‹ Œuvres de Lord ByronChapitre 101 sur 114 · I.XXIX · texte numérisé non relu

I.XXIX

La Niobé des nations est devant vous, sans enfans, sans couronnes , sans voix pour dire ses infortunes : ses mains flétries portent une urne vide dont la poussière sacrée est dispersée depuis long-temps! la tombe des Scipions ne contient plus leurs cendres ^M les sépulcres même ont perdu leurs hôtes héroïques ! Peux-tu couler , antique fleuve du Tibre, dans ces déserts de marbre! soulève tes flots jaunâtres pour en couvrir, comme d'un manteau, les affronts de Rome*!

Les Goths, les chrétiens, le temps , la guerre, l'onde et le feu, ont humilié l'orgueil de la cité aux sept collines. Elle a vu s'éclipser tous les astres de la gloire , et les coursiers des rois barbares franchir le mont fameux où le char du triomphateur roulait au Capitole. Ces temples et ces édifices se sont écroulés de toutes parts. Chaos de ruines , qui pourra reconnaître ces lieux dévastés, faire luire un pâle rayon sur les fragmens obscurs , et chre : « Là est , là était ! » partoijt règne ime double nuit :

La double nuit des âges et de l'ignorance , fille de la Nuit,

• And montle her distress, a. p.

enveloppe encore tout ce qui nous entoure. Nous n'entrevoyons notre route que poiu- nous éijarer. L'Océan a sa carte, les astres leur mappemonde : la science les déroule dans son vaste sein ; mais Rome est comme le désert où notre mémoire elle-même nous trompe.... Soudain nous frappons des mains et nous nous écrions: « Eurêka , une clarté brille à nos yeux ! >> mais ce n'est qu'un mirage trompeur de ruines !

Hélas! où est la superbe cité? où sont ses trois cents triomphes ^"^ , et ce jour où Brutus rendit le poignard de la liberté plus glorieux que l'épée des conquérans ? que sont devenus l'éloquence de Tullius, l'harmonie de Yirgile, les tableaux de Tite-Live?... ah! du moins, ces œuvres du génie survivront à jamais , et Rome leur devra une nouvelle existence. Plaignons notre univers ! il ne brillera plus de l'éclat que lui donnait Rome libre*.

Victorieux Sylla! la fortune prêta sa roue à ton ch.ir! tu voulus soumettre les ennemis de ta patrie avant de l'exposer à ses justes ressentimens ; et , pour offrir ta tête aux vengeances accumulées contre toi, tu attendis que tes aigles eussent plané sur l'Asie abattue. O toi , dont le regard anéantissait les sénats , tu fus encore Romain malgré tous tes vices, puisque tu osas déposer en souriant un diadème plus beau que celui des rois*', le laurier dictatorial.

0 de la liberté vieille et sainte patrie, Terre autrefois féconde en sublimes vertixs, Sou9 d'indignes Césars maintenant asservie , Ton empire est tombé, tes héros ne sont plus.

Mais n'interrogeons pas vos cendres généreuses ;

Vieux Tîomains, fier Galon, mânes des deux Brutus', etc.

Dr Lamartine, Méditations poétiques, a. p.

Pouvais-tu deviner sur quel front irait s'avilir cette couronne qui t'élevait au-dessus de la condition d'un mortel ? Aurais-tu pensé que tout autre qu'un Romain put faire fléchir sous un joug humiliant cette Rome proclamée éternelle, et qui n'arma jamais ses guerriers que pour la victoire; cette Rome qui couvrait la terre de son ombre gigantesque, et déployait ses ailes ambitieuses jusqu'aux bornes de l'horizon; cette Rome saluée du nom de Reine du monde?

Sylla fut le premier des victorieux; mais notre Syila, Cromwell , fut le plus sage des usurpateurs. Cromwell aussi chassa honteusement les sénats, après avoir converti le trône en échafaud... Immortel rebelle! qu'il en coûte de crimes pour être libre vm moment, et fameux dans les siècles avenir! mais quelle leçon morale nous a laissée sa destinée ! Le même jour qui avait été témoin de ses plus belles victoires fut aussi le témoin de sa mort ; plus heureux encore lorsqu'il expira , que lorsqu'il avait conquis deux couronnes.

