LIVRE I, C
plus, b le prendre de cette maniéré, on peut i dire qu'il y a des vérités gravées dans l’âme , que l'âme n'a pourtant jamais connues , et qu'elle ne connaîtra jamais. Car un homme peut vivre longtemps, et mourir enfin dans l’ignorance de plusieurs vérités que son esprit était capable de connaître, et même avec une entière certitude. De sorte que si , par ces impressions naturelles qu'on soutient être dans l’âme, on entend la capacité que l'âme a de connaître certaines vérités, il s’ensuivra de la que toutes les vérités qu’un homme vient à connaître sont autant de vérités innées. Et ainsi cette grande question se réduira uniquement â dire que ceux qui parlent de principes innés , parlent très-improprement ; mais que daus le fond ils croient la même chose que ceux qui nient qu’il y en ait : car je ne pense pas que personne ait jamais nié que l’âme ne fût capable de connaître plusieurs vérités. C’est cette capacité , dit-on , qui est innée, et c’est la connaissance de telle ou telle vérité qu’on doit appeler acquise ’. Mais, si c’est là tout ce qu’on prétend, à quoi bon s’échauffer à soutenir qu’il y a certaines maximes innées ? Et s’il y a des vérités qui puissent être imprimées dans l'entendement sans qu’il les aperçoive, je ne vois pas comment elles peuvent différer, par rapport à leur origine, de toute autre vérité que l’esprit est capable de connaître. Il faut , ou que toutes soient innées , ou qu’elles viennent toutes d'ailleurs dans l’âme. C’est en vain qu’on prétend les distinguer à cet égard. Et par conséquent, quiconque parle de notions innées dans l’entendement (s’il entend par là certaines vérités particulières) ne saurait imaginer que ccs notions soient dans IVnteudcment de telle manière que l’entendement ne les ait Jamais aperçues, et qu’il n’en ait effectivement aucune connaissance. Car si ccs mots , être dans l'entendement , emportent quelque chose de positif, ils signifient être aperçu et compris par l'entendement. De sorte que soutenir qu'une chose est dans l'entendement , et qu’elle n'est pas conçue par l'entendement , qu'elle est dans l’esprit sans que l'esprit l’aperçoive, c'est autant que si l'on disait qu'une chose est et n’est pas dans l’esprit ou dans l'entendement *. Si
1 • Les i-lées cl les vérités nous sont innées, comme
- dits inclinations , des dispositions , des habitudes ou des
• virtualités naturelles, et non pas comme des actions,
- quoique ces virtualités soient toujours accompagnées
- de quelques actions insensibles qui y répondent. ■>
■ « Nous avons une infinité de connaissances dont nous
• ne nous apercevons pas toujours, pas même lorsque
iHAPITRE I. ;i
donc ces deux propositions, Ce gui est, est , et, Il est impossible qu'une chose soit et ne soit pas en même temps , étaient gravées daus l'âme des hommes par la nature , les enfants ne pourraient pas les ignorer: les petits enfants, dis-je, et tous ceux qui ont une âme, devraient les avoir nécessairement dans l’esprit , en reconnaître la vérité , et y donner leur consentement.
§ 6. Réfutation d’une seconde raison dont on se sert pour prouver qu’il y a des vérités innées : qui est, que les hommes connaissent ces vérités dès qu'ils ont l’usage de leur raison.
Pour éviter cette difficulté , les défenseurs des idées innées ont accoutumé de répondre : 0 uc les hommes connaissent ccs vérités cl y donnent leur consentement, dès qu'ils viennent à avoir l’usage de leur raison , ce qui suffit , scion eux , pour faire voir que ccs vérités sont innées.
§ 7. Je réponds à cela, que des expressions ambiguës , qui ne signifient presque rien , passent pour des raisons évidentes dans l'esprit de ceux qui, pleins de quelque préjugé, ne prennent pas la peine d’examiner avec assez d’application ce qu'ils disent pour défendre leur propre sentiment. C’est ce qui parait évidemment dans cette occasion. Car , pour donucr à la réponse que Je viens de proposer, un sens tant soit peu raisonnable , par rapport à la question qui nous occupe, on lie peut lui faire signifier que l’une ou l’autre de ees deux choses: savoir , qu'anssitût que les hommes viennent à faire usage de la raison , ils aperçoivent ccs principes qu’on suppose être imprimes naturellement dans l'esprit, ou bien que l'usage de la raison les leur fait découvrir et connaître avec certitude. Or, ceux à qui j’ai affaire ne sauraient montrer par aucune de ces deux choses qu'il y ait des principes innés.
S 8. Supposé que la raison découvre ces premiers principes, U ne s'ensuit pas de ta qu’ils soient innés.
