‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 3 sur 423 · DE L'AUTEUR · texte numérisé non relu

DE L'AUTEUR

dire ( si j'étais obligé d'en appeler à ce dictionnaire ) qu’il ne lui enseignera nulle part que la même action n’est pas autorisée dans un endroit du monde sous le nom de vertu , et diffamée dans un autre endroit, où elle passe pour vice et en porte le nom. Tout ce que j'ai fait , ou qu’on peut mettre sur mon compte , pour en conclure que je change le vice en vertu et la vertu en vice , c’est d’avoir remarqué que les hommes imposent les noms de vertus et de vices selon cette règle de réputation. Mais le bonhomme fait bien d’être aux aguets sur ces sortes de matières; c’est un emploi convenable à sa vocation. Il a raison de prendre l'alarme à la seule vue des expressions qui , prises à part et en elles-mêmes , peuvent être suspectes et avoir quelque chose de choquant.

Cest en considération de ce zèle , permis à un homme de sa profession, que je l’excuse de citer, comme il fait, ces paroles de mon livre ( chap. 28 , $ 11): « Les docteurs inspirés n’ont pas « même fait difficulté, dans leurs exhortations, « d’en appeler à la commune opinion. Tout ce qui « est aimable , dit saint Paul, tout ce qui est » vertu ou sujet de louange , pensez à ces cho-

• ses, etc. ( Phil. c. IV, v. 8 ), » sans faire mention de celles-ci , qui précèdent immédiatement et qui leur servent d’introduction : « Ce qui fît que ,

• parmi la dépravation même des mœurs , les vé- « ritables bornes de la loi de nature , qui doit être « la règle de la vertu et du vice , furent assez bien « conservées, de sorte que les docteurs Jnspi- » rés, etc. : ■> paroles qui montrent visiblement, aussi bien que le reste du paragraphe, que je n’ai pas cité ce passage de saint Paul pour prouver que l'opinion et la coutume de chaque société particulière, considérée en elle-même , soit la règle générale de ce que les hommes appellent vertu et vice par tout le inonde ; mais pour faire voir que , si cette coutume était effectivement la règle de la vertu et du vice , cependant , pour les raisons que je propose dans cet endroit, les hommes, pour l’ordinaire, ne s'éloigneraient pas beaucoup dans les dénominations qu’ils donneraient à leurs actions considérées .sous ce rapport de la loi de la nature , qui est la règle constante et inaltérable par laquelle ils doivent juger de la rectitude des mœurs et de leur dépravation , pour leur donner , en conséquence de ce jugement, les dénominations de «e bu ou de vice. Si M. Lowde eût considéré cela, il aurait vu qu'il ne pouvait pas tirer un grand avantage de citer ces paroles dans un sens que je ne leur ai pas donné moi-même; et sans doute qu’il se serait épargné l’explication qu'il y ajoute, laquelle n'était pas fort nécessaire. Mais j’espère que cette édition le satisfera sur cet article, et que, considérant la manière dont j'exprime à présent ma pensée , il ne pourra s’empêcher de voir qu’il n'avait aucun sujet d’en prendre ombrage.

