‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 327 sur 423 · LIVRE IV, CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE XXI

bien que pour les enregistrer pour notre propre usage. Les signes que les hommes ont trouvés les plus commodes , et dont ils ont fuit par conséquent un usage plus général , ce sont les sons articulés. C’est pourquoi , la considération des Idées et des mots , en tant qu’ils sont les grands instruments de la connaissance , fait une partie assez importante de la contemplation de ceux qui veulent envisager la connaissance humaine dans toute son étendue. Et peut-être que si l'on s’appliquait attentivement et avec tout le soin possible à cette dernière espèce de science , qui considère les idées et les mots , il en résulterait une logique et une critique fort différentes de celles que l'on connaît jusqu'à présent.

$ 5. Cest là la première division des objets de notre connaissance.

Voilà , ce me semble , la première , la plus générale et la plus naturelle division des objets de notre entendement. Car l’homme ne peut appliquer ses pensées qu'a la contemplation des choses mêmes , pour découvrir la vérité; ou aux choses qui sont en sa puissance , c'est-à-dire, à ses propres actions , pour parvenir à ses fins ; ou aux signes dont l’esprit se sert, dans l'une et l'autre de ces recherches , et dans le juste arrangement de ces signes mêmes , pour s’instruire plus exactement lui-même. Or , comme ces trois objets (je veux dire les choses, en tant qu’elles peuvent être connues en ellcs-mêmes;les actions, en tant qu’elles dépendent de nous par rapport à notre bonheur; et l’usage légitime des signes, pour parvenir à la connaissance ) sont essentiellement différents, ils m’ont semblé aussi former comme trois grandes provinces , dans le monde intellectuel , entièrement séparées et distinctes l’une de l’autre

* « Cette division a déjà été célébré chez les anciens ; . car, sous le nom de logique. Ha comprenaient encore, « comme fait M. Locke , tout ce qu’on rapporte aux pa-

• rôle» et à l'explication de nos pensées, artrs dicendi. » Cependant, il y a de la difficulté là-dedans : car ta ■ science de raisonner, de juger, d'inventer, parait bien « différente de la connaissance des étymologies des mots « et de l'usage des langues, qui est quelque chose d'indé-

• fini et d'arbitraire. Ile plus , eu expliquant les mots , on

• est obligé de faire une exenrsion dans les sciences

• mêmes , comme il parait par les dictionnaires ; et d'un « autre cété, on ne saurait traiter la science, sans donner « eu même temps les débilitions des termes. Mais la pnil- « ripale difficulté , qui se trouve dans celte division des

• sciences , est que chaque partie parait engloutir le tout. » Premièrement , 1a morale et la logique tomberont dans

« la physique , prise aussi généralement qu’on vient de « dire ; car, en (larlant des esprits, c’est-à-dire, des subs-

• tances qui ont de l'entendement et de la volonté, et en « expliquant cet entendement, vous y ferez entrer toute « la logique ; et en expliquant , dans la doctrine des es-

• prits , ce qui appartient à la volonté , il faudrait parler « du bien et du mal, de la félicité et de U misère ; et il « ne tiendra qu’à vous de pousser assez toute cette doc* « trinc, {tour y faire entrer toute la philosophie pratique. « Réc iproquement tout pourrait entrer dans la philosophie « pratique , comme servant à la félicité. On cou&idère avec « raison la théologie comme une science pratique : et la » jurisprudence, aussi bien que la médecine , ne le sont » pas moins ; de sorte que la doctrine de la félicité huit niaine, ou de notre bien et de notre mai, absorbera « toutes ces connaissances, lorsqu’on voudra expliquer » suffisamment tous les moyens qui servent à la tiu que « la raison se propose. Et , en traitant toutes les matières

■ par dictionnaires, suivant l’ordre alphabétique, la dec* « trinc des langues , que notre auteur met dans la logique, « avec les anciens , c’est-à-dire, dans la discursive, s'em- « parera à son tour du territoire des deux autres. Voilà «• donc les trois grandes provinces de Ye«cydüpédie eu « guerre continuelle, puisque l'une entreprend toujours « sur les droits des autres.

« Les Nominaux ont cru qu’il y avait autant de sciences « particulières que de vérités, lesquelles composaient « après des tous, selon qu’on les arrangeait ; et d’autres « comparent le corps entier de nos connaissances à un « océan, qui est tout d’une pure , et qui n’est divisé en

• Calédonien, Atlantique, ELltiopique, Indien, que par « des lignes arbitraires.

