‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 60 sur 423 · LIVRE 11, CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE 11, CHAPITRE XI

$ 5. Les bêtes ne comparent des idées que d'une manière imparfaite.

Il n’est pas aisé de déterminer jusqu’à quel point cette faculté se trouve dans les bétes. Je crois, pour moi, qu’elles ne la possèdent pas dans un fort grand degré; car, quoiqu’il soit probable qu’elles ont plusieurs idées assez distinctes, il me semble pourtant que c’est un privilège particulier de l’entendement humain , lorsqu'il a suffisamment distingué deux idées , jusqu’à reconnaître qu’elles sont parfaitement differentes , et a s’assurer par conséquent que ce sont deux idées ; c’est, dis-je, une de ses prérogatives de voir et d’examiner en quelles circonstances elles peuvent être comparées ensemble. C’est pourquoi je crois que les bétes ne comparent 1 leurs idées que par rapport à quel-

• •• Aux spectacles de Romo, dit Montaigne * sur la foi « de Plutarque, il se voyoit ordinairement des éléphants

* dressés à se mouvoir, et danser, au son de la voix , des « danses à plusieurs entrelassures , coupures et diverses « cadences très-difficiles à apprendre. ■ Dira-t-on que ces animaux ne comparaient les idées qu’ils se formaient de tous ces différents mouvements que par rapport à quelques circonstances sensibles , comme au son de la voix , qui réglait et déterminait tous leurs pas P On le veut , j’y souscris. Mais que dire de ces éléphants qu’on a vus , dans le otéme temps, «qui, comme ajoute Montaigne, en leur ■ privé reméinoroient leur leçon , et s’exerçoyent par soing « et par étude pour n’étre tancez et battus de leurs mal- « très? » Étaient-ils déterminés à répéter leur leçon par des circonstances sensibles, attachées aux objets mêmes? Nullement ; puisque leurs sens ne pouvaient être affectés par aucun objet, comme Pline qui rapporte le même (hit, aussi bien que Plutarque, nous l’assure positivement : Certumest, dit-il, unum (elephantem) tardioris ingmii in accipiendis quœ tradebantur, tcrpiùs castigatum verberibus, eadem ilia meditanlem noctu repertum. Cet éléphant, d'un esprit moins vif que les autres, répétait sa leçon durant la nuit, fort éloigné, par conséquent, de comparer ses idées, par rapport à des circonstances sensibles , attachées h quelque objet extérieur. * Nous de- « vons conclure de pareils effets , pareilles facultés , et de

* plus riches effets, des facultés plus riches, et confesser, « par conséquent, que ce même discours, cette même « voie que nous tenons à œuvrer, aussi la tiennent les ani- - maux, on quelque autre meilleure ***. » Tl nie souvient à ce propos , qu’en conversant un jour avec M. Locke , le discours venant à tomber sur les idées innées, je loi fis cette objection : Que penser de certains petits oiseaux, du chardonneret, par exemple, qui, éclos dans un nid que le père ou la mère lui ont fait , s'envole enfin dans les champs pour y chercher sa nourriture, sans que le père on la mère prenne aucun soin de lu», et qui , l’année suivante, sait fort bien trouver et démêler tous les matériaux dont il a besoin pour se bâtir un nid , qui , par son industrie , se trouve fait et agencé avec autant ou plus d’art que

• Ur. H, cbap. XII. loin. II. p.tro, è4IUon de la Haye . im.

- Plia. KM. nat. Ur. VIII , ch. III.

SfrttW de Montaigne , Itr 11 , eh. XII , p «. t. III.

que» circonstances sensibles, attachées aux objets mêmes. .Mais pour ce qui est de l'autre puissance de comparer, qu'on peut observer dans les hommes, qui est relative aux idées générales et ne sert que pour les raisonnements abstraits, nous pouvons conjecturer probablement qu’elle ne se rencontre pas dans les bétes.

§ 6. Autre faculté qui consiste à composer des idées.

