LIVRE II , CHAPITRE XV
Mais , comme ces parties sont toutes de la même espèce, et sans mélange d’aucune autre idée,
professeur en droit à Groningue, qui me communiqua ces objections dans une lettre que je fis voir à M. Locke. Et voici la réponse que M. Locke me dicta peu de jours après. « Pour commencer par la dernière objection, « M. Locke déclare d’abord qu'il n’a pas traité son sujet « dans un ordre parfaitement scolastique, n’ayant pas eu « beaucoup de familiarité avec ces sortes de livres, lors- » qu’il a écrit le sien , ou plutôt ne se souvenant guère « plus alors de la méthode qu'on y observe ; et qu’ainsi « ses lecteurs ne doivent pas s'attendre à des définitions « régulièrement placées à la tète de chaque nouveau sujet. « Il s’est contenté d'employer te» principaux termes dont
* il se sert de telle sorte que, d'une manière ou d'autre,
* il fasse comprendre nettement à ses lecteurs ce qu’il en- « tend par ces lerines-là. Et en particulier à l’égard du
* terme d’idées simples, il a eu le bonheur de le définir
■ dans l’endroit cité dans l’objection ; et i*ar conséquent
■ il n’aura pas besoin de suppléer à ce défaut. La question
* se réduit donc à savoir si l’idée d’extension peut s’ac- « corder avec celle définition qui lui conviendra effective-
* ment, si elle est entendue dans le sens que M. Locke a « eu principalement en vue. Or, la composition qu’il a eu « proprement dessein d'exclure dans cette définition, c’est « une composition de différentes idées dans l’esprit, et r- non une composition d'idées de même espèce , en défi- •* nissant une chose dont l'essence consiste à avoir des " parties de même espèce, et où l’on ne peut venir à une « dernière entièrement exempte de celle composition ; de " sorte que si l’idée d’étendue consiste à avoir partes
* extra partes , comme on parle dans les écoles, c’cst « toujours, au sens de M. Locke, une idée simple, parce
* <l,,e l*i(léc d’avoir partes extra partes ne peut être ré-
* solue en deux autres idées. Du reste , l’objection qu’on « fait à M. Locke à propos de la nature de l’étendue, ne " lui avait j>as entièrement échappé, comme on peut le « voir dans le § 9 de ce chapitre, où il dit que la moindre « portion d’espace ou d’étendue, dont nous ayons une « idée claire et distincte, est la plus propre il être regardée « comme i’idée simple de cette espèce, dont les modes « complexes d’espace et d’étendue sont composés , et , à « son avis, on peut fort bien l’appeler une idée simple , « puisque c’est la plus petite idée de l’espace que l’esprit - se puisse former h lui-même, et qu’il ne peut par cousé- « quent la diviser en deux plus petites. D’où il s’ensuit « qu’elle est à l’esprit une idée simple : ce qui suffit dans « celte occasion. Car, l'affaire de M. Locke n’est pas de « discourir en cet endroit de la réalité des choses, mais « des idées de l’esprit. Et si cela ne suffit pour éclaircir la « difficulté , M. Locke n’a plus rien à ajouter, sinon que si « l’idée d’étendue est si singulière qu’elle ne puisse s’ac- *• corder exactement avec la définition qu’il a donnée des « idées simples, de sorte qu’elle diffère en quelque ma- « nière de toutes les autres de cette espèce, U croit qu’il « vaut mieux la laisser là exposée à cette difficulté, que *» de faire une nouvelle division en sa faveur. C’est assez « pour M. Locke qu’on puisse comprendre sa pensée. « Il n’est que trop ordinaire de voir des discours très-in- « telligibies , gâtés par trop de délicatesse sur ce» pointil- « le rit*. Nous devons assortir les choses le mieux que " nous pouvons, doctrinœ causé ; mais, après tout, il « se trouvera toujours quantité de choses qui ne pourront « pas s’ajuster exactement avec nos conceptions et no» fa- « çons de {Mrler. -
elles n’empêchent pas (jue l'espace et In durée ne soient du nombre des idées simples. Si l'esprit pouvait arriver , comme dans les nombres , à une si petite partie de l’étendue ou de la durée , qu’elle ne pût être divisée , ce serait , pour ainsi dire , une idée ou une unité indivisible , par la répétition de laquelle l’esprit pourrait se former les plus vastes idées de l’étendue et de la durée qu’il puisse avoir. Mais , parce que notre esprit n’est pas capable de se représenter l’idée d’un espace sans parties, on se sert, au lieu de cela, des mesures communes qui s’impriment dans la mémoire par l’usage qu’on en fait dans chaque pays, comme sont, à l’égard de l’espace, les pouces , les pieds, les coudées et les parasanges; et à l’égard de la durée, les secondes, les minutes, les heures , les jours et les années : notre esprit , dis-je , regarde ces idées , ou autres semblables t comme des idées simples, dont il se sert pour composer des idées plus étendues, qu’il forme dans l’occasion par l’addition de ces sortes de longueurs qui lui sont devenues familières. D’un autre côté , la plus petite mesure que uous ayons de l’une et de l’autre , est regardée comme l’unité dans les nombres , lorsque l’esprit veut réduire l’espace ou la durée eu plus petites fractions, par voie de division. Du reste, dans ces deux opérations , je veux dire dans l’addition et la division de l’espace ou de la durée, et lorsque l’idée en question devient fort étendue ou extrêmement resserrée , sa quantité précise devient fort obscure et fort confine ; et il n’y a plus que le nombre de ces additions ou divisions répétées qui soit clair et distinct. C’est de quoi l’on sera aisément convaincu , si l’on abandonne son esprit A la contemplation de cette vaste extension de l’espace ou de la divisibilité de la matière. Chaque partie de la durée est durée, et chaque partie de l’extension est extension ; et l’une et l’autre sont capables d’addition ou de division à l’infini. Mais les plus petites parties de l’une et de l’autre, dont nous ayons des idées claires et distinctes, sont peut-être celles qu’il nous convient le plus de considérer comme les idées simples de cette espèce , dont nos modes complexes de l’espace , de l’étendue et de la durée sont formés , et auxquelles ils peuvent être ensuite distinctement réduits. Dans la durée, cette petite partie peut être nommée un moment , et c’est le temps qu’une idée reste dans notre esprit, dans cette perpétuelle succession d’idées qui s’y fait ordinairement. Pour l’autre petite portion qu’on peut remarquer dans l’espace , comme elle n’n point
de nom , je ne «ara si l'on me permettra de l'appeler point sensible, par où j'entends la pins petite particule de matière ou d'espace qne nous poissions discerner , et qui est ordinairement environ une minute , ou , aux yeux les plus pénétrants , rarement moins que trente secondes d'un cercle dont l'œil est le centre.
