LIVRE IV, CHAPITRE VII
tant pas que personne eu veuille conclure que la religion chrétienne est fondée sur ces maximes, ou que la connaissance que nous en avons , découle de ces principes. C’est de la révélation que nous est venue la connaissance de cette sainte religion ; et, sans le secours de la révélation , ces maximes n'auraient jamais été capables de nous la faire connaître. Lorsque nous trouvons une idée par riutervention de laqnellc nous découvrons la liaison de deux autres idées , c'est une révélation qui nous vient de la part de Dieu par la voix de la raison; car, dès lors, nous connaissons une vérité que nous ne connaissions pas auparavant Quand Dieu nous enseigne luimême une vérité , c’cst une révélation qui nous est communiquée par la voix de son esprit ; et par là notre connaissance est augmentée. Mais , dans l’un et l’autre cas , ce n'est point de ces maximes que notre esprit tire sa lumière ou sa connaissance ; car , dans l’un , elle noua vient des choses mêmes dont nous découvrons la vérité, en apercevant leur convenance ou leur disconvenance ; et dans l'autre , la lumière nous vient Immédiatement de Dieu , dont l'infaillible véracité , si j’ose me servir de ce terme , nous est une preuve évidente de la vérité de ce qu’il dit.
3° En troisième lieu , ces maximes générales ne contribuent en rien aux progrès que les hommes font dans les sciences , ou à la découverte de vérités auparavant inconnues. M. Newton a démontré dans son livre , qu’on ne peut assez admirer ' , plusieurs propositions qui sont tout autant de nouvelles vérités ineonnues auparavant dans le monde , et qui ont porté la connaissance des mathématiques plus avant qu' elle n’avait été encore : mais , ce n’est point en recourant à ces maximes générales , ce gui est, e»l; le tou t est plus grand que sapartie , et autres semblables, qu'il a fait ces belles découvertes. Ce n’est point, dis-je , par leur moyen qu'il est venu à connaître la vérité et la certitude de ces propositions. Ce n'est pas non plus par leur secours qu’il en a trouvé les démonstrations, mais, en découvrant des idées moyennes qui pussent lui faire voir la convenance ou la disconvenance des idées, telles, qu'elles étaient exprimées dans les propositions qu’il a démontrées. Voilà l'emploi le plus considérable de l'entendement humain ; c’est là ce qui l’aide le plus à étendre ses lumières et à perfectionner les sciences ; en quoi il ne reçoit ab-
' Intitule : Philesophia naturalis prlncipia mo-
(h non (ica.
«dûment aucun secoure de la considération de ces maximes , on astres semblables , qu’on tait tant valoir dam les écoles. Que si ceux qui ont conçu , par tradition , une ri haute estime pour ces sortes de propositions, qu’ils croient qu’on ne peut taire tu pas dans la connaissance des choses , sans le secours d'un axiome, et qu'on ne peut poser aucune pierre dans l'édifice des sciences , sans tme maxime générale; si ces genslà , dis-je , prenaient seulement la peine de distinguer entre le moyen d'acquérir la connaissance , et celui de communiquer la connaissance qu'on aune fols acquise, entre la méthode d'inventer une science et telle de l’enseigner aux antres , autant qu’elle est connue , ils verraient que ces maximes générales ne sont point les fondements sur lesquels les premiers inventeurs ont élevé ces admirables édifices, ni les clefs qui leur ont ouvert ces sanctuaires de la science , quoique , dans la suite , après qu'on eut érigé des écoles et établi de* professeurs, pour enseigner les scient»* que d'autres avaient déjà Inventées, ces professeurs sc soient souvent servis de maximes, c’est-à-dire, qu’ils aient établi certaines propositions évidentes par elles-mêmes, ou qu'on ne pouvait éviter de recevoir pour véritables, après Ire avoir examinées avec quelque attention : de sorte que , les ayant une fois imprimées dans l’esprit de leurs disciples comme autant de vérités Incontestables , Ils les ont employées dans l’occasion pour convaincre ces disciples de quelques vérités particulières qui ne leur étaient pas si familières que ccs axiomes généraux , qui avaient été auparavant inculqués et fixés soigneusement dans leur esprit. Du reste, ces exemples particuliers, considérés avec attention , ne paraissent pas moins évidents par eux -memes à l’entendement, que les maximes générales qu’on propose pour les confirmer ; c'est dans ces exemples particuliers que les premiers inventeurs ont trouvé la vérité , sans le secoure de ces maximes générales ; et tout autre homme , qui prendra la peine de les considérer attentivement, pourra faire eucore la même chose.
Pour venir donc à l'usage qu’on fait de ces maximes: premièrement, elles peuvent sente, dans la méthode qu’on emploie ordinairement , pour enseigner les sciences jusqu'au point ou elles ont été portées ; mais elles ne servent qua fort peu , ou même pas du tout , pour porter le» sciences plus avant.