Une autre opération que nous pouvons re* marquer dans l'esprit de l'homme par rapport à ses Idées , c'est la composition par laquelle l'esprit joint ensemble plusieurs idées simples, qu'il a reçues par le moyen de la sensation et de la réflexion , pour en faire des idées complexes. On peut rapporter A cette faculté de composer des idées , celle de les étendre ; car quoique dans cette dernière opération la composition ne paraisse pas tant que dans l'assemblage de plusieurs idées complexes, c'est pourtant joindre plusieurs idées ensemble, mais qui sont de la même espèce. Ainsi , en ajoutant plusieurs unités ensemble , nous nous formons l’idée d'une douzaine ; et en joignant ensemble des idées répétées de plusieurs toises, nous nous formons l’idée d'un stade.

S 7. Les bétes font peu de compositions d’idées.

Je suppose encore que dans ce point les bétes sont inférieures aux hommes ; car, quoiqu'elles reçoivent et retiennent ensemble plusieurs combinaisons d'idées simples , comme lorsqu'un chien regarde son maître, dont la figure, l'odeur et la voix forment peut-être nne idée complexe dans le chien , on sont , pour mieux dire, autant de marques distinctes auxquelles il le reconnaît , cependant je ne crois pas que jamais les bêtes les assemblent d’elles- mêmes, pour en faire des idées complexes. Et peut-être que dans les occasions où nous pensons que les bétes ont des idées complexes, il n'y a qu'une seule idée qui les dirige vers la connaissance de plusieurs choses qu'elles distinguent beaucoup moins par la vue , que nous ne croyons. Car, J’ai appris de gens dignes de foi , qu’une chienne nourrira de petits renards, badinera avec eux,

celui où il est éclos Ini-mème? D'où lui «ont venue» le» idée» de ce» digèrent» matériau», et de l'art d’en cons. traire re nid? M. Lucie me répondit brusquement : . Je « n'ai pa» écrit mon livre pour expliquer les action» des ■ bêle». "

de i;entem>emk\t humain

et aura pour eux la même passion que pour ses petits, si l'on peut faire en sorte que les renardeaux la tettent tout autant qu’ il faut pour que son lait se répande par tout leur eorps. Et il ne parait pas que les animaux qui ont quantité de petits à la fois, oient aucune connaissance de leur nombre ; car quoiqu'ils s’intéressent beaucoup pour un de leurs petits qu’on leur enlève en leur présence, ou lorsqu'ils viennent à l'entendre , cependant si on leur en dérobe un ou deux en leur absence, ou sans faire de bruit •,

1 Je ne sais si l'on peut dire cela de la tigresse qui a toujours bon nombre de petits : car, s’il arrive qu'ils soient enlevés en son absence, elle ne cesse de courir çà et là qu'elle n’ait découvert où ils doivent être. \a chasseur qui, monté à cheval, s’enfuit à toute bride après les avoir enlevés, en lâche un à l'approche de la tigresse dont il entend le frémissement. Elle s’eu saisit, le porte dans sa tanière, et retournant aussitôt avec plus de rapidité, elle en reprend un autre qu’on lâche encore sur son chemin ; et toujours de même, ne cessant de revenir sur ses pas jusqu'à ce que le chasseur, qui court toujours à bride abattue, se soit jeté dans un bateau qu’il éloigne du rivage, où la tigresse paraît bientôt pleine de rage de ne pouvoir lui aller ôter les petits qu'il emporte avec lui. Tout cela nous est attesté par Pline, dont voici les propres paroles : Totm tigridis f (ctus qui semper numerosus est, ab insidiante rapitur equo quàm maximi pemici, a /que in récentes subinde truntfertur. Al ubi vacuum cubile reperit feeta fmaribus enim cura non est sobolis) ferfur prœceps , odore test iy ans. Raptor, appropinquante fremitu , atijicil unum i catulis. ToilitUla morsu , et pondéré etiam ocyor acta remcat , iterumque consequitur , ab subinde, donec in natem régressa irrita feritas sævit in littore. Hist. natur. lib. VIII , cap. 18. A juger sincèrement et sans prévention de la tigresse, par tout ce qu’elle fait en cette occasion, U me semble qu’il est très-probable qu’elle s’aperçoit que le nombre de ses petits a été diminué. Quant à la faculté de calculer, on ne peut nier que certaines bêtes ne la possèdent jusqu'à un certain degré, témoin les bœufs de Suse, dont parle Plutarque, lesquels comptaient jusqu'à cent. Sur ce fait, attesté par un si judicieux écrivain, voici deux réflexions de Montaigne , que bien des gens seront bien aises de rencontrer ici : « Nous sommes en l'adolescence, « dit-il *, avant que nous sachions compter jusque» à « cent, et venons de découvrir des nations qui n’ont au- • cune connoissance des nombres. » Ces ba*ufs faisaient précisément cent tours pour faire aller certaines roues à puiser de l'eau, dont on arrosait les jardins du roi, sans qu’il fût possible de les faire avancer un pas de plus. De quel moyen 6e servaient-ils pour compter si juste jusqu’à cent ? Je n’en sais rien ; et si je ne me trompe, nos plus fameux algébristes, les Remouilli, les de Moivrc, ne fourraient jamais trouver ce moycn-là, ou du moins être assurés de l’avoir trouvé Que |>cnser enfin de la tortue

