‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 8 sur 423 · QU'IL N'Y A POINT DE PRINCIPES INNÉS DANS L'F.SPIUT DE L’HOMME · texte numérisé non relu

QU'IL N'Y A POINT DE PRINCIPES INNÉS DANS L'F.SPIUT DE L’HOMME

§ 1 .La manière dont 1er hommes acquièrent leurs connaissances prouve qu'elles ne sont point innées.

Il y a des gens qui supposent , comme une vérité Incontestable , qu'il y a certains principes innés, certaines notions primitives , autrement appelées notions communes (xo««l hvomi), empreintes et gravées , pour ainsi dire, dans noire dme, qui les reçoit dis le premier moment de son existence , et les apporte au monde avec elle '. Si j’avais affaire à des lec-

» « Il s'agit de savoir si l’âme , en elie-meme , est vide

- entièrement , comme des tablettes où l’on n'a encore . rien écrit { tabula rasa ) , suivant Aristote et l’auteur « de ï’EMui , et si tout ce qui y est tracé rient unique-

■ ment des sens et de l'expérience? on si l’Ame contient » originairement les principes de plusieurs notions et doc*

" trines que les objets externes réveillent seulement dens . les occasions , comme je le crois avec Platon , et même

■ avec l’École , et avec tous cens qui prennent dans cette 1 « signification le passage de saint Paul ( Hum. Il, ta), oit

• Il marque que la loi de Dieu est écrite dans les creurs ?

- Les stoïciens appelaient ces principes notions commu- « nés , Prolcpscs , c'est-à-dire des Assomptions fond amen-

• taies . ou ce qu'on prend pour accordé par avance. Les

■ mathématiciens les appellent notions communes (xctsda . êwatac) , les philosophes modernes leur donnent d'au-

- très beaux noms , et Jutes Scaiiger particulièrement les « nommait semina œterni tntis, et même a opyro, comme

■ voulant dire des feux vivants, des traits lumineux , (W

■ chés au dedans de nous , que la rencontre des sens cl « des objets externes fait paraître comme des étincelles . que le choc fait sortir du fusil : et ce n'est pas sans rai- «son qu'on croit que ces éclats marquent quelque chose « de divin ci d'éternel, qui parait surtout dans les vérités

• nécessaires. » Lsasrri, Notre. Essais, etc., pag. «.

leurs dégagés de tout préjugé, je n’aurais, pour les convaincre de In fausseté de cette supposition, qu’à leur montrer (comme j’espère de le faire dans les autres parties de cet ouv’rage) que les hommes peuvent acquérir toutes les connaissances qu’ils ont, par le simple usage de leurs facultés naturelles, sans le secours d’aucune impression innée ; et qu’ils peuvent arriver à une entière certitude de certaines choses , sans avoir besoin d’aucune de ces notions naturelles ou de ces principes innés. Car tout le monde, à mon avis, doit convenir sans peine qu’il serait ridicule de supposer, par exemple, que les idées des couleurs ont été imprimées dans l’âme d’une créature A qui Dieu a donné la vue et la puissance de recevoir ces idées par l’impression que les objets extérieurs feraient sur ses yeux. Il ne serait pas moins absurde d’attribuer à des impressions naturelles et à des caractères innés la connaissance que nous avons de plusieurs vérités, si nous pouvons remarquer en nous-mêmes des facultés propres à nous faire connaître ces vérités avec autant de facilité et de certitude que si elles étaient originairement gravées dans notre Ame.

Mais, parce qu’un simple particulier ne peut éviter d ètre censuré lorsqu'il cherche la vérité par un chemin qu’il s’est tracé lui-méme , si ce chemin l’écarte le moins du monde de la route ordinaire, je proposerai les raisons qui m’ont fait douter de la vérité du sentiment qui supposé des idées innées dans l’esprit de l’homme . afin

■q DE IÆNTENDEMKNT HUMAIN.

que ccs raisons puissent servir à excuser mon leur disputer cc titre. Cependant je prendrai lu erreur , si tant est que je sois effectivement dans liberté de dire que tant s'en faut qu'on donne un l'erreur sur eet article; ce que je laisse exami- consentement général à ces deux propositions , ner à ceux qui , comme moi , sont disposés À rc- qu'il y a une grande partie du genre humain a eevoir la vérité partout où ils la rencontrent. qui elles ne sont pas même connues.