S’ils disent que c’est par l’usage de la raison
« nous en avons besoin ; c’est à ta mémoire de les garder,
- et S U réminiscence de nous les représenter, comme elle
* but souvent an besoin , niais non pas toujours, cela s'ap*
- pelle fort bien souvenir ( subventre) , car la réminiv
- cenee demande quelque aide , et il faut bien que , dans
* cette multitude de nos connaissances , nous" soy ons dé-
- terminés par quelque chose A renouveler l'une plutôt s que l'autre, puisqu'il est impossible de penser disUnclc- •• ment a la fois A tout ce que nous savons. -
que les hommes peuvent découvrir «s principes, et que cela suQlt pour prouver qu’ils sont innés , leur raisonnement se réduira A ceci : Que toutes tes vérités que la raison peut nous faire connaître et recevoir comme autant de vérités certaines et indubitables , sont naturellement gravées dans notre esprit, puisque le consentement universel qu'on a voulu (aire regarder comme le sceau auquel on peut reconnaître que certaines vérités sont innées , ne signifie dans le fond autre chose , si ce n’est qu’en faisant usage de la raison , nous sommes capables de parvenir à une connaissance certaine de ces vérités , et d’v donner notre consentement. Et A ce compte-là , il n’y aura aucune différence entre les axiomes des mathématiciens et les théorèmes qu'ils eu déduisent. Principes et conclusions , tout sera Inné ; puisque toutes ces choses sont des decouvertes qu’on fait par le moyen de la raison, et que cc sont des vérités qu'une créature raisonnable peut connaître certainement , si elle s'applique comme il faut à les rechercher.
§ 9. Il est faux que la raison découvre ces principes.
Mais comment peut-on penser que l’usage de la raison soit nécessaire pour découvrir des principes qu'on suppose innés , puisque la raison n’est autre ehose (s'il en faut croire ceux contre qui je dispute) que la faculté de déduire des vérités inconnues de principes déjà connus ? Certainement on ne pourra jamais regarder comme un principe Inné , ce qu'on ne saurait découvrir que par le moyeu de la raison, à moins qu'on ne reçoive , comme je l’ni déjà dit , toutes les vérités certaines que la raison peut nous faire connaître pour autant de vérités Innées. Nous serions aussi bien fondés à dire que l’usage de la raison est nécessaire pour disposer nos yeux à discerner les objets visibles, qu'à soutenir que ce n'est que par la raison ou par l'usage de la raison que l'entendement peut voir ce qui est originairement imprimé dans l'entendement lui- j même, et qui ne saurait y être avant qu’il l'aperçoive. Ile sorte que, donner à la raison la charge de découvrir des vérités qui sont imprimées dans l’esprit de cette manière, c'est dire que l’usage de la raison fait voir à l’homme cc qu’il savait déjà : et , par conséquent , l’opinion de ceux qui osent avancer que ces vérités sont innées dans l'esprit des hommes , qu’elles y sont originairement empreintes avant l’usage de la
raison , quoique l’homme les ignore constamment, jusqu’à ce qu’il vienne à faire usage de sa raison , cette opinion , dis-je , revient proprement à ceci : que l'homme connaît et ne connaît pas en même temps ces sortes de vérités ’ .
S 10. On répliquera , peut-être , que les démonstrations mathématiques et plusieurs autres vérités qui ne sout point innées, ne trouvent pas créance dans notre esprit , dés que nous les entendons proposer, ce qui les distingue de ces premiers principes que nous venons de voir, et de toutes les autres vérités innées. J'aurai bientôt occasion de parler d’une manière plus précise du consentement qu'on donne à certaines propositions des qu’on les entend prononcer. Je me contenterai de reconnaître ici ; franchement, que les maximes qu’on nomme innées, et les démonstrations mathématiques, different en ce que celles-ci ont besoin du secours de la raison , qui les rende sensibles et nous les I fesse recevoir par le moyen de certaines preuves ; j au lieu que les maximes qu’on veut faire passer pour principes innés, sont reconnues pour véritables dès qu’on vient à les comprendre , sans qu’on ait besoin pour cela du moindre raisonnement. Mais qu'il me soit permis en même temps de remarquer qoe cela même fait voir clairement le peu de solidité qu’il y a à dire , comme font les partisans des idées Innées, que l’usage de la raison est nécessaire pour découvrir ces vérités générales: puisqu’on doit avouer de bonne foi qu'il n’est besoin d’aucun raisonnement pour en reconnaître la certitude. Et , en effet , je ne pense pas que ceux qui ont recours a cette réponse, osent soutenir, par exemple, que la connaissance de cette maxime : Il est impossible qu'une chose soit et ne soit pas en même temps, soit fondée sur une conséquence tirée par le secours de notre raison. Car ce serait détruire la bonté qu'ils prétendent que Dieu a eue peur les hommes, en gravant dans leurs âmes ces sortes de maximes ; ce serait , dis-je , anéantir tout à lait cette grâce dont ils paraissent si jaloux , que de foire dépendre la connaissance de ces premiers principes , d’une suite de
■ « Pourquoi faudrait-il qu’on ne pât rien posséder « dans l’Ame dont on ne se fût déjà servi ? avoir une
- chose , sans s’en serv ir, est-ce U même chose que d'n* « voir seulement la faculté de l'acquérir ? si ceia était , ■ uoua ne posaéderions jamais que les choses dont nous « jouissons , au lieu qu’un sait qu’outre la faculté et l'oie
- jet, il faut souvent quelque disposition dans la faculté , •< et dans l’objet , et dans l’un el l’autre , pour que la fa
- culté s’exerce sur l’objet »