LIVRE IV, CHAPITRE III
millea ; donc, Dieu ne peut lui donner une telle puissance. Vous ne pouvez concevoir que la matière puisse sentir eu se mouvoir ou affecter un être immatériel et être mue par cet être ; donc , Dieu ne peut lui donner de telles puissances : ce qui est en effet nier la pesanteur et la révolution des planètes autour du soleil , changer les bêtes en pures machines sans sentiment ou mouvement spontané, et refuser à l’homme le sentiment et le mouvement volontaire.
Portons cette règle un peu plus avant. Vous ne sauriez concevoir comment une substance étendue et solide pourrait penser ; donc , Dieu ne saurait faire qu’elle pense. Ma», pouvez-vous concevoir comment votre propre âme, ou aucune substance pense? Vous trouvez, à la vérité, que vous pensez : je le trouve aussi ; mais je voudrais bien que quelqu'un m’apprit comment se fait l’action de penser ; car, j'avoue que c'est une chose tout à fait audessus de ma portée. Cependant, Je ne saurais en nier l’existence, quoique je n’en puisse pas comprendre la manière. Je trouve que Dieu m’a donné cette faculté, et, bien que je ne puisse qu’être convaincu de sa puissance à cet égard, je ne saurais pourtant en concevoir la manière dont il l’exerce. Et ne serait-ce pas une insolente absurdité de nier sa puissance en d'autres cas pareils , par la seule raison que je ne saurais comprendre comment elle peut être exercée dans ces cas-là?
Dieu, continue M. Locke, a créé nne substance : qtic ce soit, par exemple, une substance étendue et solide, Dieu est-il obligé de lui donner, outre l'être, la puissance d’agir? C’est ce que personne n'osera dire, à ce que je crois. Dieu peut doue la laisser dans une parfaite inactivité. Ce sera pourtant une substance. De même, Dieu crée ou fait exister de nouveau une substance immatérielle, qui, sans doute, ne perdra pas son être de substance, quoique Dieu ne lui donne que celte simple existence , sans lui communiquer aucune activité. Je demande à présent quelle puissance Dieu peut donner à l’une de ces substances , qu'il ne puisse point donner à l’autre ? Dans cet état d’inactivité , il est visible qu’aucune d'elles ne pense : car, penser, étant une action , Ton ne peut nier que Dieu ne puisse arrêter l’action de toute substance créée sans annihiler la substance : et, ai cela est ainsi, 0 peut aussi créer ou faire exister une telle substance , sans lui donner aucune action. Par la même raison, U est évident qu’aucune de ces substances ne peut se mouvoir ellemême. Je demande à présent pourquoi Dieu ne pourrait-il point donner à l’une de ces substances , qui sont également dans un état de parfaite inactivité , la même puissance de se mouvoir qu’il peut donner à l’autre , comme , par exemple, la puissance d’un mouvement spontané, laquelle on suppose que Dieu peut donner à une substance non solide , mais qu’on nie qu’il puisse donner à une substance solide.
Si l’on demande à ces gens-là pourquoi ils bornent la toute-puissance de Dieu à l’égard de l’noe plutôt qu’à l’égard de l’autre de ccs substances, tout ce qu’ils peuvent dire se réduit à ced : qu’ils ne sauraient concevoir comment la substance solide peut jamais être capable de se mouvoir elle-même. A quoi je réponds, qu’ils ne conçoivent pas mieux comment une substance créée non solide peut se mouvoir. Mais , dans une substance imma. térielle, il peut y avoir des choses que vous ne connaissez pas. J’en tombe d’accord, et il peut y en avoir aussi dans une substance matérielle. Par exemple , la gravitation de la -matière vers la matière, selon différentes proportions qu’on Toit à l’œil , pour ainsi dire , montre qu’il y a quel-
que chose dans la matière que nous n’entendons pas , à moins que nous ne puissions découvrir dans la matière une faculté de se mouvoir elle-même , ou une attraction inexplicable et inconcevable, qui s’étend jusqu’à des distances immenses et presque incompréhensibles. Par conséquent, U faut convenir qu’il y a dans les substances solides, aussi bien que dans les substances non solides, quelque chose que nous n’entendons pas. Ce que nous savons, c’est que chacune de ces substances peut avoir son existence distincte, sans qu’aucune activité leur soit communiquée ; à moins qu’oo ne veuille nier que Dieu puisse ôter à un être sa puissance d’agir : ce qui passerait, sans doute , pour une extrême présomption. Et, après y avoir bien pensé, vous trouverez, en effet, qu’il est aussi difficile d’imaginer la puissance de se mouvoir dans un être immatériel , que dans un être matériel ; et, par conséquent, on n’a aucune raison de nier qu’il soit au pouvoir de Dieu de donner, s'il veut, la puissance de se mouvoir à une substance immatérielle, tout aussi bien qu'à une substance matérielle, puisque nulle de ces deux substances ne peut l’avoir par elle-même , et que nous ne pouvons concevoir comment cette puissance peut être en l’une ou en l’autre.