Quoique je sois contraint de m’éloigner de son

sentiment sur le sujet de ces a|>préheusions qu’il étale, sur la fin de sa préface, à l’égard de ce que j'ai dit de la vertu et du vice , nous sommes pourtant mieux d’accord qu’il ne pense, sur ce qu'il dit dans son chapitre 3 , page 78 , De l’inscription naturelle 1 et des notions innées. Je ne veux pas lui refuser le privilège qu’il s’attribue ( p. 62 ) de poser la question comme il le trouvera à propos , et surtout puisqu’il la pose de telle manière qu’il n'y met rien de contraire à ce que j’ai dit moiméme; car, suivant lui, les notions innées sont des choses conditionnelles qui dépendent du concours de plusieurs autres circonstances pour que l’âme les fasse paraître * : tout ce qu’il dit en faveur des notions innées , imprimées , gravées ( car pour les idées il n’en dit pas un seul mot )# se réduit enfin à ceci : qu'il y a certaines propositions qui , quoique inconnues à l’âme dans le commencement, dès que l'homme est né, peuvent pourtant venir à sa connaissance dans la suite, par l’assistance qu’elle tire des sens extérieurs et de quelque culture précédente , de sorte qu’elle soit certainement assurée de leur vérité; ce qui dans le fond n’emporte autre chose que ce que j*ai avancé dans mon premier livre. Car je suppose que par cet acte qu’il attribue à l’dine , de faire paraître * ces notions , il n’entend autre chose que commencer de les connaître: autrement ce sera une expression tout à ffiit inintelligible pour moi , ou du moins très-impropre , à mon avis , dans cette occasion , où elle nous donne le change, en nous insinuant, en quelque manière, que ces notions sont dans l’esprit avant que l'esprit les fasse paraître , c’est-à-dire avant qu’elles soient connues : au lieu qu’avant que ces notions soient connues à l’esprit , il n’y a effectivement autre chose dans l’esprit qu’une capacité de les connaître , lorsque le concours de ces circonstances , que cet ingénieux auteur juge nécessaire pour que l’âme fasse paraître ces notions , nous les fait connaître.

Je trouve qu’il s'exprime ainsi à la page 62 : Ces notions naturelles ne sont pas imprimées de telle sorte dans l'âme qu’elles se produisent ellesmêmes nécessairement (même dans les enfants et les imbéciles ), sans aucune assistance des sens extérieurs , ou sans le secours de quelque culture précédente. Il dit ici qu’elles se produi-

* U y a dans l'anglais , natural inscription. Je crois qu'il est bon de conserver eu français cette expr«*ion , quelque étrange qu'elle paraisse. Comme l’auteur de cette objection n>n tend ait peut-être pas trop bien ce qu'il voulait dire par IA , Je ne doU pas l’exprimer plus nettement que lui.

* Exerat, en latin. Nous n’avons point, k mon avis, de mot français qui exprime exactement la ilcnllteaUoc de ce terme latin. l.e* Anglais l’ont adopté dans leur langue, car ils se servent du mot rxert, qui vient du latin cxtrtn et signiâe précisément la même chose

* Extrtrr.

PREFACE

stni elles-mêmes ; et à la page 78, que c’est l’âme qui les fait paraître. Quand il aura expliqué a lui-même ou aux autres ce qu'il entend par cet acte qui fait paraître les notions innées , ou par ces notions qui se produisent elles-mêmes , et ce que c’est que cette culture précédente et ces circonstances requises pour que les notions innées soient produites , il trouvera , je pense , qu’excepté qu'il appelle produire des notions ce que je nomme dans un style plus commun connaître , il y a si peu de différence entre son sentiment et le mien sur cet article, que j’ai raison de croire qu'il n’a inséré mon nom dans son ouvrage que pour avoir le plaisir de parler obligeamment de moi ; car j'avoue avec des sentiments d’une véritable reconnaissance que partout où il a parlé de moi , il l’a fait , aussi bien que d'autres écrivains , en m’honorant d’un titre auquel je n’ai aucun droit. Que si quelques auteurs , pour ne perdre aucune de leurs bonnes pensées, ont public des critiques sur mon Essai y en lui faisant l'honneur de ne vouloir pas permettre qu'il passe pour un essai , je laisse nu public à apprécier l’obligation qu’il leur a d’avoir pris la plume pour critiquer mon ouvrage ; et je n’abuserai pas du temps de mon lecteur, en l'obligeant à me suivre dans l'emploi que je ferais du mien, si je me chargeais du soin frivole ou malicieux de diminuer le plaisir qu’on peut goûter soi-même ou donner aux autres par une réfutation précipitée de ce que j'ai publié.

C'est là ce que Je jugeai nécessaire de dire sur

la seconde Edition de cet ouvrage ; et voici ce

que je suis obligé d’ajouter présentemen t.

