‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 82 sur 423 · LIVRE 11, CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

LIVRE 11, CHAPITRE XV

de quelque autre chose qui existe réellement. Que si les noms des choses peuvent nous conduire en quelque manière à l’origine des idées des hommes (comme je suis tenté de croire qu'elles peuvent y contribuer beaucoup), le mot de durée peut donner sujet de penser que les hommes crurent qu’il y avait quelque analogie entre une continuation d’existence , qui enferme comme une espèce de résistance à toute force destructive , et entre une continuation de solidité (propriété des corps qu’on est souvent porté à confondre avec la dureté , et qu’on trouvera effectivement n’en être pas fort differente , si l’on considère les plus petits atomes de la matière) , et que cela donna occasion à la formation des mots durer et être dur, qui ont une si étroite affinité ensemble. Cela parait surtout dans la langue latine , d'où ces mots ont passé dans nos langues modernes ; car le root latin durare est aussi bien employé pour signifier l’idée de la dureté proprement dite, que l’idée d’une existence continuée , comme il parait par cet endroit d’Horace (Epod. xvi) , Ferro duravit sœcuia. Quoi qu'il en soit, U est certain que quiconque Suit ses propres pensées , trouvera qu'elles sc portent quelquefois bien au delà de l’étendue des corps, dans l'infinité de l’espace ou l’expansion , dont l’idée est distincte du corps et de toute antre chose ; ce qui peut fournir la matière d'une plus ample méditation à qui voudra s'y appliquer.

S S. Le temps est à la durée ce que te lieu est à l’expansion.

En général le temps est à la duree ce que le lieu est à l’expansion. Ce sont autant de portions de ces deux océans infinis d’éternité et d'immensité , distinguées du reste comme par autant de bornes , et qui servent en effet à marquer la position des êtres réels et finis , selon le rapport qu’ils ont entre eux dans cette uniforme et infinie étendue de durée et d’espace. Ainsi , à bien considérer le temps et le lieu , ils no sont rien autre chose que des idées de certaines distances déterminées , prises de certains points connus et fixes dans les choses sensibles capables d’être distinguées, et qu’on suppose garder toujours la même distance les unes à l’égard des autres. C’est de ces points fixes dans les êtres sensibles, que nous comptons la durée particulière et que nous mesurons les parties que nous prenons de ces quantités infinies ; et ces parties ainsi considérées sont cc que nous appelons le temps et le

lieu. Car la durée et l'espace étant uniformes et illimités de leur nature , si l'on ne jetait la vue sur ces sortes de points fixes et connus , on ne pourrait point y observer l’ordre et la position des choses ; et tout serait dons un confus entassement que rien ne serait capable de débrouiller.

S 6 .Le temps et le lieu sont pris pour autant de portions de durée et d’espace qu’on en peut désigner par l’existence et le mouvement des corps.

Or, à considérer ainsi le temps et le lieu comme autant de portions déterminées de ces abîmes infinis d'espace et de durée , qui sont séparées ou qu’on suppose distinguées du reste par des marques et des bornes connues , on leur fait signifier à chacun deux choses différentes.

Et premièrement , le temps, considéré en général, se prend communément pour cette portion de durée Infinie qui est mesurée par l’existenee et le mouvement des corps célestes, et qui coexiste à cette existence et à ce mouvement, autant que nous en pouvons juger par la connaissance que nous avons de ces corps. A prendre la chose de cette manière , le temps commence et finit avec la formation de ce monde sensible , et e’est le sens qu’il faut donner à ces expressions que j'ai déjà citées: Avant tous les temps, ou, lorsqu'il n’jr otira plus de temps. Le lieu se prend aussi quelquefois pour cette portion de l’espace infini qui est comprise et renfermée dans le monde matériel , et qui par là est distinguée du reste de {'expansion ; quoique ce fût parler plus proprement de donner à une telle portion do l'espace le nom d 'étendue, plutôt que celui de lieu. C'est dans ces bornes que sont renfermés le temps et le lieu , pris dans le sens que je viens d’expliquer; et c’est par leurs parties capables d'être observées, qu'on mesure et qu’un détermine le temps ou la durée particulière de tous les êtres corporels, aussi bien que leur étendue et leur place particulière.

S 7. Quelquefois ils sont pris pour tout autant de durée et d’espace que nous en désignons par des mesures prises de ta grosseur ou du mouvement des corps.

