PRÉLIMINAIRE
L'apparition de lord Byron dans la littérature européenne est un de ces évènemens dont l'influence se fait ressentir à tous les peuples et à toutes les générations: non que lord Byron soit , comme l'ont avancé quelques critiques irréfléchis , le créateur d'un nouveau genre de poésie ; il n'appartient pas àl'liomme de rien créer, et moins encore la langue poétique, c'est-à-dire, celle du goût et du génie , que la langue usuelle des besoins. Témoin du renouvellement d une civilisation , lord Byron a été l'interprète le plus puissamment inspiré de tous les sentimens, de toutes les passions , tranchons le mot , de toutes les frénésies qui s'éveillent dans l'intervalle orageux où se confondent les essais d'une société naissante, et les convulsions d'une société qui tombe. Je le répète : il n'a pas plus inventé cette poésie que cet état de choses : il l'a révélée.
On se récrie cependant sur cette multitude d'imitations plus ou moins heureuses que le succès presque universel des poèmes de lord Byron a produites , soit dans notre littérature , soit dans la plupart des littératures contemporaines; on s'étonne, dis-je, de l'envahissement immense et simultané du genre romantique, à défaut de reconnaître que cette tendance des esprits résulte bien moins de l'influence accidentelle d'un homme de génie que de l'état et des besoins réels de notre société. Essayons de montrer comment cette révolution s'est faite , et d'étabhr que son action inévitable n'a pu se manifester par d'autres résultats.
Depuis les siècles de renouvellement qui ont succédé aux âges appelés barbares, toutes les sciences et toutes les idées
,, NOTICE
éclectifjueb de l'iioinme ont tendu à se niatéiialiser; et, par un effet de réciprocité infaillible dont la cause est dans notre nature, qui aspire toujours à exister quelque part hors d'elle-même, les choses purement matérielles de la vie ont éprouvé le même penchant progressif à la spiritualité. Ainsi, d'une part , les idées abstraites de l'étendue et du temps ont été soumises à des formules exactes et à des figures inaltérables ; les incompréhensibles merveilles de la création se sont trouvées prisonnières dans l'enceinte étroite et abstraite des méthodes; les combinaisons inextricables des substances élémentaires ont subi la loi capricieuse des nomenclatures; la morale, arrangée en aphorismes, a pris place parmi les sciences d'observation , peut-être même parmi les sciences de calcul ; la politique , siubordonnée à des règles de statique et d'équilibre, est devenue un mécanisme particulier où le jeu de quelques ressorts et le balancement de quelques contre-poids est substitué aux principes de l'ordre et aux opérations de l'intelligence ; la religion elle-même , convertie par la léforme en une simple institution réglementaire , s'est confondue peu à peu avec les polices communes de la société , et n'en diffère presque plus dans une irrande partie de l'Europe que par quelques cérémonies sans pompe et sans mystères. On dirait enfin qu'une âme a été retirée de la civilisation , et qu'un génie funeste est venu tout-à-coup lui enseigner le néant. D'un autre côté cependant, ce qu'il y a de plus positif, de plus matériellement perceptible à nos connaissances, et par conséquent de plus passager dans la vie de l'homme, se raffinait avec une puissance incroyable. Ce sentiment d'une destination divine qui caractérise notre noble essence , violemment chassé de la région des idées intellectuelles et morales, se réfugiait dans l'être physique, et lui rendait, comme en se jouant, cette âme que la philosophie croyait avoir bannie de la nature. L'amour, si nul chez les anciens , où un spiritualisme ingénieux animait toute la création, et où la pensée, divisée entre tant d'objets, manquait de cette intensité de loi-
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sirs et de réflexion qu'exigent les affections profondes , prit chez les modernes un caractère éminemment passionné qui fut susceptible de revêtir toutes les nuances de l'expression poétique, depuis le naïf jusqu'au terrible, et d'embrasser tous les extrêmes de l'imagination , depuis les émotions les plus célestes jusqu'aux aberrations les plus infernales. La mélancolie, espèce de maladie mentale dont le nom même indique l'origine toute physique , n'avait présenté à l'antiquité classique que l'idée d'une triste infirmité; elle devint une muse. Le présent sans espérances et sans avenir n'entretint le poète que des regrets du passé , et du souvenir des splendeurs éteintes et des joies évanouies. Les ruines, rares chez des peuples nouveaux , jaloux de la conservation de leurs monumens, et pour qui la dégradation des temples, fût-elle même l'ouvrage du temps, était une profanation ; muettes chez des peuples dissipés et voluptueux qui n'appréciaient que les jouissances réelles ; ces ruines qui racontent l'histoire des âges écoulés, et qui menacent la pensée de la décadence infaillible de toutes les grandeurs et de toutes les prospérités, inspirèrent le génie rêveur de la nouvelle école. Elle s'informa curieusement des misères de l'homme dont notre stérile matérialisme et notre scepticisme dédaigneux avaient abdiqué les hautes destinées. Elle s'inspira de ses passions ; elle s'asservit à ses faiblesses ; elle peignit de préférence les angoisses de la douleur et les scènes de la mort, parce que c'est dans ces crises solennelles que les puissances physiques de l'être luttant avec sa destruclion, semblent suppléer, à force d'expansion et d'énergie, au privilège divin que l'incrédulité lui refuse. Trahie par une philosophie avide et cruelle , la poésie sentait de plus en plus la nécessité d'oser. Les sophistes avaient tout matérialisé, jusqu'à la pensée ; elle divinisa tout , jusqu'à la matière; elle inventa en quelque sorte le genre descriptif en lui donnant une extension tout-à-fait inconnue des anciens, qui n'y voyaient qu'un ornement, et qui ne paraissaient pas s'être avisés, du moins dar;s les rares exemples