LIVRE IV, CHAPITRE V
jointes ou séparées dans notre entendement , sans l'Intervention des mots, par l'esprit qui, apercevant leur convenance ou leur disconvenance , en juge actuellement.
Il y a , en second lieu , les propositions verbales qui sont des mots , signes de nos idées , joints ou séparés en des sentences affirmatives ou négatives. Et par cette manière d'affirmer ou de nier, ces signes formés par des sons sont, pour ainsi dire, joints ensemble ou séparés l’un de l’autre. De sorte qu’une proposition consiste à joindre ou à séparer des signes; et la vérité consiste à joindre ou à séparer ces signes , selon que les choses qu’ils signilient, conviennent ou disconviennent.
S 0. Dans quel cas les propositions mentales et verbales contiennent quelque vérité réelle.
Chacun peut être convaincu par sa propre expérience , que l’esprit , venant à apercevoir ou à supposer la convenance ou la disconvenance de quelques-unes de ses Idées , en forme tacitement en lui-même une espèce de proposition affirmative ou négative, ce que j'ai tâché d’exprimer par les termes de joindre ensemble et de séparer. Mais cette action de l’esprit, qui est si familière à tout homme qui pense et qui raisonne, est plus facile à concevoir, en réfléchissant sur ce qui se passe en nous, lorsque nous affirmons ou nions, qu’il n’est aise de l’expliquer par des paroles. Quand un homme a dans l’esprit l'idée de deux lignes, savoir, le eêté et la diagonale d’un carré , dont la diagonale a un pouce de longueur, il peut avoir aussi l'idée de la division de cette ligne en un certain nombre de parties égaies, par exemple, en cinq, en dix, en cent, en mille, ou en tout autre nombre, et il peut avoir l’idée de cette ligne longue d’un pouce comme pouvant, ou ne pouvant pas être divisée un parties égales, de manière qu’un certain nombre de ces parties soit égal nu côté. Or , toutes les fois qu’il aperçoit, qu’il croit, ou qu’il suppose qu’une telle espèce de divisibilité convient ou ne convient pas avec l’idée qu’il a de cette ligne , il joint ou sépare , pour ainsi dire , ces deux idées (je veux dire celle de cette ligne , et celle de cette espèce de divisibilité) , et par là il forme une proposition mentale qui est vraie ou fausse, selon que cette espèce de divisibilité, ou une divisibilité en de telles parties aliquotes , convient réellement, ou non, avec cette ligne. Et quand les idées sont ainsi jointes ou séparées dans l’esprit , selon que ces idées , ou les
choses qu’elles signifient, conviennent ou ne conviennent pas, c’est là ce que l’on peut appeler une vérité mentale. Mais la vérité verbale est quelque chose de pins. C’est une proposition où des mots sont affirmés ou niés l’un de l’autre , selon que les idées qu’ils signifient conviennent ou disconviennent : et cette vérité est encore de deux espèces, ou purement verbale et frivole, de laquelle je traiterai dans le chapitre dixième, ou bien réelle et instructive ; et c’est elle qui est l’objet de cette connaissance réelle dont nous avons déjà parlé.
S 7. Objection contre ta vérité verbale : Que , suivant ce que j’en dis, elle peut être entièrement chimérique.
Mais peut-être qu’on aura encore ici, à l’égard de la vérité , le même scrupule qu'on a eu touchant la connaissance , et qu’on m'objectera :
■ Que , si la vérité n’est autre chose qu’une con-
■ jonction ou séparation de mots formant des «propositions, selon que les idées qu’ils sigoi- « fient conviennent ou disconviennent dans l'es- « prit des hommes , la connaissance de la vérité
■ n’est pas une chose si estimable qu’on se l'ima- « gine ordinairement; puisqu’à ce compte elle «ne renferme autre chose qu’une conformité « entre des mots et les productions chimériques
• du cerveau des hommes. Car , qui ignore de
• quelles notions bizarres est remplie la tête de «je ne sais combien de personnes , et quelles « étranges idées peuvent se former dans le cer- « veau de tous les hommes? Mais si nous nous « en tenons là , il s’ensuivra que, par cette règle, « nous ne connaissons la vérité de quoi que ce « soit , que d'un monde visionnaire , et cela en
- consultant nos propres imaginations ; et que
• nous ne découvrons point de vérité qui ne con-
• vienne aussi bien aux harpies et nux centaures ,
• qu’aux hommes et aux chevaux. Car les idées « des centaures et autres semblables chimères « peuvent se trouver dans notre cerveau , et y « avoir une convenance ou disconvenancc , tout « aussi bien que les idées des êtres réels , et par « conséquent on peut former d’aussi véritables
• propositions sur leur sujet, que sur des idées
- de choses réellement existantes. De sorte que
■ cette proposition : tous tes centaures sont des « animaux, sera aussi véritable que celle-ci : tous
• les hommes sont de s animaux ; et la certitude « de l'une sera aussi grande que celle de l'autre. « Car , dans ces deux propositions , les mots sont «joints ensemble selon la convenance que les
• idées ont dans notre esprit , la convenance de - l’idée d 'animal avec celle de centaure étant
• aussi claire et aussi visible dans l'esprit , que « la convenance de l’idée A' animal avec celle ■ A' homme ; et par conséquent ces deux propo-
• sittons sont également véritables , et d’une égale
• certitude. Mais à quoi nous sert une telle vé- « rite ? ■
S 8. Réponse à cette objection :
La vérité regarde les idées conformes aux choses.