En second lieu , elles peuvent servir , dans le»
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disputes, à fermer la bouche à des chicaneurs opiniâtres , et à terminer ces sortes de contestations. Et ici , je demande qu'il me soit permis d'examiner si la nécessité d'employer ces maximes dans cette vue , n'a pas été introduite de la manière qu'on va voir, l.es écoles ayant établi la dispute comme la pierre de touche de l'habileté des gens , et comme la preuve de leur science, elles adjugeaient la victoire A celui à qui le champ de bataille demeurait, et qui parlait le dernier ; de sorte qu’on en concluait , que s'il n’avnit pas soutenu le meilleur parti , il avait eu du moins l'avautage de mieux argumenter '. Mais , parce qu'en suivant cette méthode , Il pouvait arriver que la dispute ne pourrait point être décidée entre deux combattants également experts , tant que l'un trouverait toujours un terme moyen pour prouver une certaine proposition , et que l'autre , par une distinction , ou sous -distinction , pourrait nier constamment In majeure ou la mineure de l’argument qui lui serait objecté ; pour éviter que la dispute ne dégénérât en une suite infiuie de syllogismes , ou introduisit dans les écoles certaines propositions générales , dont la plupart sont évidentes par elles-mêmes , et qui , étant de nature A être reçues de tous les hommes avec un entier consentement , devaient être regardées comme dis mesures générales de la vérité, et tenir lieu de principes ( lorsque les disputants n'en avaient point posé d'autres entre eux ) au delà desquels on ne pourrait point aller, et auxquels on serait obligé de se tenir de part et d'autre. Ainsi , ces maximes ayant reçu le nom de principes qu'on ne pouvait point nier dans la dispute, ils les prirent, par erreur, pour l'origine et la source d'où toute la connaissance avait commencé A s'introduire dans l'esprit, et pour les fondements sur lesquels lin sciences étaient bâties; parce que , lorsque dans leurs disputes ils en venaient à ipjelqu'une de ces maximes, ils s’arrêtaient sans aller plus avant , et la question était terminée.
1 ■ Dans les disputes académiques c'est toujours le ré.
* pondant ou le soutenant qui parle le dernier, et le
* etiamp de bataille lui demeure toujours par nne coutume
■ établie. Il s'agit de le tenter et non pas de le confondre ; « autrement ce serait agir en ennemi , et , pour dire le
* vrai , il n'est presque point question de la vérité dans
* ces rencontres ; aussi sou tient-on en différents temps « des thèses opposées dans la même chaire. On montra à
■ Casauhon la salle de la Sorbonne, et on lui dit : Voici
* un lieu ou l'on a disputé durant tant de siècles ; il réa pondit: Qu'y a-t-on conclu? ■
Mais , j'ai déjà fait voir que c'est là une grande erreur.
Cette méthode , étant en vogue dans les écoles , qu’on a regardées comme les sources de la connaissance , le même usage de ces maximes s’est introduit dans la plupart des conversations hors des écoles , pour fermer la bouche aux chicaneurs , avec qui l'on est dispensé de raisonner plus longtemps , dès qu'ils viennent à nier ces principes généraux , évidents par eux-mêmes , et admis par toutes les personucs raisonnables qui y ont une fois fait quelque réflexion. Mais , encore une fois, ils uc servent dans ces occasions qu'à terminer les disputes, ùtr, au fond , si l'on en presse la signification , dans ces occasions mêmes, ils ne nous enseignent rien de nouveau. C’est chose déjà faite , par les idées moyennes dont on s'est servi dans la dispute , et dont on peut voir la liaison sans le secours de ees maximes ; de sorte que , par le moyen de ees idées , la vérité peut être connue avant que la maxime ait été énoncée, et que l'argument ait été poussé jusqu’au premier principe. Car on n’aurait pas de peine à reconnaître un raisonnement vicieux , et à y renoncer , avant que d'en venir là , si dans la dispute on avait en vue de chercher et d'embrasser la vérité , et non de contester uniquement pour obtenir la victoire. C'est ainsi que les maximes servent à réprimer l'opiniâtreté de ceux que leur propre sincérité devrait obliger à se rendre plus têt. Mais, la méthode des écoles ayant autorisé et encouragé les hommes à s'opposer à des vérités évidentes , et à y résister jusqu'à ce qu’ils soient battus, c'est-à-dire, qu'ils soient réduits à se contredire eux-mêmes, ou à combattre des principes établis , il ne faut pas s'étonner que dans la conversation ordinaire ils n'aient pas honte de faire ce qui est un sujet de gloire et passe pour vertu dans les écoles, je veux dire , de soutenir opiniâtrement et jusqu’à la dernière extrémité le côté de la question qu'ils ont une fois embrassé, vrai ou faux, mémeaprès qu'ils sont convaincus. Étrange moyen de parvenir à la véritéet à la connaissance, et qui l'est à tel point que les gens raisonnables répandus dans le reste du monde, qui n’ont pas été corrompus par l'éducation, auraient, je pense, bien de la peine à croire qu'une telle méthode eût jamais été suivie par des personnes qui font profession d'aimer la vérité , et qui passent leur vie à étudier la religion ou la nature, ou qu'elle eût été admise dans des séminaires destinés A propager les vérités de In religion ou de la phi-