de mer, qui, après avoir pondu ses œufs sur le rivage, les enfouit dans le sable, où la chaleur du soleil les fait éclore dans quarante jours. Ce terme échu, la tortue se rend au lieu où elle avait mis ses œufs , pour emmener ses petits dans la mer. A-t-elle compté les quarante jour» ? Elien • Ut. II. chip. XII. p. «T. tom. III. *dl(. Ae «7»

ils nè semblent pas s en mettre fort en peine, ou même s’apercevoir que le nombre en ait été diminué \

§ 8. Lorsque les enfants ont acquis, par des sensations réitérées, des idées qui sc sont Imprimées dans leur mémoire , ils commencent à apprendre par degrés l'usage des signes. Et quand ils ont plié les organes de la parole à former des sons articulés, ils commencent à se servir de mots pour faire comprendre leurs idées aux autres. Et ces signet nominaux, ils les apprennent quelquefois des autres hommes, et quelquefois ils en inventent eux-mêmes , comme chacun peut le voir par ees noms nouveaux et inusités que les enfants donnent souvent aux choses lorsqu’ils commencent à parler.

S 9 .Ce que c’est qu’ abstraction.

Or, comme on n'emploie les mots que pour être des signes extérieurs des idées qui sont dans l'esprit, et que ces idées sont prises de choses particulières, si chaque idée particulière que nous recevons devait être marquée par un terme distinct, le nombre des mots serait infini. Pour prévenir cet inconvénient, l’esprit rend générales les idées particulières qu’il a reçues par l’entremise des objets particuliers, ce qu’il fait en considérant ces idées comme des apparences séparées de toute autre chose , et de toutes les circonstances qui font qu’elles représentent des êtres particuliers actuellement existants, comme sont le temps, le lieu et autres idées concomitantes. C’est ce qu'on appelle abstraction, par où les idées tirées de quelque être particulier, devenant générales, représentent tous les êtres de la même espèce , de sorte que les noms généraux qu’on leur donne peuvent être appliqués à tout ce qui , dans les êtres actuellement existants, convient A ces idées abstraites. Ces idées simples et précises que l’esprit se représente sans considérer comment, d’où et avec quelles autres idées

l’assure prositi veinent * ; mais un de ses commentateurs soutient que la tortue n’est déterminée à cela que ** par instinct ; grand mot qui ne signifie rien, ou doit signifier une direction sûre, constante, infaillible.

t « Quant à la multitude précise, les hommes mêmes « ne sauraient connaître les nombres des choses que par « quelque adresse, comme en se servant de» noms nume- « raux pour compter, ou des dispositions en figure, qui « fassent connaître d’abord , sans compter, s’il manque * quelque chose. »

• VarlT HW. Mb. I. c. %.

** ln»Uncliu oatura- < Scheffen» ) . p c.

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