ACTE PREMIER
ont passé par toutes les chances de la fortune, et qui depuis long-temps gémissent sur les destinées de Venise : ils ont quelque droit de le faire ; l'ayant servie dans tous les climats et délivrée de ses ennemis extérieurs, ils songent à l'affranchir de ceux qui sont dans ses murs ; leur nombre n'est ni trop considérable , ni au-dessous de leur grande entreprise... Ils ont des armes, de l'argent, l'espérance, la fidélité , la constance et le courage.
LE DOGE
Qu'attendent-ils donc :'
ISRAEL BEUTUCCIO,
L'heure de frapper.
LE DOGE , à part.
La cloche de Saint-Marc la sonnera.
ISRAEL BERTUCCIO
J'ai maintenant mis à ta disposition ma vie , mon honneur , toutes mes espérances de ce monde 5 mais dans la ferme confiance que des outrages comme les nôtres, qui ont la même cause , produiront une même vengeance. S'il en est ainsi, sois notre chef pour le moment... et plus tard notre souverain.
LE DOGE
Quel est votre nombre ?
ISRAEL BERTUCCIO
Je ne répondrai point à cette question que vous n'ayez x'épondu à la mienne.
LEDOGE.
Comment, me menaces-tu?
ISRAEL BERTUCCIO
Non , j'affirme mon intention. Je me suis trahi moi-même • mais il n'est point de torture dans les puits mystérieux creusés sous votre palais , ni dans les cellules non moins terribles appelées les toits de plojjih , qui puisse arracher de moi le nom d'un seul de mes compagnons. Les pozzi et les piombi seraient inutiles : ils pourraient faire couler tout mon sang... mais me forcer à l:i trahison envers les autres
30 MARJNO FALIERO.
jamais ! Je traverserais le redoutable/?o«^ des Soupirs , joyeux (le penser qfte le dernier des miens serait aussi le dernier que répéterait l'écho de l'onde maudite qui coule entre les meurtriers et les victimes , et qui baigne la prison et les murs du palais... Je laisserais après moi des âmes qui ne m'oublieraient pas et qui me vengeraient.
LE DOGE
Si tels sont tes projets et ton pouvoir... pourquoi es -tu venu demander ici justice , étant à la veille de te la rendre toi-même .i^
ISRAEL BERTUCCIO
Parce que l'homme qui réclame la protection de l'autorité prouve sa confiance et sa soumission , et ne peut guère être soupçonné du projet de vouloir la détruire. Si j'étais resté trop résigné après le coup que j'ai reçu, mon front chagrin et des menaces à demi prononcées m'auraient désigné à l'inquisition des Quarante ; mais une plainte à haute voix , quelle que soit l'aigreur des paroles qui l'expriment , est peu à craindre et excite peu de soupçons; d'ailleurs j'avais un autre motif.
LE DOGE
Quel était-il?
ISRAEL BERTUCCIO
J'avais entendu dire que le Doge était irrité de l'acte des Avogadori qui renvoyaient aux Quarante le jugement de Michel Sténo. Je vous avais servi et honoré; je sentais que vous ne seriez point insulté impunément, étant de cette classe d'esprits qui rendent au décuple le bien et le mal. C'était mon désir de vous sonder et de vous pousser à la vengeance. Maintenant vous savez tout... Que mon danger vous prouve que je dis la vérité.
LE DOGE
Tu as beaucoup hasardé ; mais c'est ce que doivent faire tous ceux qui veulent obtenir beaucoup... Je ne puis te répondre qu'une chose... ton secret est en sûreté.
ISRAEL BERTUCCIO
Est-ce là votre unique réponse?