§ 2. On dit que certains principes sont reçus d'un consentement universel : principale raison par laquelle on prétend prouver que ces principes sont innés. .

11 n’y a pas d'opinion plus communément reçue que celle qui établit : Qu'il y a de certains principes, tant pour la spéculation que pour la pratique (car on en compte de ces deux sortes), de la vérité desquels tous les hommes conviennent généralement : d'ou l'on Infère qu'il faut que ccs principcs-là soient autant d'impressions que l'âme de l'homme reçoit avec l'existence , et qu elle apporte au monde avec elle aussi nécessairement et aussi réellement qu'aucune de ses facultés naturelles.

§ 3. Ce consentement universel ne prouve rien.

Je remarque d'abord que cet argument , tiré du consentement universel , est sujet a cet inconvénient, que, quand le fait serait certain, |e veux dire qu'il y aurait effectivement des vérités sur lesquelles tout le genre humain serait d'accord , cc consentement universel ne prouverait point que. ccs vérités fussent innées, si l'on pouvait montrer une autre voie par laquelle les hommes ont pu arriver à cette uniformité de sentiment sur les choses dont ils conviennent ; ce qu’on peut fort bien faire , si je ne me trompe. § t. Ce qui est , est; et, Il est impossible qu'une chose soit et ne soit pas en même temps: Deux propositions qui ne sont pas universellement reçues.

Mais cc qui est encore pis , la raison qu'on tire du consentement universel pour faire voir qu’il y a des principes innés , est , ce me semble , une preuve démonstrative qu'il n'y en a point de tels , parce qu'il n’y en a effectivement aucun sur lequel tous les hommes s'accordent généralement. Et pour commencer par des principes spéculatifs, en voici deux célèbres dans la démonstration , auxquels on donne , préférablement à tout autre , la qualité de principes innés : Tout ce qui est , est ; et, Il est impossible qu’une chose soit et ne soit pas en même temps. Ces propositions ont passé si constamment pour des maximes universellement reçues, qu’on trouvera, sans donte, for» étrange que qui que cc soit ose

§ S. Elles ne sont pas gravées naturellement dans Came, puisqu’elles ne sont pas connues des enfants, des idiots, etc.

Car premièrement, il est clair que les enfants et les idiots n’ont point In moindre idée de ces I principes , et qu'ils n’y pensent en aucune ma- ! nière, cc qui suffit pour détruire cc consente- ; ment universel, que toutes les vérités Innées doivent produire nécessairement. Car 'de dire . qu'il y a des vérités imprimées dans l'âme que l'âme n'aperçoit ou n’entend point , c'est, ce me semble , une espèce de contradiction : l’action d'imprimer ne pouvant marquer autre chose (supposé qu'elle signifie quelque chose de réel en cette rencontre i que faire apercevoir certaines vérités. Car imprimer quoi que ce soit dans l'âme, sans que l'âme l'aperçoive, c'est, â mon sens , une chose â peine intelligible. Si donc il y a de telles impressions dans les âmes des enfants et des idiots , il faut nécessairement que les enfants et les idiots aperçoivent ces impressions, qu'ils connaissent les vérités qui sont gravées dans leurs esprits, et qu’ils y donnent leur consentement. Mais comme cela n'arrive pas, il est évident qu’il n'y a point de telles impressions. Or, si cc ne sont point des notions imprimées naturellement dons I âme, comment i peuvent-elles être innées? Et si elles y sont imprimées, comment peuvent-elles lui être inconnues? Dire qu'une notion est gravée dans l'àmc, et soutenir en même temps que l'âme ne la connaît point, et qu'elle n’eu a eu cncore'nucune connaissance , c'est faire de cette impression un pur néant. On ne peut (arint assurer qu’une certaine proposition soit dans l'esprit, lorsque l'esprit ne l'a jamais connue, qu'il n'en a jamais eu la conscience : car si on peut le dire de quelque proposition en prntieulier , on pourra soutenir par la même raison que toutes les J propositions qui sont véritables et que I esprit pourra jamais regarder comme telles , sont déjà imprimées dans l'âme. Puisque, si l’on peut dire qu’une chose est dans l’âme , quoique i âme ne l'ait pas encore connue, ce ne peut être qu’à cause qu'elle a la capacité ou la faculté de la connaître : faculté qui s’étend sur toutes les vérités qui pourront venir à sa connaissance. Bien

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