S 1 0. Les parties de f expansion et de la durée sont inséparables.
L’expansion et la durée conviennent dans cet autre point; c’est que bien qu'on les qpnsidérc l’une et l'autre comme ayant des parties , cependant leurs parties ne peuvent être séparées l'une de l'autre , pas même par la pensée ; quoique les parties des corps d'où nous tirons la mesure de l’expansion , et les parties du mouvement ( ou plutôt de la succession des idées dans notre esprit ) d’où nous empruntons la mesure de la durée, puissent être divisées et interrompues; ce qui arrive assez souvent , le mou vement étant terminé par le repos, et la succession de nos idées l’étant par le sommeil , auquel nous donnons aussi le nom de repos.
S II. La durée est comme une ligne, et Pcxpansion comme un solide.
U y a pourtant cette différence visible mitre l’espace et la durée, que les idées de longueur que nous fournit l'expansion peuvent être tournées en tout sens , et font ainsi ce que nous nommons figure, largeur et épaisseur; au lieu que la durée n’est que comme une longueur continuée à l'infini en ligne droite , qui n’est capable de recevoir ni multiplicité, ni variation, ni figure, mais qui est une commune mesure de tout ce qui existe, de quelque nature qu'il soit, une mesure à laquelle toutes choses participent également pendant leur existence. Car, ce moment-ci est commun à toutes les choses qui existent présentement , et renferme également cette partie de leur existence, tout de même que si toutes ces choses n'étaient qu’un seul être ; de sorte que nous pouvons dire avec vérité que tout ce qui est, existe dans un seul et même moment de temps. De savoir si la nature des anges et des esprits a de même quelque analogie avec l'expansion, c'est ce qui est au-dessus de ma portée : et peut-être que par rapport à nous, dont l'entendement est tel qu'il nous le faut pour la conservation de. notre être, et pour les lins auxquelles nous sommes destinés , et non pour avoir une véritable et parfaite idée de tous les autres êlres, il nous est
presque aussi difficile de concevoir quelque existence, ou d'avoir l'idée de quelque être réel, entièrement privé de toute expansion , que d’avoir l’idée de quelque existence réelle qui n’ait absolument aucune espèce de durée. C'est pourquoi nous ne savons pas quel rapport les esprits ont avec l'espace, ni comment ils y participent. Tout ce que nous savons, c'est que chaque corps pris A part occupe sa portion particulière de l'espace selon l'étendue de ses parties solides , et que par là il empêche tous les autres corps d'avoir aucune place dans cette portion particulière pendant qu’il en est en possession.
S 13. Deux parties de la durée n’existent jamais ensemble , el les parties de l’expansion existent toutes ensemble.
La durée est donc , aussi bien que le temps qui en fait partie, l’idée d’une distance qui périt, et dont deux parties n’existent jamais ensemble, mais se suivent successivement l’une l’autre; et l’expansion est l’idée d’une distance durable dont toutes les parties existent ensemble et sont incapables de succession. C’est pour cela que, bien que nous ne puissions concevoir aucune durée sans succession, ni nous mettre dans l’esprit qu’un être coexiste présentement à demain, ou possède A la fois plus que ce moment présent de durée, cependant nous pouvons concevoir que la durée étemelle de l’Etre infini est fort différente de celle de l'homme ou de quelque antre être fini ; parce qne la connaissance ou la puissance de l’homme ne s’étend point A toutes les choses passées et à venir; ses pensées ne sont, pour ainsi dire, qne d'hier , et il ne sait pas ce que le jour de demain doit mettre en évidence. Il ne saurait rappeler le passé, ni rendre présent ce qui est encore A venir. Ce que jedisdel'homme, je le dis de tous les êtres finis, qui, bien qu'ils puissent être beaucoup au-dessus de l'homme en connaissance et en puissance , ne sont pourtant que de faibles créatures eu comparaison de Dieu lui-même. Ce qui est fini , quelque grand qu'il soit, n’a aucune proportion avec l’infini. Comme la durée infinie de Dieu est accompagnée d’une connaissance et d'une puissance infinies, il voit toutes les choses passées et A venir, en sorte qu’elles ne sont pas plus éloignées de sa connaissance , ni moins exposées A sa vue que les choses présentes. Elles sont toutes également sous ses yeux ; et il n’y a rien qu'il ne puisse faire exister A chaque moment qu’il le veut. Car l’existenco de toutes choses dépendant uniquement de son