LIVRE II, CHAPITRE VII
delà d'une certaine proportion. Or, c’est une chose sagement et utilement établie par la nature que , lorsque quelque objet met en désordre , par la force de ses impressions , les organes du sentiment, dont la structure ne peut qu'être fort délicate, nous puissions être avertis, par la douleur que ces sortes d’impressions produisent en nous , de nous éloigner de cet objet avant que l’organe soit entièrement dérangé , et par ce moyen mis hors d’état de faire ses fonctions à l'avenir. Il ne faut que réfléchir sur les objets qui causent de tels sentiments pour être convaincu que c’est là effectivement la fin ou l’usage de la douleur. Car, quoiqu'une trop grande lumière soit insupportable à nos yeux , cependant les ténèbres les plus obscures ne leur causent aucune incommodité , parce que la plus grande obscurité , ne produisant aucun mouvement déréglé dans les yeux , laisse cet excellent organe de la vue dans son état naturel , sans le blesser en aucune manière. D'autre part , un trop grand froid nous cause de la douleur aussi bien que le chaud ; parce que le froid est également propre à détruire le tempérament qui est nécessaire à la conservation de nqfte vie et A l’exercice des différentes fonctions de notre corps : tempérament qui consiste dans un degré modéré de ehalcur , ou , si vous voulez , dans le mouv ement des parties insensibles de notre corps, renfermé dans de certaines limites.
$ a. Outre cela , nous pouvons trouver une autre raison pourquoi Dieu a attaché différents degrés de plaisir et de peine à toutes les choses qui nous environnent et qni agissent sur nous, et pourquoi il les a joints ensemble dans la pluplart des choses qui frappent notre esprit et nos sens. C'est afin que, trouvant dans tous les plaisirs que les créatures peuvent nous donner, quelque amertume, une satisfaction imparfaite et éloignée d’une entière félicité , nous soyons portés à chercher notre bonheur dans la possession de celui 1 on qui ii y a un rassasiement de joie , et à la droite duquel il y a des plaisirs pour toujours.
S 6. Quoique ce que je viens de dire ne puisse peut-être pas servir a nous faire connaître les idées du plaisir et de la douleur plus clairement que nous les connaissons par notre propre expérience , qui est la seule voie par laquelle nous pouvons avoir ces idées, cependant, comme, en considérant la raison pourquoi ces idées se
• Ps. XVI, II.
trouvent attachées a tant d'autres, nous sommre portés par là à concevoir de justes sentiments de la sagesse et de la bonté du souverain régulateur de toutes choses , cette considération convient assez bien au but principal de ces recherches , puisque la principale de toutes nos pensées, et la véritable occupation de tout être doué d'entendement , c’est la connaiasanee et l'adoration de cet Être suprême.
S 7. Comment on vient à se former des idées de f existence et de f’unité.
L 'existence et l'unité sont deux autres Idée* qui sont communiquées à l’entendement par chaque objet extérieur , et par chaque idée que nous apercevons en nous-mêmes. Lorsque nous avons des idées dans l'esprit , noos les considérons comme y étant actuellement , tout ainsi que nous considérons les choses comme étant actuellement hors de nous , c'est-à-dire , comme actuellement existantes en elles-mêmes. D’autre part, tout ce que nous considérons comme une seule chose, que ce soit un être réel ou une simple idée , suggère à notre entendement l'idée de l’unité.
S 8. La puissance , autre idée simple qui nous vient par sensation et par réflexion.
La puissance est encore une de ces idées simples que nous recevons par sensation et par réflexion. Car, venant à observer en nous-mêmes que nous pensons et que nous pouvons penser , que nous pouvons (quand nous voulons) mettre en mouvement certaines parties de notre corps qui sont en repos, et d'ailleurs les effets que les corps naturels sont capables de produire les uns sur les autres se présentant à tout moment à nos sens, nous acquérons par ces deux voles l'idée de la puissance.
§ 9. L’idée de la succession, comment introduite dans l’esprit
Outre ces idées , fi y en a nne autre qui , bien qu'elle nous soit proprement communiquée par les sens , nous est néanmoins offerte plus constamment par ce qui se passe dans notre esprit ; et cette idée est celle de la succession. Car, si nous nous considérons immédiatement nousmêmes , et que nous réfléchissions sur ce qui peut y être observé , nous trouverons toujours que , tandis que nous sommes éveillés , ou que nous pensons actuellement , nos idées passent , pour ainsi dire , à la file , l'une allant et l'autre venant , sans aucune intermission.
§ 10. Les idées simples sont les matériaux de toutes nos connaissances.
Voilà , à ce que je crois , le* plus considérables, pour ne pas dire les seules idées simples que nous ayons, desquelles notre esprit tire toutes ses autres connaissances , et qu'il ne reçoit que par les deux voies de sensation et de réflexion dont nous avons déjà parlé.
Et qu’on n'aille pas se figurer que ce sont là des bornes trop étroites pour fournir A la vaste capacité de l'entendement humain , qui s'élève au-dessus des étoiles et qui, ne pouvant être renfermé dans les limites du monde , se transporte quelquefois bien au delà de l'étendue matérielle , et fait des excursions jusque dans ces espaces incompréhensibles qui ne contiennent aucun corps. Telle est l’étendue et la capacité de l’àme, j'en tombe d'accord ; mais , avec tout cela , je voudrais bisn que quelqu’un prit la peine de marquer une seule idée simple qu’il n’ait pas reçue par l’une des voies que je viens d’indiquer , ou quelque idée complexe qui ne soit pas composée de quelqu'une de ces Idées simples. Du reste , nous ne serons pas si fort surpris que ce petit nombre d'idées simples suffise à exercer l’esprit le plus vif et de la plus vaste capacité , et à fournir les matériaux de toutes les diverses connaissances , des opinions et des imaginations les plus particulières de tout le genre humain , si nous considérons quel nombre prodigieux de mots on peut faire par le différent assemblage des vingt-quatre lettres de l’alphabet , et si , avançant plus loin d’un degré , nous faisons réflexion sur la variété des combinaisons qu’on peut faire par le moyen d’une seule de ces idées simples que nous venons d’indiquer , je veux dire le nombre , combinaisons dont le fonds est inépuisable et véritablement infini. Que dirons-nous de l'étendue P Quel large et vaste champ ne fournit-elle pas aux mathématicien* I