LIVRE IV, CHAPITRE VII
losophie parmi ceux qui les ignorent entièrement 1 Je n'examinerai point ici combien cette manière d'instruire est propre à détourner l’esprit des jeunes gens de l’amour et d'une recherche sinccrc de la vérité , et même à les faire douter s’il y a effectivement quekpie vérité dans le monde , ou du moins s’il y en a quelqu'une qui mérite qu’on s’y attache. Mais, ce que je crois fortement , c’est , qu’excepté les pays qui ont admis la philosophie péripatéticienne dans leurs éroles, où elle a régné plusieurs siècles sans enseigner autre chose au monde que l’art de disputer , on n’a regardé nulle part ces maximes, dont nous parlons présentement, comme les fondements des sciences , et comme des secours importants pour avancer dans la connaissance des choses.
Ces maximes générales sont donc d'un grand usage dans les disputes , comme je l’ai dit , pour fermer la bouche aux chicaneurs , mais elles ne contribuent pas beaucoup à la découverte des vérités inconnues , ou A foumir ù l’esprit le moyen de faire de nouveaux progrès dans la recherche de la vérité. Car, quel homme a jamais commencé par prendre pour base de scs connaissances cette proposition générale , ce qui est, est ; ou, il est impossible qu’une chose soit et ne soit pas en même temps ? Qui est-ce qui , ayant pris pour principe l’une ou l’autre de ces maximes , en a déduit un système de connaissances utiles? l’une de ces maximes peut fort bien servir comme de pierre de touche , pour faire voir où aboutissent certaines fausses opinions qui renferment souvent de pures contradictions ; mais , quelque propres qu'elles soient à dévoiler l’absurdité ou la fausseté du raisonnement ou de l’opinion particulière d’un homme, elles ne sauraient contribuer beaucoup à éclairer l’entendement, et l’on ne trouvera pas que l’esprit en reçoive beaucoup de secours pour les progrès qu’il fait dans la connaissance des choses ; progrès qui ne seraient ni plus ni moins certains, quand même l’esprit n’aurait jamais pensé à ces deux propositions générales. A la vérité , elles peuvent servir dans l’argumentation, comme j'ai déjù dit , pour réduire un chicaneur au silence , en lui faisant voir l'absurdité de ce qu’il dit , et en l'exposant à la honte de contredire ce que tout le monde voit , et dont il ne peut s’empêcher lui-méme de reconnaître la vérité. Mais , autre chose est de montrer à un homme qu’il est dans l’erreur, et autre chose de l’instruire de la vérité. Et je voudrais bien savoii quelles
vérités ces propositions peuvent nous faire connaître, par leur influence, que nous ne connussions pas auparavant , ou que nous ne pussions connaître sans leur secours. Tirons-en toutes les conséquences que nous pourrons; ces conséquences se réduiront toujours à des propositions purement identiques • ; et toute l'influence de ces mnximes , si elle en a aucune , ne tombera que sur ces sortes de propositions. Chaque proposition particulière qui regarde l'identité ou la diversité est connue aussi clairement et aussicertainement par elle-même , si on la considère avec attention , qu’aucune de ces deux propositions générales; avec cette seule différence , que ccs dernières , pouvant être appliquées à tous les cas, on y insiste davantage. Quant aux autres maximes moins générales , il y en a plusieurs qui ne sont que des propositions purement verbales, et qui ne nous apprennent autre chose que le rapport que certains noms ont entre eux. Telle est celle-ci , le tout est égal à toutes ses parties; car, je vous prie , quelle vérité réelle nous est enseignée per cette maxime? Que contientelle de plus que ce qu’emporte par soi-même la signification du mot tout ? et compreud-on que celui qui sait que le mot tout signifie ce qui est composé de toutes ses parties, soit fort éloigné de savoir que le tout est égal à toutes scs parties? Je crois, sur le même fondement, que cette proposition, une montagne est plus haute qu'une vallée, et plusieurs autres semblables, peuvent aussi passer pour des maximes. Cependant , lorsque les professeurs en mathématiques veulent apprendre aux autres ce qu’ils savent eux-mêmes de cette science , ils font très-bien de poser ù l’entrée de leurs systèmes cette maxime et quelques autres semblables , afin que , dès le commencement , leurs écoliers , s’étant rendus tout à fait familières ces sortes de propositions exprimées en termes généraux , ils puissent s’accoutumer aux réflexions qu’elles renferment , et à regarder ces propositions plus générales , comme autant de sentences et de règles établies , qu’ils soient en état d'appliquer h tou» les cas particuliers. Non qu’à les considérer avec une égale application , elles paraissent plus
1 C'est-à-dire, ou une idée est affirmée d’elle-mème. Comme le mot identique est tout à fait inconnu dans notre langue, je me serais contenté d’en mettre l’explica lion dans le texte, s’il ne se fût rencontré que dans ce endroit. Mais , parce que je serai bientôt indispensablement obligé de me servir de ee terme, autant vaut-il que je l’emploie présentement. Le lecteur s’y accoutumera plus tôt , eu ie voyant plus souvent.