« Il se trouve ordinairement qu’une même vérité peut « être placée eu différents endroits , selon les termes « qu’elle contient, et même selon les termes moyens , ou

• causes dont elle dépend, et selon le» suites et les effets « qu’elle peut avoir. Une proposition catégorique simple « n’a que deux terme» ; mais une proposition hypothéti- « que en peut avoir quatre , sans parler des énonciations « composées. Une histoire mémorable peut être placée « dans les annales de l'histoire universelle, et dans l’his-

• toire du pays où elle est arrivée , et dans l’histoire de la « vie d'un homme qui y est intéressé. Et, supposé qu’il « s’y agisse de quelque beau précepte de morale, de queln que stratagème de guerre , de quelque invention utile « pour les arts qui servent à la commodité de la vie , ou « à la santé des hommes , cette même histoire sera rap- « portée utilement à la science ou à l’art qu'elle regarde ; « et même on en pourra faire mention en deux endroits

• de cette science, savoir dans l’Instoire de la discipline,

■ pour raconter son accroissement effectif, et aussi dans « les préceptes , pour les confirmer et éclaircir par des

« exemples On voit par là qu’une même vérité peut

« avoir beaucoup de places, selon les différents rapports « qu’elle |»eut avoir. Et ceux qui rangent une bibliothèque, « ne savent bien souvent où placer quelques livres, étant « suspendus entre deux ou trois endroits également con- « venables.

« Mais ne parlons maintenant que des doctrines géné- « raies, et mettons à [kart les faits singuliers , l'histoire et « les langues. Je trouve deux dispositions principales de « toutes les vérités doctrinales , dont chacune aurait sou

■ mérite, et qu’il serait bon de joindre. L’une serait syn- « (h/ tique et théorique, rangeant les vérités selon Tordre « des preuves , comme font les mathématiciens ; de sorte

■ que chaque proposition viendrai! après celle dont elle

dépend. L’autre disposition serait analytique et pratque , commençant par le but des homme*, c’est-à-dire, ►ar les biens , dont le comble est la félicité , et cherchant >ar ordre les moyens qui servent à acquérir ces biens, ou à éviter le* maux contraires. Et ces deux méthodes ont lieu dans l’encyclopédie , en général , comme encore quelques-uns le* ont pratiquées dans les sciences particulières. Car la géométrie même , traitée synthétiquement par Eudide comme une science, a été traitée par luelques autres comme un art , et pourrait néanmoins être traitée démonstrativement sous cette forme , qui en montrerait toute l’invention : par exemple , si quelqu’un se proposait de mesurer toutes sorte* de figures planes, cl, commençant par les rectilignes, s’avisait qu'on les peut partager en triangles , et que chaque triangle est la moitié d’un parallélogramme , et que les parallélogrammes peuvent être réduits aux rectangles, dont la mesure est aisée. Mais en écrivant toute (encyclopédie suivant ces deux disposition* ensemble , on pourrait prendre des mesures de renvoi , pour éviter les répétitions.

« A oes deux dispositions, il faudrait joindre la troisième suivant les termes , qui en effet ne serait qu’une espèce de répertoire, soit systématique, rangeant les termes suivant certains prédicanients , qui seraient communs à toutes les nations ; soit alphabétique , selon la langue reçue parmi les savants. Or, ce ré|)ertoire serait nécessaire, pour trouver ensemble toutes les propositions où le terme entre d’une manière assez remarquable : car, suivant les deux voies précédentes, où les vérités sont rangées selon leur origine et selon leur usage, les vérités qui regardent un même terme ne sauraient se trouver ensemble. Par exemple, U n'a point élé permis à Eudide , lorsqu’il enseignait h trouver U moitié d’un angle, d’y ajouter le moyen d’en trouver le tiers , parce qu'il aurait fallu parler des sections coniques, dont oo ne pouvait pas encore prendre connaissance en cet endroit. Mais le répertoire peut et doit indiquer les propositions importantes qui regardent un même sujet , et nous manquons encore , en géométrie , d’un tel répertoire, qui serait d'un grand usage, même pour faciliter l'invention et avancer la science ; car il soulagerait la mémoire, et nous épargnerait souvent la peine de diercber de nouveau ce qui est déjà tout trouvé. Et ces répertoires encore serviraient , à plus forte raison, dans les autres sciences, où l’art de raisonner a moins de pouvoir, et seraient surfont d’une extrême nécessité dans la médedne. Mais l’arl de faire de tels répertoires ne serait pas de* moindres.

« Or, considérant ces trois dispositions, je trouve cela de curieux , qu’elles répondent à l’ancienne division que M. Locke a renouvelée, qui partage la science, ou la philoeo|>hie , en théorique, pratique et discursive, ou bien en physique , morale et logique. Car la disposition synthétique répond à la théorique, l’analytique à la pratique, et celle du répertoire selon les termes à la logique : de sorte que cette ancienne division va fort bien, pourvu qu’on l’entende comme je viens d'expliquer ces dispositions; c'est-à-dire, non pas comme des sciences distinctes, mais comme des arrangements divers des mêmes vérités, autant qu’on juge à propos de le* répéter.

« 11 y a encore une division civile des science* , selon les faculté* et les professions : on s’en sert dans les universités et dans les arrangements des bibliothèque*, à peu près comme les lilvaires dans leurs catalogues.

