LIVRE II, CHAPITRE l
leurs différents besoins, dans l'état où ils se trouvent alors; de même les idées des qualités seusibles qui se présentent les premières à eux, dés qu’ils sont nés, sont celles qui s'impriment le plus tôt dans leur esprit, entre lesquelles celle de la lumière n’est pas une des moins considérables ni des moins puissantes. Et l'on peut conjecturer , en quelque sorte , avec quelle ardeur l 'Ame désire d’acquérir toutes les idées dont les impressions ne lui causent aucune douleur, par ce qu'on remarque dans les enfants nouvellement nés , qui , de quelque manière qu'on les place , tournent toujours les yeux du côté de la lumière. Mais parce que les premières idées qui deviennent familières aux enfants, sont differentes selon les diverses circonstances où ils se trouvent et la manière dont on les conduit des leur entrée dans ce monde, l’ordre dans lequel plusieurs idées commencent à s’introduire dans leur esprit , est fort different et incertain ; c’est d'ailleurs une chose qu’il n'importe pas beaucoup de savoir.
S 8. Les idées qui viennent par sensation sont souvent altérées par le jugement.
lîne autre observation qu’il est à propos de faire au sujet de la perception , c’est que les idées qui viennent par voie de sensation sont souvent altérées par le jugement dans l'esprit des personnes faites, sans qu’elles s’en aperçoivent. Ainsi, lorsque nous plaçons devant nos yeux un corps rond d’une couleur uniforme, d’or, par exemple, d’nlbStre ou de jayet, il est certain que l’idée qui s'imprime dans notre esprit à la vue de ce globe , représente un cercle plat , diversement ombragé, avec différents degrés de lumière dont nos yeux se trouvent frappés. Mais comme nous sommes accoutumés par l'usage A distinguer quelle sorte d’image Us corps convexes produisent ordinairement en nous, et quels changements arriv ont dans la réflexion de la lumière , selon la différence des figures sensibles des corps , nous mettons aussitôt , A la place de ce qui nous parait, la cause même de l’image que nous voyons, et cela, en vertu d'un jugement que la coutume nous a rendu habituel : de sorte que , joignant A la vision un jugement que nous confondons avec elle, nous nous formons l'idée d'une figure convexe et d'une cou fcur uniforme , quoique dans le fond nos yeux ne nous représentent qu’un plan ombragé et coloré diversement, comme il parait dans la peinture '. A cette occa-
1 « Lorsqu’une peinture nous trompe, il y a une double
sion j'insérerai ici un problemedu savant M. Motineux , qui emploie si utilement son beau génie A l'avancement des sciences. Le voici tel qu’il mo l'a communiqué lui-méme dans une lettre qu'il m’a fait l'honneur de m'écrire il y a quelque temps : Supposez un aveugle de naissance , qui soit présentement homme fait, auquel on ail appris à distinguer, par l'attouchement, un cube et un globe du même métal, et à peu prés de la même grosseur, en sorte que, lorsqu’il touche l'un et l'autre , il puisse dire quel est te cube et quel est le globe. Supposez que le cube et le globe étant posés sur une table, cet aveugle vienne à jouir de ta vue : on demande si, en tes voyant sans les toucher, il pourrait tes discerner, et dire quel est le globe et quel est le cube ? Le pénétrant et judicieux auteur de cette question répond en même temps que non : car, ajoute-t-il, bien que ect aveugle ait appris par expérience de quelle manière te globe et le cube affectent son attouchement , U ne sait pourtant pas encore que ee qui affecte son attouchement de telle ou de telle manière, doive frapper ses yeux de telle ou de telle manière, ni que l’angle avancé d'un cube qui presse sa main d'une manière inégale, doive paraître à ses yeux tel qu’il parait dans te cube. Je suis tout A fait du sentiment de cet habile homme, que j'ai pris la liberté d'appeler mon ami , quoique je n'aie pas en encore ie bonheur de le voir. Je crois , dis-je , que cet aveugle ne serait point capable, A la première vue, de dire avec certitude quel serait ic globe et quel serait le cube , s'il se contentait de les regarder , quoique en lis
. , ‘ru-or dans no» jugements ; car, preniièrffnrnt , non* « mêlions la cause pour l'effet, et croyais voir inmiédia-
• tentent ce qui est la cause de l'image, quoique nous ne » voyions qu’elle proprement , puisque nous ue sommes » affectes que par les rayuns. Or, comme lis rayons de la a lumière ont liesoin d'un temps (quelque petit qu’il soit . « il est possible que l'objet soit détruit, dans rrl iutec-
■ vaile, et ne subsiste pins quand le rayon arrive a l’iell , « et ce qui n’est plus ne saurait être l’objet présent rie ta
■ vue. En second lieu, nous nous trom|rou» encore lorsque
- nous mettons une cause pour l'autre, td croyons que ee « qui ne vient que d'une plate peinture est dérivé d’un
* corps ; de sorte qn>n ce cas il y a dans nos jugements , a tout à la fois, une métonymie et une métaphore : car
- les Apures mêmes de rhétorique passent en sophismes, a iorqu'eltes nous abusent. Cette copfusiun rie l’elfel avec a la cause, ou vraie ou prétendue, entre souvent dans nos
- jugements encore ailleurs. C’est ainsi que nous senbrlrs a nos corps ou ce qui les touche, et que nous remuons a nos bras par une influence physique immédiate qnenerus
■ jugrnos constituer le commerce de l'âme et «In corps ; a au lieu que véritablement nous ne sentons et ne rltan. » grons, de cette mauièce-là, que cc qui est eu nous. «
touchant il put les nommer et les distinguer sûrement par la différence de leurs figures qu'il apercevrait par l'attouchement. J’ai voulu proposer ceci A mon lecteur pour lui fournir une occasion d'examiner combien il est redevable à l’expérience de quantité d’idées acquises, dans le temps qu’il ne croit pas en faire aucun usage , ni eji tirer aucun secours; d’autant plus que [ M. Mo/ i ueux ajoute , dans la lettre ou il me communique ce problème : Qu'ayant proposé, à l’occasion de mon livre, cette question à diverses personnes d’un esprit fort pénétrant, à peine en a-t-il trouvé une qui d'abord lui ait répondu sur cela comme il croit qu’il faut répondre, quoiqu'ils aient été convaincus de leur méprise après avoir oui ses raisons.
