LIVRE IL Cl IA PITRE XX
qu’elle pense h un bien perdu dont elle aurait pu jouir plus longtemps , ou le sentiment d’un mal présent.
S 9. L'espérance.
L’espérance est ce contentement de l’éme que chacun trouve en soi-même, lorsqu’il pense à la jouissance qu’il doit probablement avoir d’une chose qui est propre à lui donner du plaisir.
S 10. La crainte.
La crainte est une inquiétude de notre âme , lorsque nous pensons à un mal futur qui peut nous arriver
S 11. Le désespoir.
Le désespoir est la pensée qu’on a qu’un bien ne peut être obtenu : pensée qui agit différemment dans l’esprit des hommes; car quelquefois elle y produit ['inquiétude et l’affliction , et quelquefois le repos et l'indolence \
S 12. La colère.
La colère est ce malaise ou ce désordre que nous ressentons après avoir reçu quelque injure, et qui est accompngné d’un désir présent de nous venger \
S 13. L'enxHe.
L’envie est une peine de l’àme causée par la considération d’un bien que nous désirons, lequel est possédé par une autre personne , qui ,
1 « Si ['inquiétude signifie un déplaisir, j'avoue qu’elle « accompagne toujours la crainte ; mai», là prenant pour « cet aiguillon qui nous pousse, on peut l'appliquer en- « core k Y espérance. Les stoïciens prenaient les passions « pour des opinions: ainsi, l'espérance était, suivant
• eux, l’opinion d’un bien futur ; et la crainte, l'opinion « d’un mal futur. Mais j’aime mieux dire que les passions « ne sont ni des contentements ou des déplaisirs, ni des « opinions, mais des tendances, ou plutôt des modifica-
• lions de la tendance, qui viennent de l’opinion ou du « sentiment , et qui sont accompagnées de plaisir ou de « déplaisir. »
» « Le désespoir, pris pour la passion , sera 'une ma- « nit-re de tendance forte qui se trouve tout à fait ar- « rêlée , ce qui cause un combat violent et beaucoup de
■ déplaisir. Mais lorsque le désespoir est accompagné de
• repos et d’indolence, ce sera une opinion plutôt qu’une
• passion. *
* « Il semble que la colère est quelque chose de plus « simple et de plus général, puisque les bêtes, auxquelles
• ou ne fait point d’injure, en sont susceptibles. Il y a
• dans la colère un effort violent qui tend k se défaire du
■ mal. Le désir de la vengeance peut demeurer quand on
• est de sang-froid, et quand on a plutôt de la haine que
• de la colère. »
à notre a\is, n'aurait pas dù l’avoir préférablement à nous \
S 14. Quelles passions sc trouvent dans tous les hommes.
Comme ces deux dernières passions, l’envie et la colère, ne sont pas simplement produites en elles-mêmes par la douleur ou par le plaisir, mais qu’elles renferment certaines considérations de nous-mêmes et des autres, jointes ensemble, et les ne se rencontrent point dans tous les hommes, parce qu’ils n’ont pas tous cette estime de leur propre mérite, ou ce désir de vengeance qui font partie de ces deux passions. Mais pour toutes les autres qui se terminent purement h la douleur et au plaisir, je crois qu’elles se trouvent dans tous les hommes; car nous aimons, nous désirons, nous nous réjouissons, nous espérons, seulement par rapport ah plaisir; au contraire, c’est, en dernier résultat, par rapport à la douleur que nous haïssons, que nous craignons et que nous nous affligeons : et ces passions ne sont produites que par les choses qui paraissent être les causes du plaisir et de la douleur, de sorte que le plaisir ou la douleur s’y trouvent joints d'une manière ou d’autre. Ainsi, nous étendons ordinairement notre haine sur le sujet qui nous a causé de la douleur, du moins si c’est un agent sensible ou volontaire , parce que la crainte qu’il nous laisse est une douleur constante. Mais nous n'aimons pas si constamment ce qui nous a fait du bien, parce que le plaisir n'agit pas si fortement sur nous que la douleur, et parce que nous ne sommes pas si disposés à espérer qu’une outre fois il agira sur nous de la même manière : mais cela soit dit en passant.
5 15. Ce que c'est que le plaisir et la douleur.
Je prie encore un coup mon lecteur de remarquer que j’entends toujours par plaisir et douleur, par contentement et malaise , non-seulement un plaisir et une douleur qui viennent du
* * D’après celte notion , l 'envie serait toujours une pas- « «ion louable , et toujours fondée sur la justice , au moins
• suivant notre opinion. Mais je ne sais si l'on ne porte « pas souvent envie au mérite reconnu , que l’on ne se « soucierait pas de maltraiter, si l’on en était le maître. On
• porte même envie aux gens d’un bien qu’on ne se sou- ■ cierait point d’avoir ; on serait content de les en voir
• priver, sans penser k profiter de leurs dépouilles, et n même sans pouvoir l’espérer. Car quelques biens sont
• comme des tableaux peints À fresque, qu’on peut dé- « truirc, mais qu’on ne peut point ôter. »
corps, mais quelque espèce de satisfaction et d'inquiétude que nous sentions en nous-mêmes , soit qu'elles procèdent de quelque sensation ou de quelque réflexion agréable ou désagréable.
S 16. 11 faut considérer, outre cela, que par rapport aux passions , l'éloignement ou diminution de la douleur est considéré et agit effectivement comme plaisir, et que la privation ou la diminution d'un plaisir est considérée et agit comme douleur.
S 17. La honte.
On peut remarquer aussi que la plupart des passions font, en plusieurs personnes, des impressions sur le corps, et y causent diverses altérations. Mais, comme ces altérations ne sont pas toujours sensibles, elles ne font point une partie nécessaire de l’idée de clinquc passion. Car, par exemple, la honte, qui est un malaise de l’éme , qu’on ressent quand on vient A considérer qu’on a fait quelque chose d'indécent ou qui peut diminuer l’estime que les autres font de nous, n’est pas toujours accompagnée de rougeur
S 18. Ces exemples peuvent servir à montrer
comment les idées des passions nous viennent par sensation et par réflexion.
Je ne voudrais pas au reste qu’on allât s’imaginer que je donne ceci pour un traite des passions. Il y en a beaucoup plus que je n’en viens de nommer, et chacune de celles que j’ai indiquées aurait besoin d’étre expliquée plus au long et d’une manière beaucoup plus exacte. Je n’ai proposé ici celles qu’on vient de voir que comme des exemples des modes du plaisir et de la douleur , qui résultent en nous de différentes considérations du bien et du mal. Peut-être aurais-je pu proposer d'autres modes de plaisir et de douleur plus simples que ceux-là, comme l'inquiétude que cause la faim et la soif, et le plaisir de manger et de boire qui fait cesser ces deux premières sensations ; la douleur qu’on sent quand on a les dents agacées ; le charme de la musique; le chagrin que cause un Ignorant chicaneur, et le plaisir que donne la conversation
» . Si les hommes s'étudiaient davantage S obverver
- les mouvements extérieurs qui accompagnent les pas* ■ rions , il serait difticile de lea dissimuler. Quant à ta
- honte, U est digue de cousidéraüon que des personues « modestes ressentent quelquefois des mouvements sein- « diables à ccus de la honte, lorsqu'elles vont témoins « seulement d'une action indécente »
raisonnable d’un ami , ou une étude bien réglée qui tend à la recherche et à la découverte de la vérité. Mais, comme les passions nous intéressent beaucoup plus, j’ai mieux aimé prendre de là des exemples , pour faire voir comment les idées que nous en avons tirent leur origine de la sensation et de la réflexion.