« Cette division civile et reçue , selon les quatre (acuités ,

■ n'est point à mépriser. La théologie traite de la félicité « éternelle et de tout ce qui s'y rapporte , autant que cela « dépend de l'âme et de la conscience : c’est comme une « jurisprudence qui regarde ce qu’on dit être de foro in- « ter no, et emploie des substances et intelligences invi- « sibles. La jurisjtntdence a pour objet le gouvernement « et les lois, dont le but est la félicité des hommes, au « tant qu’on y peut contribuer par l'extérieur cl le «en-

■ slble ; mal* elle ne regarde principalement que ce qui « dépend «le la nature de l'esprit, et n’entre point fort

• avant dans le détail des choses corporelles , dont elle « sup|Nise la nature , pour les employer comme dits «moyens. Ainsi, elle se décharge d’abord d’un grand « point, qui regarde la santé, la vigueur et la perfection « du corps humain, dont le soin est départi à la faculté « de médecine. Quelques-uns ont cru avec quelque raison « qu’on pourrait ajouter aux autres la faculté cconomi- « que , qui comprendrait les arts mathématique* et nié- « coniques, et tout ce qui regarde le détail de la subsis- « tance des hommes et des commodités de la vie, où « {'agriculture et Y architecture seraient comprises. Mais « on abandonne à la faculté de la philosophie, tout ce « qui n’est pas compris dans les trois facultés qu’on ap- « pelle supérieures. On l’a fait assez mal , car c’est sans « donner moyen à ceux qui sont de cette quatrième fa- « culte, de se perfectionner par la pratique, comme peu- « vent faire ceux qui enseignent les autres facultés. Ainsi» « excepté peut-être les mathématiques , ou ne considère « la faculté de philosophie que comme une introduction « aux autres. C’est pourquoi l’on veut que la jeunesse y « apprenne l’histoire et les arts de parler, et quelques ru*

• diments de la théologie et de la jurisprudence naturel- « les, indépendantes des lois divines et humaines , sous le « titre de Métaphysique ou Pneumatique, de Morale et de « Politique , avec quelque peu de Physique encore pour « servir aux jeunes médecins.

• C’est là la division civile des sciences, suivant les n corps cl professions des savants qui les enseignent, « sans parler des professions de ceux qui travaillent pour » le public, autrement que par leurs discours, et qui de- « v raieut être dirigé* par les vrais savants , si les mesures « du savoir étaient bien prises. Et même, dans les arts » manuel* plus nobles, le savoir a été fort bien allié avec «l'opération, cl pourrait l'être davantage. Comme en « effet on les allia ensemble , dans la médecine , non-seu- « leincnl autrefois, chez les anciens (où les médecins « étaient en même temps chirurgiens et apothicaires), « mais encore aujourd'hui, surtout citez le* chimistes. « Cette alliance de la pratique et de la tliéorie se voit aussi

■ à la guerre, et citez ceux qui enseignent ce qu'on ap- « pelle les exercices, comme aussi chez les peintres, ou « sculpteurs et musiciens , et chez quelques autres espèces

■ de virtuosi. Et, si 1rs (irindpes de toutes ce» profes- » sions ci arts, et même des métiers, étaient enseignés « pratiquement chez les philosophes, ou dans quelques

• autres facultés de savants que ce pourrait être, ces sa-

• vaut* seraient véritablement les précepteurs du genre « humain. Mais il faudrait changer en bien des choses - l'état présent de la littérature et de l'éducation de la « jeunesse , et par cxmscupient de, la police. Kl , quand je <■ considère combien les hommes sont avancé* en con* ■« naissance, depuis un siècle ou deux, et combien il leur » serait aisé daller incomparablement plus loin , pour se <• rendre heureux, je ne désespère point qu’on ne vienne à

i >• queloiie amendement plu* considérable, dans un lemps

APPENDICE

« plus tranquille , tous quelque grand prince que Dieu « pourra susciter pour le bien du genre humain *. «

• \jt* uotin , au nombre de 317, qui iccompagnret celle nouTclle edlUoa de I'£*mI «le Locke, *ool extraite*, Ainsi que Vivant-propos qui «e trouve dan» le premier volume, d'on livre Intitulé : (JEUv au MtUMorBJQOU latinrt et françaises de feu M.de LciamTt. tirées de set manuscrits qui se conservent dans ta bibliothèque royale à Hanovre, et pu b lit es par M. Rud Eric. Rasp*. arec une préface de M. Kaestner, professeur en mathématiques à (.attinçue (l vol. ln-4* de mo et ivj page», Amsterdam, I7**>. La partie 1a plu» considérable de ce volume est un traité , en forme de dialogue , ayant pour titre : Nouveaux Essais sur r Entendement humain, par fauteur du Système de f harmonie préétablie; LeibniU y a suivi la division des livres , des chapitres et des paragraphes du livre de Locke.

APPENDICE

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