En second lieu, le mot temps se prend quelquefois dans un sens plus étendu , et est appliqué aux parties de la durée infinie; non à celles qui sont réellement distinguées et mesurées par l’existence réelle et par les mouvements périodiques des corps qui ont été destinés dès le commence*

ment ' a servir de signe et à marquer les saisons , les jours et les années , et qui , suivant cela , nous servent à mesurer le temps, mais à d'autres portions de cette durée infinie et uniforme que nous supposons égales , dans quelques rencontres, à certaines longueurs d'un temps précis , et que nous considérons par conséquent comme terminées par certaines bornes. Car si nous supposons, par exemple , que la création des anges ou leur chute fût arrivée au commencement de la périotie julienne, nous parlerions assez proprement, et nous nous ferions fort bien entendre, si nous disions que depuis la création des anges il s'est écoulé 764 ans de plus que depuis la création du monde. Par où nous désignerions tout autant de cette durée indistincte , que nous supposerions égaler 764 révolutions annuelles du soleil; de sorte qu'elles auraient été renfermées dans cette portion , supposé que le soleil se fut mû de la même manière qu'a présent. De même , nous supposons quelquefois de la place, de la distance ou de la grandeur , dans ce vide immense qui est au delà des bornes de l’univers, lorsque nous considérons une portion de cet espace , qui soit égale à un corps d'une certaine dimension déterminée , comme d’un pied cubique , ou qui soit capable de le recevoir; ou lorsque dans cette vaste expansion , vide de corps, nous concevons un point à une distance précise d’une certaine partie de l’uuivers.

S 8. Le lieu et le temps appartiennent à tous les êtres finis.

Où et quand sont des questions qui appartiennent à toutes les existences finies, desquelles nous déterminons toujours le lieu et le temps, par rapport à quelques parties connues de ce monde sensible , et à certaines époques qui nous sont marquées par les mouvements qu’on y peut observer. Sans ces sortes de périodes ou parties fixes, l’ordre des choses se perdrait, eu égard à notre entendement borné , dans ces deux vastes océans de durée et d'expansion , qui , invariables et sans bornes, renferment en eux-mêmes tous les êtres finis, et n’appartiennent dans toute leur étendue qu’à la divinité. Il ne faut donc pas s'étonner que nous ne puissions nous former une idée complète de la durée et de l’expansion , et que notre esprit se trouve , pour ainsi dire , si souvent hors de mesure lorsque nous venons à les considérer, ou en elles-mêmes par voie d’abstraction, ou comme appliquées, en quelque ma-

' Genèse, rh. I, v. la.

nlere, à Y Être suprême et incompréhensible. Mais lorsque l'expansion et la durée sont appliquées à quelque être fini, l’étendue d’un corps est tout autant de cet espace infini que la grosseur de ce corps en occupe; et ce qu’on nomme le lieu , c’est la position d’un corps considéré à une certaine distance de quelque autre corps. Et comme l’idée de la durée particulière d’une chose est l’idée de cette portion de durée infinie, qui passe durant l'existence de cette chose ; de même le temps pendant lequel une chose existe, est l’idée de cet espace de durée qui s'est écoulé entre quelques périodes de durée , connues et déterminées, et entre l'existence de cette chose. La première de ces idées montre la distance des extrémités de l'étendue ou de l'existence d’une seule et même chose, par exemple que son volume est d’un pied en carré, ou qu’elle a duré deux années; l’autre fait voir la distance du lieu qu’elle occupe, ou de son existence, par rapport à certains autres points fixes d’espace ou de durée : par exemple , qu'elle a existé au milieu de la place royale, ou dans le premier degré du taureau, ou dans l’année 1671 de J. C., ou l’an looo de la période julienne ; toutes distances que nous mesurons par les idées que nous avons conçues auparavant de certaines longueurs d’espace ou de durée, comme sont, à l'égard de l'espace, les pouces, les pieds, les lieues, les degrés; et à l’égard de la durée, les minutes, les jours, les années, etc.

S 9. Chaque partie de l'extension est extension, et chaque partie de ta durée est durée.

II y a une autre chose sur quoi l'espace et la durée ont ensemble une grande conformité , c'est que, quoique nous les mettions avec raison au nombre de nos idées simples, cependant, de toutes les idées distinctes que nous avons de l’espace et de la durée , il n'y en a aucune qui n'ait quelque sorte de composition. C'est la nature de ces deux choses ' d'être composées de parties.

* On a objecté à M. Locke que si l’espace est composé de parties , comme il l'avoue en cet endroit , il ne saurait le mettre au nombre des idées simples, ou bien qu'il doit renoncer à ce qu’il dit ailleurs, qu’une des propriétés des idées simples , c’est d'être exemptes de toute composition, cl de ne produire dans filme qu’une conception entièrement uni forme, qui ne puisse être dis. tinguée en différentes idées, p. 10®, I. I. A quoi on ; ajoute, en liassent, qu’on est surpris que M. Locke n’ait pas donné dans le chapitre a du IT livre, où il commence | à parier des idées simples , une définition exacte de ce 1 qu’il entend par des idées simples. Cesl M. Itarbevrar,

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