claires et plus évidentes que les exemples particuliers, pour la confirmation desquels on les propose, mais parce qu'étant plus familières à l’esprit, il suffît de les énoncer pour convaincre l'entendement. Cela, dis-je, vient plutôt, à mon avis , de la coutume que nous avons de les employer ô cet usage, et de les fixer dans notre esprit à force d'y penser souvent , que de la différente évidence qui soit dans les choses. En effet, avant que la coutume ait établi dans notre esprit des méthodes pour penser et raisonner , je m'imagine qu’il en est tout autrement , et qu'un enfant à qui l'on ôte une partie de sa pomme, le connaît mieux dans cet exemple particulier que par cette proposition générale , le tout est égal à toutes ses parties ; et que si l'une de ces choses a besoin de lui être confirmée par l'autre , il est plus nécessaire que la proposition générale soit introduite dans son esprit, à la faveur de la proposition particulière, que la particulière par le moyen de la générale ; car c'est par des choses particulières que commence notre connaissance, qui s'étend ensuite par degrés à des idées générales. Cependant notre esprit prend après cela un chemin tout diffèrent ; car , réduisant sa connaissance à des propositions aussi générales qu'il peut, il se les rend familières et s'accoutume à y recourir comme à des modèles du vrai et du faux ; et , les faisant servir ordinairement de règle pour mesurer la vérité des autres propositions , Il vient à se figurer , dans la suite , que les propositions plus particulières empruntent leur vérité et leur évidence de la conformité qu’elles ont avec ces propositions plus générales , sur lesquelles on appuie si souvent en conversation et dans les disputes, et qui sont si constamment reçues. C'est lé, je pense, la raison pourquoi, parmi tant de propositions évidentes par elles -mêmes, on n’a donné le nom de maximes qu'aux plus générales.
§ 12. Si l’on ne prend pas garde à l’usage qu'on fait des mots, ces maximes peuvent servir à prouver de pures contradictions.
Une autre chose qu'il ne sera pas , je crois , mal à propos d’observer sur ces maximes générales, c’est qu’elles sont si éloignées d’avancer, ou de confirmer notre esprit dans la vraie connaissance , que , si nos notions sont fausses , vngues ou incertaines, et que nous attachions no» pensées au son des mots, au lieu de les fixer sur les idées constantes et déterminées des choses , •es maximes générales serviront à nous confir-
mer dans des erreurs ; et, selon cette méthode si ordinaire d'employer les mots sans aucun rapport aux choses, elles serviront même à prouver des contradictions. Par exemple, celui qui, avee Descartes , se formera dans l’esprit une idée de ce qu’il appelle corps, comme d’une chose qui n’est qu'étendue, peut démontrer aisément , par cette maxime, ce qui est, est, qu’il n’y a point de vide , c’est-à-dire , d’espace sans corps. Car l’idée à laquelle il attache le mot corps n’étant que pure étendue , la connaissance qu’il en déduit, que l’espace ne saurait être sans corps, est certaine. En effet, il connaît clairement et distinctement l'idée qu'il a de l’étendue, et U sait qu’elle est ce qu’elle est , et non une autre idée , quoiqu’elle soit désignée par ces trois noms, étendue, corps et espace : trois mots qui , signifiant une seule et même idée , peuvent sans doute être affirmés l'un de l’autre avec la même évidence et la même certitude que chacun de ces termes peut être affirmé de soi-même : et il est aussi certain que, tandis que je les emploie tous pour signifier une seule idée, cette affirmation, le corps est espace, cet aussi véritable et aussi identique dans sa signification que celle-ci , le corps est corps, l’est, tant à l'égard de sa signification qu'à l’égard du son.
S 13. Exemple, dans l'idée du vide.
Mais si une autre personne vient à se représenter la chose sous une idée différente de celle de Descartes, se servant pourtant avec Descartes du mot corps , mais regardant l'idée exprimée par ce mot, comme une chose qui est étendue et solide tout ensemble, il démontrera aussi aisément qu'il peut y avoir du vide, ou un espace sans corps , que Descartes a démontré le contraire. C'est que l'idée à laquelle il donne le nom d’espace , n'étant que l’idée simple d'extension , et celle à laquelle il donne le nom de corps étant une idée composée d'extension et de résistance ou solidité, jointes ensemble dans le même sujet, les idées de corps et d'espace ne sont pas exactement une seule et même idée , mais sont nussi distinctes dans l'entendement que les idées d’«« et de deux , de blanc et de noir, ou que celles de corporéité et à'humanité ', si j'ose me servir de ces termes barbares. D’où il s'ensuit que l’une n'est pas affirmée do l’autre, ni dans notre esprit, ni par les paroles dont on se sert pour les désigner; mais que cette
1 Voyez livre lit, diaji. 8, $2.