Le libraire se disposant à publier une quatrième édition de mon Essai *, m'en donna avis, afin que je pusse faire les additions ou les corrections que je jugerais à propos, si j’en avais le loisir. Sur quoi il ne sera pas inutile d'avertir le lecteur qu’outre plusieurs corrections que j’ai faites çà et là dans tout l’ouvrage , il y a un changement dont je crois qu’il est nécessaire de dire un mot dans cet endroit, parce qu’il se répand sur tout le livre, et qu'il importe de le bien comprendre.

On parle fort souvent d'idées claires et distinctes : rien n’est plus ordinaire que ces termes. Mais quoiqu’ils soient communément dans la bouche des hommes , j’ai quelque raison de croire que tous ceux qui s’en servent ne les entendent pas parfaitement. Et peut-être n'y a-t-il que quelques personnes çà et là qui prennent la peine d’examiner ces termes jusques à connaître ce qu’eux ou les autres entendent précisément par là. C’est pourquoi j’ai mieux aimé mettre ordinairement, au lieu des mots clair et distinct , celui de déter-

• C'wt sur <*tt* qiutricmo Millon c|u’n faite la première Millon franc, w de crt ouvra^*i. Imprimée en i too.

miné , comme phi* propre a faire comprendre à mes lecteurs ce que je pense sur cette matière. J’entends donc par une idée déterminée , un certain objet dans l’esprit , et par conséquent un objet déterminé , c’est-à-dire tel qu’il y est vu et actuellement aperçu. C’est là, je pense, ce qu’on peut convenablement appeler une idée déterminée , lorsque telle qu’elle est objectivement dans l'esprit en quelque temps que ce soit, et qu’elle y est par conséquent déterminée , elle est attacliée et fixée sans aucune variation à un certain nom ou son articulé qui doit être constamment le signe de ce même objet de l’esprit, de cette idée précise et déterminée.

Pour expliquer ceci d’une manière un peu plus particulière, lorsque ce mot déterminé est appliqué à une idée simple , j’entends par là cette simple apparence que l’esprit a en vue , ou qu'il aperçoit en soi-même lorsque cette idée est dite être en lui. Par le même terme, appliqué à une idée complexe , j'entends une idée composée d’un nombre déterminé de certaines idées simples , ou d'idées moins complexes, unies dans telle proportion et situation où l’esprit la considère comme présente à sa vue, ou la voit en lui-même lorsque cette idée y est ou devrait y être présente, au moment où on lui donne un nom. Je dis devrait être présente , parce que, bien loin que chacun ait soin de u'einplover aucun tenue avant que d'avoir vu dans son esprit l'idée précise et déterminée dont il veut qu'il soit le signe, il n’y a presque personne qui descende dans cette grande exactitude. C’est pourtant ce défaut d'exactitude qui répand tant d'obscurité et de confusion dans les pensées et dans les discours des hommes.

Je sais qu'il n’y a pas assez de mots , dans aucune langue, pour exprimer toute cette variété d'idées qui entrent dans les discours et les raisonnements des hommes. Mais cela n’empêche pas que lorsqu'un homme emploie un mot dans un discours , il ne puisse avoir dans l’esprit une idée déterminée dont il le fasse signe, et à laquelle il devrait se tenir constamment attaché dans toute la suite de son discours. Et lorsqu'il ne le fait pas , ou qu’il est dans l’impuissance de le faire , c’est en vain qu’il prétend à des idées claires et distinctes , il est visible que les siennes ne le sont pas. Kl par conséquent, partout où l’on emploie des termes auxquels on n’a point attaché de telles idées déterminées, on ne peut attendre que confusion et obscurité.

Sur ce fondement , j’ai cru que si je donnais aux idées l'épithète de déterminées . cette expression serait moins sujette à être mal interprétée que si je les appelais claires et distinctes. Et lorsque les hommes auront acquis de telles idées déterminées sur toutes les choses qui font le sujet de leurs raisonnements , de leurs recherches et de leurs discussions , ils trouveront la fin d’une grande par-

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