S 9. Du reste, je ne crois pas qu'excepté les idées qui nous x lennent par la vue , la même chose arrive ordinairement A l'égard d'aucune autre de nos Idées, je veux dire, que le jugement change l'idée de la sensation , et nous la représente autre qu'elle est en elle-même. Mais cela est ordinaire dans les idées qui nous viennent par les yeux , parce que la vue , qui est Ig plus étendu de tous nos sens, venant A introduire dans notre esprit, avec les idées de la lumière et des couleurs qui appartiennent uniquement a ce sens, d'autres Idées bien différentes , je veux dire celles de l’espace, de la figure et du mouvement, dont la variété change les apparences de la lumière et des couleurs, qui sont les propres objets de la vue, il arrive que par l’usage nous nous faisons une habitude de juger de l’un par l'autre. Et en plusieurs rencontres, cela se fait par une habitude formée , dans des choses dont nous avons de fréquentes expériences, d'une manière si constante et si prompte, que nous prenons pour une perception des sens ce qui n’est qu’une idée formée par le jugement ; en sorte que l'une, c’est-à-dire, la perception qui vient des sens , ne sert qu’à exciter l’autre , et est à peine observée elle-même. Ainsi , un homme qui lit ou écoute avec attention , et comprend ce qu’il voit dans un livre, ou ce qu’un autre lui dit, songe peu aux caractères ou aux sons, et donne toute son attention aux idees que ces sons ou ces caractères excitent en lui.
S 1 0. Nous ne devons pas être surpris que nous fassions si peu de réflexion à des choses qui nous frappent d'une manière si intime, si nous considérons combien les actions de l'Ame sont subites. Car on peut dire que, comme on croit qu’elle
n’occupe aucun espace, et qu elle n’a point d’étendue, il semble aussi que ses actions n’ont besoin d'aucun Intervalle de temps pour être produites, et qu’un instant en renferme plusieurs.
| .le dis ceci par rapport aux actions du corps. Quiconque voudra prendre la peine de réfléchir sur scs propres pensées , pourra s'en convaincre aisément lui-même. Comment, par exemple, notre esprit voit-il dans un instant , et , pour ainsi dire, dans un clin d’œil, toutes les parties d’une démonstration , qui peut fort bien passer pour longue , si nous considérons le temps qu’il faut employer pour l’exprimer par des paroles, et pour la faire comprendre pied à pied à une autre personne? En second lieu , nous ne serons pas si fort surpris que cela se passe en nous, sans que nous en ayons presque aucune connaissance, si nous considérons combien la facilité que nous acquérons par habitude de faire certaines choses, nous les fait faire fort souvent sans que nous nous en apercevions nous-mêmes. Les habitudes, surtout celles qui commencent de bonne heure, nous portent enfin à des actions que nous faisons souvent sans y prendre ganle. Combien de fois dans un jour nous arrivet-il de fermer les paupières sans nous apercevoir que nous sommes tout à fait dans les ténèbres? Ceux qui se sont fait une habitude de se servir de certains mots hors d'œuvre 1 , si j'ose ainsi dire, prononcent à tout propos des sons qu'ils n’entendent ni ne remarquent point eux-mêmes , quoique d’autres y prennent fort bien garde, Jusqu’à en être fatigués. Il ne faut donc pas s’étonner que notre esprit prenne souvent l’Idée d’un jugement qu’il forme lui-même, pour l’idée d’une sensation dont il est actuellement frappé, et que sans s’en apercevoir il ne se serve de celleci que pour exciter l’autre.
$ 11. C'est la perception qui distingue tes animaux d’arec tes êtres inférieurs.
Au reste, cette faculté de jierception est, ce me semble, ce qui distingue les animaux d’avec les êtres d’une espèce inferieure. Car, quoique
■Voici un passage du Menaçiana, qui explfttue fort distinctement ce que j’entends par ces mots borsd'œuvre. -Ce n’est pas d'aujourd'hui, nous dit-on dans ce livre, « qu’on a de mauvaises accoutumance*. C'en était une au « président Cliarreton de dire conlinudlemcnlstifri, c'est* s a -dire, je dis cela. Il n’est pas le premier : Diogène « I-aérce remarque qu’ArcesilaUs disait éternellement çep* « £>..') , qui signitie aussi, je dis cela. Rien ne prouve da- « v alliage qu’il n’y a rien de nuuveau sous le soleil. » Menagiaim. tome II, pag. 284, édit, de Paris, 1715.