? Nullement, comme l’a reconnu de bonne foi un fameux disciple de Gassendi , Beruier, l’un des plus sincères philosophes qui aient paru dans le dix-septième et le dix-huitième siècle. Quoique nourri . comme il le dit luimême *, dans l’école des atomes, il a rejeté ce principe, et l a solidement réfuté (Uns une lettre écrite de Chiras en Pense, à son ami Chapelle, au/re disciple de Gassendi. Je n’ai garde de vous transcrire ici tout ce qu’il dit contre ce dogme épicurien, dont M. Locke a fait voir l’extravagance dans son chapitre de l’existence de Dieu. Mais, je ne puis me dispenser d’en citer un passage concernant le sujet de cette longue note, je veux dire la cause du sentiment que Itemier accorde aux bêtes, tout aussi franchement que M. Locke. La voici en propres termes : ■ Eh - dieu! mon cher, dit-i! à son ami Chapelle * *, ne sommes- « nous pas, cent et cent fois, tombés d’accord ensemble « vous et moi, que, quelque force que nous puissions « faire sur notre «prit , nous ne saurions jamais concevoir « comme quoi de corpuscules insensibles il en puisse ja* « mais résulter rien de sensible, sans qu’il intervienne « rien que d’insensible; et qu’avec tous leurs atomes, « quelque petits , quelque mobiles qu'ils les fassent , quel- « que* mouvements et quelques figures qu’ils leur don- « nent, et en quelque ordre, mélange et disposition qu’ils « les puissent faire venir, et même quelque industrieuse « main qui les pût conduire, ils ne sauraient jamais (de- .« meurant dans leur supposition, que ce* corpuscules « n’aient point d’autres propriétés ou perfections que « celles que j'ai dit) nous faire imaginer comme quoi il « en puisse résulter un composé , je ne dis point qui soit « raisonnant comme l’homme , mais qui soit simplement « sensitif, comme pourrait être le plus vil et le plus im- « parfait vermisseau de terre qui se trouve ? »

11 parait évidemment , par la conclusion de ce long passage , que Uernier était fort éloigné de penser que l’éléphant, qu’il reconnaissait doué de sentiment , fût purement matériel , ce que M Locke soutient comme un fait généralement reconnu, dont on ne doute point, dit-il en termes exprès. De savoir maintenant quel usage il va

• Lettre en? oyCe de Chiras eu Perse , le io Juin taaa , * M. Chapelle . pa*e u

*• Ibid. «J. «a.

faire de ce fait, qu'il donne pour incontestable, mais qui lui est hautement contesté par les cartésiens , dont le gros des hommes ignorent absolument la cause, et que quantité de bons «iprits n’oseraient expliquer ; de savoir, dis-je, quelle iniluence peut avoir ce fait sur tous les raisonnements que M. Locke entasse dans la suite de cette dissertation , pour nous faire voir que la matière peut devenir capable de penser ; je n’ai ni k loisir, ni assez de pénétration d’esprit, pour pouvoir suivre M. Locke dans tous les tours et détours de ce labyrinllie. Depuis longtemps je considère celte question , et la plupart des subtilités métaphysiques, comme les raisins que le renard de la fable voyait au haut d'une treille, qui lui paraissaient beaux et couverts d’une peau vermeille. Pour moi, je ne sab s’ils sont aussi beaux et aussi bons qu’on nous k dit. J’ai la vue trop courte pour m’en assurer. Qu'ils k soient ou non, je dis plus naïvement que k renard, je ne fais aucun effort pour y atteindre , parce que je me sens incapable de monter si haut.

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