‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 61 sur 423 · LIVRE II, CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE XI

elles lui sont venues, I entendement les met à part , avec les noms qu'on leur donne communément, comme autant de modèles, auxquels on puisse rapporter les êtres réels sous différentes espèces, selon qu'ils correspondent a ces exemplaires, en les désignant suivant cela par différents noms. Ainsi, remarquant aujourd'hui, dans de la craie ou dans la neige, la même couleur que le lait excita hier dans mon esprit , je considère cette idée unique , je la regarde comme une représentation de toutes les autres de cette espèce , et lui ayant donné le nom de blancheur, j’exprime par ce son , la même qualité , en quelque endroit que je puisse l'imaginer, ou la rencontrer : et c’est ninsi que se forment les idées universelles, et les termes qu’on emploie pour les désigner.

§ 10. Les bêtes ne forment point d'abstraction.

Si l'on peut douter que les bêtes composent et étendent leurs idées de cette manière , à un certain degré , je crois être en droit d'affirmer que la puissance de former des abstractions ne leur a pas été donnée , et que cette faculté de former des idées générales est ce qui met une parfaite distinction entre l’homme et les brutes, excellente qualité qu’elles ne sauraient acquérir en aucune manière par le secours de leurs facultés ’. Car il est évident que nous n'observons dans les bêtes aucunes preuves qui nous puissent faire connaître qu' elles se servent de signes généraux pour désigner des idées universelles ; et puisqu'elles n'ont point l'usage des mots ni d'aucuns autres signes généraux , nous avons raison de penser qu'elles n ont point la faculté de faire des abstractions , ou de former des idées générales.

S il. Or, on ne saurait dire que c’est faute d'organes propres à former des sons articulés, quelles ne font aucun usage, ou n'ont aucune connaissance des mots généraux , puisque nous en voyons plusieurs qui peuvent former de tels sons , et prononcer des paroles assez distinctement , mais qui n’en font jamais une pareille

' a Je suis du même sentiment. Elles connaissent ap- « paremmenl la blancheur, et la remarquent dans U craie

- dans la neige ; mais ce n’est pas encore abstrar-

« tion : car elle demande une considération du cotnmnn ■■ sépare du particulier ; et par conséquent il y entre la

connaissance des vérités universelles , qui n’est point • donnée aux bêtes. -

application. D'autre part , les hommes qui , par quelque défaut dans les organes , sont privés dé l'usage de la parole, ne laissent pourtant pas d'exprimer leurs idées universelles par des signes qui leur tiennent lieu des termes généraux : faculté que nous ne découvrons point dans les bêtes. Nous pouvons donc supposer, à mon avis , que c'est en cela que les bêtes diffèrent de l’homme. C’est la , dis-je , ta différence caractéristique par laquelle ces deux sortes de créatures sont entièrement séparées , et qui met enfin une si vaste distance entre elles ; car si les bêtes ont quelques Idées , et ne sont pas de pures machines, comme quelques-uns le prétendent, nous ne saurions nier qu'elles n'aient de la raison dans un certain degré. Et [jour moi , il me parait aussi évident qu’il y en a quelques-unes qui raisonnent en certaines rencontres, qu'il me parait qu’elles ont du sentiment; mais c'est seulement sur des idées particulières qu'elles raisonnent, selon que leurs sens les leur présentent '. Les plus parfaites d’entre elles sont renfermées dans ces étroites bornes, n'ayant point, à ce que je crois, la faculté de les étendre par aucune sorte d’abstraction.

S 12. Défaut des imbéciles.

Si l'on examinait avec soin les divers égarements des imbéciles, on découvrirait sans doute jusqu'à quel point leur imbécillité procède de l’absence ou de la faiblesse de quelqu’une dis facultés dont nous venons de parler , ou de ces deux chuses ensemble. Car ceux qui n’npereoivent qu'avec peine , qui ne retiennent qu'imparfnitement les idées qui leur v iennent dans l'esprit, et qui ne sauraient les rappeler ou assembler promptement , n'ont que tri-s-peu de pensées. Ceux qui ne peuvent distinguer, comparer et abstraire des idées, ne sauraient être fort capables de comprendre les choses, de faire usage des termes , ou de juger et de raisonner passablement bien. Leurs raisonnements , qui sont rares et tres-imparfait», ne roulent que sur des choses présentes , et fort familières à leurs sens. Et en effet, si quelqu'une des facultés dont j’ai

* - Les bêles passent d’une 'imagination à une autre x par la liaison quelles y ont sentie autrefois.... On )x>nrx rait appeler cela conséquence et raisonnement dans un x sens fort étendu : mais j'aime mieux me conformer a x l’usage nvu . en consacrant ces mots a l'homme, et en x les restreignant il la connaissance de quelque raison de x la liaison des perceptions, que les sensations seules ne - sauraient donner. «

i ne uni un.

parle ci-dessus, vient à mamjuer ou à se dérégler , l'entendement de l'homme n constamment les défauts que doit produire l'absence ou le dérèglement de cette faculté.

