Quelqu'un dira peut-être que Dieu a
prévu par la science moyenne qœ le premier aurait aussi été méchant et damné s'il était demeuré en Pologne. Il y a peut-être des rencontres dans lesquelles quelque chose de tel a lieu. Mais dira-t-on donc que c'est une règle générale , et que pas un de ceux qui ont été damués parmi les païens n’aurait été sauvé s'il avait été parmi les chrétiens? Ne serait-ce pas contredire Notre-Seigneur , qui dit que Tyr et Sidon auraient mieux profité de ses prédications que Capernaùm, s’ils avaient eu le bonheur de les entendre?
1 03. Mais quand on accorderait même ici cet usage de la science moyenne contre toutes les apparences , elle suppose toujours que Dieu considère ce que l'homme ferait en telles ou telles circonstances, et il demeure toujours vrai que Dieu aurait pu le mettre dans d’autres plus salutaires , et lui donuer des secours internes ou externes, capables de vaincre le plus grand fonds de malice qui pourrait se trouver dans une Ame. On me dira que Dieu n'y est point obligé , mais cela ne suffit pas ; Il faut ajouter que de plus grandes raisons l'empêchent de faire sentir toute su bonté à tous. Ainsi il faut qu'il y ait du choix; mais je ne pense poiut qu'on en doive chercher la raison absolument dans le bon ou dans le mauvais naturel des hommes : car si l'on suppose avec quelques-uns que Dieu , choisissant le plau qui produit le plus de bien, mais qui enveloppe le péché et la damnation, a été porté par sa sagesse à choisir les meilleurs naturels pour en faire des objets de sa grâce , il semble que la Grèce de Dieu ne sera point assez gratuite, et que l'homme se distinguera lui-même par une espèce de mérite iimé ; ce qui paraît éloigné des principes de saint l'aul , et même de ceux de la souveraine raison.
104. Il est vrai qu'il y a des raisons du choix de Dieu , et il faut que la considération de l'objet, c'est-à-dire, du naturel de l'homme, y entre; mais il ne parait point que ce choix puisse être assujetti à une règle que nous soyons capables de concevoir , et qui puisse flatter l'orgueil des hommes. Quelques théologiens célèbres croient que Dieu offre plus de grâces, ou d'une manière plus favorable, à ceux qu’il prévoit devoir moins résister , et qu’il abandonne les autres a leur opiniâtreté : il y a lieu de croire qu'il en est souvent ainsi , et cet expédient entre ceux qui font que l'homme se distingue lui-même par ce qu'il y a de favorable dans son naturel , s'éloigne le plus du pélagianisme. Cependant je n o-
ET LA LIBERTÉ DE
serais pas non plus eu faire une régie universelle. Et , afin que nous n'ayons point sujet de nous glorifier, il faut que nous ignorions les raisons du choix de Dieu : aussi sont-elles trop variées pour tomber sous notre connaissance , et il se peut que Dieu montre quelquefois la puissance de sa grâce en surmontant la plus opiniâtre résistance, afin que personne n’ait sujet de se désespérer , comme personne n'eu doit avoir de se flatter. Et 11 semble que saint Paul a eu cette pensée , se proposant à cet égard eu exemple : Dieu, dit-il , m’a fait miséricorde pour donner un grand exemple de patience.
tos. Peut-être que dans le fond tous les hommes sont également mauvais , et par conséquent hors d’état de se distinguer eux -mêmes par leurs bonnes ou moins mauvaises qualités naturelles : mais ils ne sont point mauvais d'une manière semblable ; car il y a une différence individuelle originaire entre les âmes, comme l'harmonie préétablie le montre. Les uns sont plus ou moins portés vers un tel bien on vers un tel mal , ou vers leur contraire ; le tout selon leurs dispositions naturelles : mais le plan général de l’univers, que Dieu a choisi pour des raisons supérieures, faisant que les hommes se trouvent dans de différentes circonstances , ceux qui en rencontrent de plus favorables à leur naturel devlen-
dront plus aisément les moins méchants, les plus vertueux , les plus heureux , mais toujours par l’assistance des Impressions de la grâce interne que Dieu y joint, fl arrive même quelquefois encore, dans le train de la vie humaine , qu’un naturel plus excellent réussit moins , faute de culture ou d’occaslonB. On peut dire que les hommes sont choisis et rangés non pas tant suivant leur excellence que suivant la convenance qu'ils ont avec le plan de Dieu ; comme il se peut qu'on emploie une pierre moins lionne dans un bâtiment ou dans nn assortiment , parce qu'il se trouve que c’est celle qui remplit un certain vide.
106. Mais enfin toutes ces tentatives de raisons , ou l’on n’a point besoin de se fixer entièrement sur de certaines hypothèses , ne servent qu'à faire concevoir qu’il y a mille moyens de justifier la conduite de Dieu , et que tous les inconvénients que nous voyons, toutes les difficultés qu’on se peut faire , n’empêchent pas qu'on ne doive croire raisonnablement, quand on ntic saurait pas d’ailleurs démonstrativement, comme nous l'avons déjà montré, et comme il paraîtra davantage dans la suite , qu’il n'y a rien de si élevé que la sagesse de Dieu, rien de si juste que ses jugements, rien de si pur que sa saiuteté, et rien de plus immense que sa bonté.