‹ Œuvres de Lord ByronChapitre 2 sur 114 · IV NOTICE · texte numérisé non relu

IV NOTICE

qui nous en restent , de coordonner l'impression des faits naturels à des idées morales d'un ordre sérieux. Dans l'hypothèse incroyable où notre société se trouvait placée , je dois le redire encore, c'étaient les seuls objets matériels qui pouvaient rappeler les idées morales ; et la poésie , entraînée par le mouvement de cet ordre vicieux, en accepta les obligations pour en obtenir les conséquences. La nature morte prit une existence , une physionomie , des passions ; les ténèbres se peuplèrent; le tombeau s'anima, le néant fécondé répondit à l'appel du génie , et l'on put dire , en imitant l'expression de Bossuet, que tout avait pris ime âme , depuis que l'homme avait répudié la sienne.

L'époque littéraire dont je parle sera sans doute unique dans la durée éternelle des temps , et par conséquent elle devait porter un sceau qui la distinguât éternellement de toutes les autres. Qu'on n'oublie pas que tout ce qu'il y a de vraiment inspirateur dans les croyances de l'homme, et même dans ses fictions , avait alors disparu. La nouvelle école poétique trouva la mythologie des anciens , cette riche moisson d'images et d'allégories, tellement défleurie par la fade profusion des mêmes formes et des mêmes figures , tellement fanée par les récoltes fastidieuses d'une imitation monotone, que le lever du soleil, si touchant et si sublime pour un homme bien organisé, ne se présentait plus à la pensée sans quelque mélange de ridicule , avec les doigts de roses de l'aurore. Le christianisme, long-temps exilé par de respectables scrupules des domaines de l'imagination , et qui aurait offert au poète des couleurs neuves et brillantes , était proscrit de ses temples et de ses autels ; toutes les inspirations élevées de l'esprit et du cœur s'étaient retirées avec lui ; et dans la poésie comme dans la société retentissait ce cri épouvantable que les navires de Tibère avaient entendu gronder sur l'Océan au milieu d'une tempête : Les dieux sont morts.

Une grande difficulté dut se présenter alors aux talens audacieux que la sécheresse d'une éducation prosaïque n'a-

PRÉLIMINAIRE. v

vait pas découragés , et qui osaient essayer encore d'entretenir le feu des muses. La poésie ne peut se concevoir sans merveilleux, et celui qu'inventa le génie, dépossédé à la fois des rians mensonges de l'antiquité et des vérités solennelles de la religion , participa nécessairement du caractère frénétique de l'âge d'exception au milieu duquel il avait été conçu; il fut tout ce qu'il pouvait être, et ce que sont toujours les prétendues inventions de l'esprit de l'homme, c'està-dire l'expression et le symptôme de la grande maladie sociale qui l'avait produit ; et l'avenir y trouvera un monument triste, quoique imposant, de nos infortunes et de nos erreurs. Ce merveilleux inconnu de tous les siècles littéraires fut emprunté aux idées vagues et à peine indiquées , que les classiques paraissent s'être formées de l'état qui précède et qui suit 1 existence animée de l'être matériel. On le chercha dans ce mélange confus d'élémens sans formes, sans rapports, sans nécessité, sans objet, que l'imagination est obligée de se représenter , quand elle veut supposer l'absence de la création vivante ; on le chercha dans les images ténébreuses de î'Erèbe et de la Nuit, dans ces émanations informes et muettes des tombeaux auxquelles la terreur attribue une figure analogue à celle des morts dont elles apportent sur la terre les sinistres messages ; dans cette abstraction indéfinissable et terrible dont parle Tertulhen : Je ne sais quoi qui succède au cadavre , et qui n'a de nom dans aucune langue. Le monde mystérieux n'eut plus d'autres habitans que les Larves altérés de sang du onzième livre de l'Odyssée; mais cette fable extraordinaire n'était qu'une anomalie effrayante dans l'enfer homérique; elle fut pour la nouvelle poésie une mythologie tout entière. Il existe même un poème allemand qui contient la révélation de cette poétique barbare. Aux premiers rayons de la lune frappant à travers les vitraux d'une église sohtaire, bien loin de l'enceinte des villes , tout ce qui reste de plus subtil de la dépouille des moi-ts s'élève entre les ais du cercueil , sou- Jève le sable mouvant de la fosse , agrandit , pour s'ouvrir

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