Ce fut letroisièmejourdece même mois qu'il avait rendu glorieux par deux victoires, que la nature le fit descendre de son trône usurpé, pour être déposé dans la terre dont il avait été formé **. La fortune ne voulait-elle pas nous montrer combien la gloire et la puissance , combien tout ce que nous croyons digne de nos désirs, et qui entraîne et consume nos âmes dans de pénibles sentiers, est à ses yeux moins fait pour le bonheur que la tombe ? Ah! si l'homme pouvait se persuader cette vérité, son destin serait bien plus heureux.

Salut, illustre Romain, dont la statue subsiste encore

(laiis les formes austères d'une majestueuse nudité! au milieu des eris de fureur de ses assassins, tu vis tomber César près de ton piédestal ensanglanté^^. Tu le vis s'enveloppant des plis de sa toge pour mourir avec dignité 5 victime offerte sur tes autels par la reine des dieux et des hommes , la redoutable Némésis. César et Pompée, glcineux rivaux ! vous n'êtes plus; faut-il vous honorer comme les vainqueurs des rois , ou n'avez -vous été que de simples acteurs sur la scène du monde*?

Et toi, nourrice de Rome, louve frappée de la foudre ^"^î toi dont les mamelles de bronze semblent encore contenir le lait des conquérans, dans le palais où nous t'admirons comme un antique monument de 1 art! mère du grand fondateur qui puisa dans tes flancs son courage farouche! malgré les carreaux de Jupiter, malgré ce tonnerre dont tu portes encore la noire cicatrice , tu n'abandonnes pas tes immortels jumeaux, tu n'oublies pas tes doux soins de mère.

Oui ! mais ils ne sont plus, tous tes nourrissons : elle est éteinte la race de ces hommes de fer; et le monde a construit des villes avec les débris de leurs tombeaux. Imitateurs de ce qui causait leur effroi , les hommes ont versé leur sang, ils ont combattu et remporté des victoires, mar chant de loin sur les traces des Romains; mais aucun guerrier n'a pu donner encore à sa patrie la toute-puissance de leur empire. Un seul homme orgueilleux en a approché ! estil descendu dans la tombe? non, il vit, vaincu par luimême , l'esclave de ses esclaves !

Dupe de sa grandeur trompeuse , il n'a été qu'une espèce de César bâtard, bien infériem à l'ancien : car l'àme du Cé-

* Puppets of a scene, de simples mafioniit-llcs d'un iIunUit. a. p.

sar de Rome avait été jetée dans un moule moins terrestre *'; il avait des passions plus vives , mais il était doué d'un jugement froid et d'un instinct immortel qui rachetaient les faiblesses d'un cœur à la fois tendre et vaillant. Parfois c'é tait Alcide filant aux pieds de Cléopâtre; mais soudain il redevenait lui-même et pouvait dire :

Je suis ^enu , j'ai -nu , j'ai ^^aincit. Mais l'homme qui eut voulu que ses aigles, souvent victorieuses, il est vrai, précédassent les soldats de la France, comme les faucons dressés par les chasseurs , cet homme étrange et farouche avait un cœur qui semblait ne s'écouter jamais lui-même. Il n'eut qu'une faiblesse , mais la dernière de toules , la vanité j son ambition capricieuse * ne put s'en affranchir... Que voulait-il?... pourrait-il répondre et déclarer lui-même ce qu'il voulut.»^...

Etre tout ou rien, voilà ce qu'il prétendait... et il ne put attendre que la main inévitable de la mort le fît descendre du trône : quelques années encore , et il eût été l'égal des Césars , dont je foule la tombe sous mes pas. La mort... voilà pour qui le conquérant érige des arcs de triomphe!... c'est pour elle que coulent et qu'ont toujours coulé, comme un autre déluge, les larmes et le sang de la terre, sans une arche de salut pour servir d'asile à l'homme malheureux! Grand Dieu, renouvelle ton arc-en-ciel!