Que Dieu ne puisse pas faire qu’une substance soit solide et non solide en même temps, c’est, je crois, ce que nous pouvons assurer sans blesser le respect qni lui est dû. Mais qu’une substance ne puisse point avoir des qualités, des perfections et des puissances, qui n’ont aucune liaison naturelle ou visiblement nécessaire avec la solidité et l’étendue, c’est témérité à nous qui ne sommes que d’hier, et qui ne connaissons lien, de l’assurer positivement. Si Dieu ne peut joindre les choses par des connexions que nous ne saurions comprendre, nous devons nier la consistance et l’existence de la matière même ; puisque chaque partie de matière, ayant quelque grosseur, a ses parties unies par des moyens que nous ne saurions concevoir. Et par conséquent toutes les difficultés qu’on forme contre la puissance de penser attachée à la matière, fondées sur notre ignorance ou les bornes étroites de notre conception , ne touchent en aucune manière la puissance de Dieu , s’il veut communiquer à la matière la faculté de penser ; et ces difficulté» ne prouvent point qn’il ne l’ait pas actuellement commnniquée à certaines parties de matière disposées comme il le trouve à propos , jusqu’à ce qu’on puisse montrer qu’il y a de la contradiction à le supposer.
Quoique dans cet ouvrage M. Locke ait expressément compris la sensation sous l’idée de penser en général , il parle, dans sa réplique an docteur Stillingffeet, du sentiment dans les brutes comme d’une chose distincte do la pensée ; parce que ce docteur reconnaît que les bêtes ont du sentiment. Sur quoi M. Locke observe que si ce docteur donne du sentimentaux bêtes, U doit reçu naître ou que Dion peut donner et donne actuellement la puissance d’apercevoir et de penser à certaines particules de matière, ou que les bêtes ont des âmes immatérielle», et par conséquent immortelles , selon le docteur Stillingfleet, tout aussi bien que les hommes. Mais, ajoute M. Locke , dire que le» mouches et les cirons ont des âmes immortelles aussi bien que les hommes, c’est ce qu’on regardera pent-être comme une assertion qui a bien la mine de n’avoir été avancée que pour faire valoir une hypothèse.
Le docteur Slillingfleet avait demandé à M. Locke « ce « qu’il y avait dans la matière qui pût répondre au sen- « liment intérieur que nous avons de nos actions. >• Il
n’y a rien de lui, répond M. Locke, dans la matière con- I sidérée simplement comme matière. Mais, on ne prouvera jamais que Dieu ne puisse donner à certaines parties de matière la puissance de penser, en demandant, comment il est possible «le comprendre que le simple corps puisse apercevoir qu’il aperçoit Je conviens de la faiblesse de notre compréhension à cet égard ; et j’avoue que nous ne saurions concevoir comment une substance solide, ni même comment une substance non solide créée pense : mais celte faiblesse de notre coin préhension n’afTecte en aucune manière la puissance de Dieu.
Le docteur Stiliingflect avait dit « qu'il ne mettait point « de bornes à la toute-puissance de Dieu , qui peut, dit-il,
« changer un corps en une substance immatérielle. » C’està-dire, répond M. Locke, que Dieu |ieut ôter à une substance la solidité qu’elle avait auparavant et qui la rendait matière , et lui donner ensuite la faculté de penser qu'elle n’avait pas auparavant , et qui la rend esprit , la même substance restant. Car, si U même substance ne reste pas , le corps n’est pas changé en une substance immatérielle, mais la substance solide est annihilée avec toutes ses appartenances , et une substance immatérielle est créée à la place : ce qui n’est pas changer une chose en une autre, mais en détruire une, et en faire une autre de nouveau.
Cela posé, voici quel avantage M. Locke prétend tirer de cet aveu.
1. Dieu, dites-vous, peut ôter d’une substance solide la solidité, qui est ce qui la rend substance solide ou corps ; et qu’il peut en faire une substance immatérielle, c'est-à-dire , une substance sans solidité. Mois cette privation d’une qualité ne donne pas une autre qualité ; et le simple éloignement d’une moindre qualité n’en communique pas une plus excellente , à moins qu’on ne dise que la puissance de penser résulte de la nature même de la substance , auquel ras U faut qu’il y ait une puissance de penser, partout oh est la substance. Voilà donc , ajoute M. Locke, une substance immatérielle sans faculté de penser, selon les propres principes du docteur Sllllinglleet.
2. Vous ne nierez pas, en second lieu, que Dieu ne puisse donner la faculté de penser à cette substance ainsi dépouillée de solidité, puisqu’il suppose qu’elle en est rendue capable en devenant immatérielle : d’où il s'ensuit que la même snl>$lance numérique i>eut être, en un certain temps, non pensante ou sans faculté de penser, et dans un autre temps parfaitement pensante, ou douée de la puissance de penser.
