ACTE QUATRIEME. 3.'Î
aujomd hui ne doit pas être remis à demain, à cause d'un accident naturel,
IîARn.\RlGO.
Vous «avez un fils.
LOREDWO.
Oui... et j avais un père.
BARBARIGO
Toujours inexorable !
LOREDANO
Toujours !
BARBARIGO
Mais laissez-lui ensevelir son fils avant de lui communiquer le décret.
LOREDAXO.
Qu il rappelle à la vie mon père et mon oncle... et j'y consens. Les hommes et même lés vieillards peuvent être ou se croire les pères d'une nombreuse postérité, mais ils ne pourraient ranimer un atome de leurs ancêtres; les victimes ne sont pas égales. Il a vu ses fds expirer d'une mort naturelle, et mon père et mon oncle ont succombé à des maladies violentes et secrètes. Je n'ai ni employé le poison ni suborné quelque professeur habile dans l'art destructeur de guérir, pour abréger leur carrière; ses quatre fds sont morts sans que j'aie eu recours à de vils empoisonneiu's.
BARBARIGO
Etes-vous sur qu'il s'en soit servi ?
LOREDANO
Très sîir.
BARBARIGO
Je crois à sa franchise.
LOREDANO
Il n'y a pas si long-temps que Carmagnole y croyait aussi.
Cet étranger? ce traître ?
LORF.DAXO.
Lui-même. Le matin où les Dix ( et avec eux Foscari)ve-
33i LES DEUX FOSGARl.
naient de décider sa perte , il aborda le Doge , et lui de manda en riant s'il devait lui souhaiter le bon jour ou une bonne nuit. Le Doge répondit qu'en effet il avait passé une nuit de veilles, dans laquelle , ajouta-t-il avec un sourire gracieux , il a souvent été question de vous. C'était vrai 5 c'était la mort de Carmagnole qu'on avait résolue huit mois d'avance; et le vieux Doge, qui le savait condamné , lui sourit avec une sinistre dissimulation pendant huit mois... hypocrisie qui n'est possible qu'à l'âge de quatre -vingts ans. Le brave Carmagnole est mort... ainsi que le jeune Foscari et ses frères... je ne leur ai jamais souri.
BARBARIGO
Ce Carmagnole était-il votre ami ?
LOREDANO
Il était le bouclier de Venise ; son ennemi dans sa jeunesse , mais devenu plus tard son sauveur et puis sa victime.
ï'ARBARIGO.
Ah ! cette destinée semble être la récompense de ceux qui sauvent les cités. L'homme contre qui nous agissons a non seulement sauvé la nôtre, mais lui a conquis de nouveaux États.
LOREDANO
Les Romains que nous imitons donnaient une coitvonne à celui qui prenait une ville... et une aussi à celui qui sauvait un citoyen dans le combat : les deux récompenses étaient égales. Maintenant , si nous comptons les villes prises par Foscari, et les citoyens qu'il a fait périr ou dont il a causé la mort , le résultat sera contre lui , quand même nous nous en tiendrions aux exécutions secrètes comme celle de mon père.
BARBARIGO
Etes-vous donc inflexible?
LOREDANO
Et qu'y a-t-il qui puisse me changer ?
BARBARIGO
Ce qui me change, moi... si la haine n'était gravée
ACTK QL ATRIEME. 335
<lans votre cœur comme sur Viu marbre; mais, quand tout sera accompli , quand le vieillard sera déposé , son nom dégradé, ses fils morts, sa famille abattue, et vous et les vôtres triomphans, dormi rex-vous?
LOREDANO
Profond émenï.
IJAIlBARIoO.
Vous vous trompez, et vous réprouverez avant de goAter le dernier sommeil avec vos pères.
LOREDANO
Ils ne reposent point dans leurs tombes où ils sont descendus avant leur temps , ils ne reposeront que lorsque Foscari remplira la sienne. Chaque nuit je les vois errer d'un air de courroux autour de ma couche, et me montrant du doigt le palais ducal pour guider ma vengeance.
B.1.KBARIGO.
Erreur de l'imaginatioi. ; il n'est pas de passion plus superstitieuse que la haine; l'amour lui-même, ramovu , qui lui est opposé , ne peuple pas l'air de plus de fantômes que cette maladie du cœur. ( Un officier entre. )
LOREDANO
Où allez-vous?
l'officier.
Préparer, par l'oiare du Doge, les funérailles-du dernier de ses fils.
barbarigo.
Leur caveau a été souvent ouvert depuis quelques années.
LOREDANO
Il sera bientôt rempli et fermé à jamais.
l'officier.
Puis- je passer outre ?
LOREDANO
Vous le pouvez.
BARBARIGO
Comment le Doge supporte-t-il cette dernière calamité .^
l'officier.
Avec la fermeté du désespoir. En présence d'un témoin, il parle peu, mais j'ai vu ses lèvres se mouvoir par momens ; et une ou deux fois je l'ai entendu d'un appartement voisin murmurer : Mon fils ! d'une voix à peine distincte. Je vais remplir mes ordres. {U officier sort.)
BAUBARIGO.
Cette infortune va intéresser toute la cité en sa faveur.
LOREDANO
Oui... nous devons nous hâter : rassemblons les délégués que le Conseil a désignés pour porter le décret.
BARBARIGO
.Te proteste contre eux dès à présent.
LOREDANO
Comme il vous plaira... Je vais néanmoins prendre leurs voix , et savoir qui de vous ou de moi aura plus de crédit. { Barbarigo sort ai'cc Lorédano. )