LIVRE II, CHAPITRE IX
certain* végétaux aient quelques degrés de mouvement, et que par la différente maniéré dont d'autres corps sont appliqués sur eux, ils changent promptement de ligure et de mouvement, de sorte que le nom de plantes sensitives leur ait été douné en conséquence d'un mouvement qui a quelque ressemblance nvec celui qui , dans les animaux , est une suite de la sensation ; cependant tout cela n'est, à mon avis, qu’un pur mécanisme, et ne se fait pas autrement que ce qui arrive à la barbe qui croit au bout de l’avoine sauvage, que l'humidité de l'air > fait tourner sur elle-même ; tel est encore le raccourcissement d’une corde qui sc gonfle par le moyen de l’eau dont on la mouille. Tout cela sc fait sans que le sujet soit frappé d'aucune sensation , et sans qu'il ait ou reçoive aucune Idée.
S 1 2. Dans toute sorte d'animaux il va, à mon avis, do la perception dans un certain degré, quoique, dans quelques-uns, les avenues que la nature a formées pour la réception des sensations, soient peut-être en si petit nombre , et la perception qui en provient si faible et si grossière , qu'elle diffère beaucoup de cette vivacité et de cette diversité de sensations qui se trouve dans d’autres animaux. Mais telle qu'elle est, elle est sagement proportionnée à l'état de cette espece d'animaux qui sont ainsi faits, de sorte qu'elle suffit à tous leurs besoins : en sorte que la sagesse et la bonté de l'auteur de la nature éclatent visiblement dans tontes les parties de cette prodigieuse machine, et dans tous les différents ordres de créatures qui s’y rencontrent.
$ 1 3. De la manière dont est faite anc huître ou une moule , nous en pouvons raisonnablement inférer, à mon avis, que ces animaux n’ont pas les sens si vifs ni en si grand nombre que l'homme ou que plusieurs autres animaux. Et s'ils avaient précisément les mêmes sens, je ne vois pas qu'ils en fussent mieux , demeurant dans le même état où ils sont , et dans cette incapacité de se transporter d'un lieu dans un autre. Quel bien feraient la vue et l’ouïe à une créature qui ne peut sc mouvoir vers les objets qui peuvent lui être agréables, ni s’éloigner de ceux qui lui peuvent nuire? A quoi serviraient des sensations vives, qu'a incommoder un animal comme ce-
1 On en peut faire nn Xérométre [Hygromètre]; et c'est peut-être le plus exact et le pins sùr qu’on puisse li ou ver. M. Locke ni avait un , dont il s’est servi plusieurs années , pour observer les différents rlianarmcuLx que souffre l’air, par rap|,ort à la sécheresse et à l’Iiumidilé.
lui-lâ, qui est contraint de rester toujours dans le lieu où le hasard l’a placé , et ou il est arrosé d'eau froide ou chaude, nette ou sale, selon qu’elle vient à lui ?
S 14. Cependant je ne saurais m'empêcher de croire que dans ces sortes d’animaux il y n quelque faillie perception qui les distingue des êtres parfaitement insensibles. Et que cela puisse être ainsi , nous en avons des exemples visibles dans les hommes mêmes. Prenez un de ces vieillards décrépits, à qui l'ilge a fait perdre le souvenir de tout ce qu'il a jnmais su : il ne lui reste plus dans l'esprit aucune des Idées qu'il avait auparavant, l'âge lui a fermé presque tous les passages à de nouvelles sensations, en le privant entièrement de la vue, de l’ouïe et de l'odorat , et en lui étant presque tout sentiment du goût ; ou si quelques-uns de ces passages sont a demi ouverts, les impressions qui s’y font ne sont presque point aperçues ou s’évanouissent en peu de temps. Cela posé , je laisse à penser ( malgré tout ce qu'on publie des principes innés), en quoi un tel homme est au-dessus de In condition d'unehultre, par ses connaissances et par l'exercice de ses facultés intellectuelles. Que si un homme avait passé soixante ans dans cet état ( ce qu'il pourrait aussi bien faire que d'y passer trois jours ) , je ne saurais dire quelle différence il y aurait eu, à l'égard d’aucune perfection intellectuelle , entre lui et les animaux du dernier ordre.
S 15. Cestpar ta perception que l'esprit commence à acquérir des connaissances.
Puis donc quo la perception est le premier degré vers la connaissance , et qu'elle sert d'introduction ô tout ce qui en fait le sujet, si un homme , ou quelque autre créature que ce soit , n'a pas tous les sens dont un autre est enrichi , si les impressions que les sens ont accoutumé de produire sont en plus petit nombre et plus faibles , et que les facultés que ces impressions mettent en œuvre soient moins vives , plus cet homme et quelque autre être que ce soit sont inférieurs par lù à d’autres hommes , plus ils sont éloignés d'avoir les connaissances qui se trouvent dans ceux qui les surpassent à l’égard de tous ces points. Mais comme il y a en tout cela une grande diversité de degrés { ainsi qu'on peut le remarquer parmi les hommes ) , on ne saurait le démêler certainement dans les diverses espèces d'animaux, et moins encore dans chaque individu. Il me suffit d’avoir remarqué ici
que la perception est la première opération de toutes nos facultés intellectuelles , et qu'elle donne entrée dans notre esprit à toutes les connaissances qu’il peut acquérir. J’ai d'ailleurs lieaucoup de penchant à croire que c'est la perception , considérée dans le plus bas degre , qui distingue les animaux d’avec l'es créatures d'un raug inférieur. Mais je ne donne cela que comme une simple conjecture , faite en passant ; car , quelque parti que les savants prennent sur cet article , peu importe & l’égard du sujet que j'ai présen tement en main.