3. Vous ne nierez pas non plus , que Dieu ne puisse donner la solidité à cette substance, et la rendre encore matérielle. Cela posé, permet tez-moi de vous demander pourquoi Dieu , ayant donné à rette substance la faculté de penser après lui avoir ôté la solidité, ne peut |>as lui redonner la solidité sans lui ôter la faculté de penser? Après que vous aurez éclairci ce point, vous aurez prouvé qu’il est impossible à Dieu, malgré sa toute-puissance, de donher à une substance solide la faculté de penser : mais, avant cela , nier que Dieu puisse le faire , c’est nier qu’il paisse faire ce qui de soi est possible , et par conséquent , mettre des bornes à la toute-puissance de* Dieu.
Enfin, M- Locke déclare que s’il est d’une dangereuse conséquence de ne pas admettre comme une vérité incon- Instable l'immatérialité de Pâme, son antagoniste devait l'établir sur de bonnes preuves , à quoi il était d’autant plus obligé que, selon lui, « rien n'assure mieux les « grandes fins de la religion et de la morale que les preu-
* ves de l’immortalité de l’âme , fondées sur la nature e<
« sur ses propriétés , qui font voir qu’elle est immaté- « rielle. Car, .quoiqu’il ne doute point que Dieu ne puisse « donner l’immortalité à une substance matérielle, » il dit expressément que * c’est beaucoup diminuer l'évidence « de l'immortalité que la faire dépendre entièrement de « ce que Dieu lui donne ce dont elle n’est pas capable de « sa propre nature. * M. Locke soutient que c’est dire nettement que la fidélité de Dieu n’est pas un fondement assez ferme et assez sôr pour s’y reposer, sans le concours
j du témoignage de la raison ; ce qui est autant que si l'on disait que Dieu ne doit |>as en être cru sur sa parole , ce qui soit dit sans blasphème, à moins que ce qu’il révèle ne soit en soi-même si croyable qu'on en puisse être persuadé sans révélation. » Si c’est là, ajoute M. Locke, le « moyen d’accréditer la religion chrétienne dans tous 6es « articles , je ne suis pas fâché que cette méthode ne se « trouve point dans aucun de mes ouvrages ; car, pour « moi, je crois qu'une telle chose m’aurait attiré (et avec « raison ) un reproche de scepticisme. Mais , je suis si
• éloigné de m’exposer à un pareil reproche sur cet ar- ■ licle, que je suis fortement persuadé qif encore qu’on « ne puisse pas montrer que l’âme est immatérielle , cela " ne diminue nullement l’évidence de son immortalité ;
« parce que la fidélité de Dieu est une démonstration de « la vérité de tout ce qu’il a révélé, et que le manque <■ d’une autre démonstration ne rend pas douteuse une « proposition démontrée. **
Au reste , H. Locke, ayant prouvé par des [tassages de Virgile et de Cicéron , que l'usage qu'il faisait du mot esprit, en le [Menant pour une substance pensante sans en exclure la matérialité , n'était pas nouveau , le docteur Stiliingflect soutient que ces deux auteurs distinguaient expressément l’esprit du corps. A cela M. Locke répond, qu’il est très-convaincu que ces auteurs ont distingué ces deux choses, c’est-à-dire que par corps ils ont entendu les parties grossières et visibles d’un homme, et par esprit une matière subtile, comme le vent, le /eu, ou IVther, par où il est évident qu’ils n’ont pas prétendu dépouiller l'esprit de toute espèce de matérialité. Ainsi , Virgile décrivant l'esprit ou l’âme d’Ancliise, que son fils veut embrasser, nous dit :
Ter emotut ibi rotlo dure Veitch la cirmm :
Ter frustra eomprensa manut effngU imago ,
Par /tribus tenta , rolurrlque umUlima tomno *.
Et Cicéron suppose, dans le premier livre des Questions Tuscutanes , qu’elle est air ou feu , anima sit animas **, dit -il, ignisre nescio, ou bien un air enflammé *•% injlammata anima, ou une quintessence introduite par Aristote ****, quinta quœdam natura ab Aristotele in duc ta.
M. Locke conclut enfin que, tant s’en faut qu’il y ait de la contradiction à dire que Dieu peut donner, s’il veut, à certains amas de matière, disposés comme U le trouve à propos , la faculté d'apercevoir et de penser, personne n’a prétendu trouver en cela aucune contradiction avant Descartes, qui, pour en venir là, dépouille les bêtes de tout sentiment, contre l’expérience la plus palpable. Car, autant qu’il a pu s’en instruire par lui-même ou sur le rapport d'autrui , les pères de l’église chrétienne n'ont jamais
* ,f:neid. Ub. VI, T. »o, etc.
** Cap. W.
•“* Cap. M.