Quels fruits recueillons-nous dans les champs stériles de l'existence ''**? des sens étroits, une raison fragile, et quelques jours de vie; la vérité est une pierre précieuse cachée dans les abîmes profonds ; tout est pesé dans la fausse balance de la coutume ; l'opinion est une reine toute-puis-

' CoquettUi. Il eut une coqnellerie damliition ,olc. a. p.

santé dont le voile obscur enveloppe la terre ■ le bien et le mal deviennent des accidens ; les hommes tremblent que leurs jugemens ne paraissent au grand jour; ils ont peur que leurs pensées ne leur soient imputées comme des crimes , et que trop de clarté ne brille sur la terre.

Traînant ainsi leur lâche misère de père en fils et à'age en âge , fiers de leur nature avilie, ils laissent en mourant l'héritage de leur démence à ime nouvelle génération. Ces esclaves-nés s'entre-déchirent dans les batailles , pour éterniser leurs chaînes; plutôt que d'être libres, ils préfèrent combattre, comme des gladiateurs, sur la même arène où ils voient tomber leurs compagnons comme des feuilles du même arbre.

Je ne parle point des croyances des hommes... elles demeurent entre la créature et son créateur... je parle des choses convenues, avérées et connues, choses de tous les jours et de toutes les heures ; je parle du joug qui pèse doublement sur nous, et des intentions avouées delà tyrannie; je parle de l'édit des maîtres de la terre , devenus les copistes * de celui qui jadis humilia les superbes et réveilla les rois endormis sur leurs trônes. De quelle gloire ne serait-il pas couvert lui-même si à cela se fut borné son bras puissant !

Les tyrans ne peuvent-ils donc être domptés que par des tyrans ? la liberté ne trouvera-t-elle aucun champion , aucun fils di^ne d'elle comme ceux que vit s'élever l'Amérique, lorsqu'elle se montra tout-à-coup vierge et guerrière comme Pallas ? De pareilles âmes ont-elles besoin de se nu\rir dans les désçrts , dans les profondeurs des antiques forêts, au milieu du mugissement des cataractes , sur cette terre enfin où la nature sourit à l'enfance de Washington.^ Notre monde

♦ Jpes ; les singes, a. p.

ne renferme-t-il plus de telles semences dans son sein ? l'Euiope n aurait-elle pas un semblable rivage?

La France s'enivra de sang, pour nous inspirer le dégoût par ses crimes *! ses saturnales seront funestes à la cause de la liberté, dans tous les siècles et sous tous les climats. Les jours d'horreur dont nous fûmes témoins , la vile ambition qui a élevé im mur d'airain entre l'homme et ses espérances.^ le dernier spectacle enfin qui vient d'être donné au monde, sont les prétextes de l'éternel esclavage qui flétrit l'arbre de la vie et rend cette seconde chute de l'homme plus désolante encore que la première.

Cependant, liberté, ta bannière déchirée mais toujours flottante ne cesse d'avancer, comme la foudre qui lutte contre le vent ; ta voix sonore comme un clairon , quoiaue aujourd'hui affaiblie et mourante , retentira plus fortement après l'orage. Ton arbre sacré a perdu ses fleurs , et ses rameaux mutilés par la hache n'offrent plus qu'une écorce rude et flétrie; mais la sève lui reste encore, et ses semences sont déposées profondément jusque sous les terres du Nord : un printemps plus heureux te promet des fruits moins amers **.

' S'enivra de sang pour vomir le crime, a. p. "* Un arbre sur la France étendait son ombragie . Nous l'entourons encor de nos bras impuissans ; Le fer du despotisme a touché son feuillage . Dont les rameaux s'ouvraient chargés de fruits naissans. Si par sa chute un jour le tronc qui les supporte Doit de l'Europe entière ébranler les échos , Le fer sous son écorce morte De sa sève de feu tarira-t-il les flots? Ou de sa dépouille flétrie Quelque rameau ressuscité Ueprendra-t-il racine au sein de la patrie Au souffle de la liberté?

Page 1