S 13. Différence entre les imbéciles et les fous.

Knlin , il me semble que le défaut des imbéciles vient du manque de vivacité , d'activité et de mouvement dans les facultés intellectuelles , par où ils se trouvent privés de l'usage de la raison. Les fous , au contraire , semblent être dans l’extrémité opposée. Car il ne me parait pas que ees derniers aient perdu la faculté de raisonner ; niais ayant joint mal à propos certaines idées , Ils les prennent pour des vérités , et se trompent de la même manière que ceux qui raisonnent juste sur de faux principes. Après avoir converti leurs propres fantaisies en réalités par la force de leur imagination , ils en tirent des conclusions fort raisonnables. Ainsi , vous verrez un fou qui, s'imaginant être roi , prétend , par une juste conséquence , être servi , honoré, et obéi selon sa dignité. D'autres qui ont cru être de verre, ont pris toutes les précautions nécessaires pour empêcher leur corps de se casser. De là vient qu'un homme fort sage, et de très-bon sens en toute autre chose , peut être aussi fou sur un certain article qu'aucun de ceux qu’on renferme dans les petites-maisons , si par quelque violente impression qui se soit faite subitement dans son esprit, ou par une longue application à une espece particulière de pensées , il arrive que des idées incompatibles soieut jointes si fortement ensemble dans son esprit , qu elles y demeurent unies. Mais il y a des degrés de folie aussi bien que d'imbécillité, cette union déréglée d'idees étant plus ou moins forte dans les uns que dans les autres. En nu mot , il me semble que ce qui fait la différence des imbéciles d’avec les fous, c'est que les fous joignent ensemble des idées mal assorties , et forment ainsi des propositions extravagantes, sur lesquelles néanmoins ils raisonnent juste ; nu lieu que les imbéciles ne forment que très-peu ou point de propositions , et ne raisonnent presque point.

S 1 4. Méthode d'exposition.

Ce sont là , je crois , les premières facultés et opérations de l'esprit , par lesquelles l'entendement est mis en action. Quoiqu’elles regardent toutes ses idées en général , cependant les exemples que j'en ai donnés jusqu'iel , ont princi-

palement roulé sur des idées simples. Et j'ai joint l’explication de ees facultés à celle des idées simples , avant que de proposer ce que j’ai à dire sur les idées complexes , pour les raisons suivantes.

Premièrement , à cause que , plusieurs de ces facultés ayant d'abord pour objet les idées simples , nous pouvons , en suivant l'ordre que la nature s’est prescrit, découvrir ces facultés dans leur source , et les suivre dans leurs progrès et dans leurs accroissements.

En second lieu , parce qu'en observant de. quelle maniéré ces facultés opèrent à l'égard des idées simples , qui pour l’ordinaire sont plus nettes , plus précisés et plus distinctes dans l’esprit de la plupart des hommes que les idées complexes , nous pouvons mieux examiner et apprendre comment l'esprit fait des abstractions, comment il nomme , comment il compare et exerce ses nutres opérations à l'égard des idées complexes , sur quoi nous sommes plus sujets à nous méprendre.

En troisième lieu , parce que ees mêmes opérations de l’esprit concernant les idées qui viennent par voie de sensation , sont elles-mêmes , lorsque l’esprit en fait l’objet de ses réflexions , une autre espèce d'idées , qui procèdent de cette seconde source de nos connaissances que je nomme réflexion , lesquelles il était à propos , à cause de cela, de considérer en cet endroit, après avoir parlé des idées simples qui viennent par sensation. Du reste, je n'ai fait qu'indiquer en passant ces facultés de composer des idées , de les eompnrer, de faire des abstractions, etc., parce que j'aurai occasion d'en parler plus au long dans d’autres endroits.

S IS. Source des connaissances humaines.

Voilà en abrégé une véritable histoire , si je ne me trompe, des premiers commencements des connaissances humaines : par où l’on voit d’où l'esprit tire les premiers objets de scs pensées , et par quels degrés il vient à faire cet amas d'idées qui composent toutes les connaissances dont il est capable. Sur quoi j'en appelle à l'expérience et aux observations que chacun peut faire en soi-même , pour savoir si j'ai raison ; car le meilleur moyen de trouver la vérité., c'est d’examiner les choses comme elles sont réellement en elles-mêmes , et non pas de conclure qu’elles sont telles que notre propre imagination, ou d'autres personnes , nous les ont représentées.

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