Ce qui a été dit dans le chapitre précédent, pour faire distinguer la connaissance réelle d’avec l’imaginaire, pourrait suffire ici à dissiper ce doute, et à faire discerner la vérité réelle de celle qui n’est que chimérique , ou , si vous vouiez , purement nominale , puisque ces deux distinctions sont établies sur le même fondement. Mais il ne sera pas inutile de faire encore remarquer , dans cet endroit , que , quoique les mots ne signiflen t autre chose que nos idées, cependant, comme ils sont destinés à signifier des choses , la vérité qu’ils contiennent, lorsqu'ils viennent à former des propositions, ne saurait être que verbale , quand ils désignent dans l’esprit des idées qui ne conviennent point avec la réalité des choses. C’est pourquoi, la vérité, aussi bien que la connaissance , peut être fort bien distinguée en verbale et en réelle ; celle-là étant seulement verbale , où les termes sont joints selon la convenance ou la disconvenance des idées qu'ils signifient, sans considérer si nos idées sont telles qu'elles existent ou peuvent exister dans la nature. Mais, au contraire, les propositions renferment une vérité réelle, lorsque les signes dont elles sont composées sont joints suivant que nos idées conviennent ; et lorsque ces idées sont telles (pie nous les connaissons capables d’exister dans la nature, ce que nous ne pouvons connaître à l’égard des substances, qu’en sachant qu’il en a existé de telles.
S 9. La fausseté consiste à joindre les noms
autrement que leurs idées ne conviennent.
La vérité est l’expression par des paroles de la convenance ou de la disconvenance des idées , telle qu'elle est. La fausseté est la convenance ou la disconvenance des Idées , exprimée par des paroles, autrement qu'elle n’est effectivement. Et tant que ces idées, ainsi désignées par certains sons , sont conformes à leurs archétypes , jus-
que-là seulement la vérité est réelle; de sorte que la connaissance de cette espèce de vérité consiste à savoir quelles sont les idées que les mots signifient , et à apercevoir la convenance ou la disconvenance de ces idées , selon qu’elle est désignée par ces mots.
S 10. Les propositions générales doivent être traitées plus au long.
Mais, parce qu'on regarde les mots comme les grands véhicules de la vérité et de la connaissance, sij’ose m’exprimer ainsi, et que nous nous servons de mots et de propositions en communiquant et recevant la vérité , et pour l’ordinaire en raisonnant sur son sujet , j'examinerai plus au long en quoi consiste la certitude des vérités réelles renfermées dans des propositions , dans quels cas on peut la trouver , et je tâcherai de faire voir dans quelle espèce de propositions universelles nous sommes capables de voir certainement la vérité ou la fausseté réelle qu’elles renferment.
Je commencerai par les propositions générales , comme étant celles qui occupent le plus nos pensées , et qui donnent le plus d’exercice à nos spéculations. Car , comme les vérités générales étendent le plus notre connaissance , et qu’en nous instruisant tout d’un coup de plusieurs choses particulières , elles nous donnent de grandes vues et abrègent le chemin qui nous conduit à la connaissance, l’esprit en fait aussi l'objet le plus Important de ses recherches.
S 11. Vérité morale et métaphysique.
Outre la vérité, prise dans le sens rigoureux dont je viens de parler , il y en a deux autres espèces. La première est la vérité morale, qui consiste à parler des choses selon la persuasion de notre esprit , quoique la proposition que nous prononçons ne soit pas conforme à la réalité des choses. Il y a , en second lieu , une vérité métaphysique , qui n’est autre chose que l’existence réelle des choses, conforme aux idées auxquelles nous avons attaché les noms dont on se sert pour désigner ces choses ’. Quoiqu'il
■ * La rérite morale est appelée véracité par qurl- « ques-uns , et U vérité métaphysique est prise vulgai " renient par les métaphysiciens pour un attribut bien « inutile et presque vide de sens. Contentons-nous de
• chercher la vérité dans la correspondance des proposé « lions qui sont dans l’esprit avec les choses dont il a'a- > gît. 11 est vrai que j'ai attribué aussi la vérité aux idées, s en disant qu'elles sont vraies ou fausses ; niais alors je
• l'entends eu effet de lu vérité des propositions, qui af-