LXI
Sur les bords de l'Arno , dans ce superbe palais de l'art , le cœur et les yeux peuvent admirer toutes les merveilles rassemblées à l'envi par la sculpture et par sa sœur qui dispose des couleurs de l 'arc-en-ciel. Mais moi je ne les recherche guère ; mon cœur a toujours préféré les beautés na-
turelles que nous présentent les campagnes , aux beautés de l'art dans les galeries. Un chef-d'œuvre reçoit l'hommage de mon âme; mais elle ne lui accorde pas tout l'enthousiasme dont elle est susceptible;
oar ses goûts l'entraînent ailleurs. J'erre plus volontiers sur les bords du lac de Trasimène et dans ces défilés si funestes à la témérité des Romains : c'est ici que ma mémoire me retrace les ruses guerrières du général carthaginois et son adresse à engager ses ennemis entre les montagnes et le rivage. Je crois voir la mort éclaircir leurs rangs et le désespoir s'emparer des plus braves; les flots de leur sang grossissent les torrens qui inondent au loin la plaine où sont renversées des légions entières ,
semblables à une forêt déracinée par les vents des montagnes. Telle fut l'ardeur des soldats dans ce jour mémorable , et telle est la rage frénétique de la guerre , qui rend l'homme aveugle à toute sensation excepté celle du carnage, que pendant la bataille un tremblement de terre ne fut point remarqué par les combattans. Aucun d'eux ne s'aperçut que la nature était ébranlée sous ses pieds, et que la plaine s'entr 'ouvrait pour engloutir ceux qui , étendus sur leurs boucliers, attendaient les honneurs d'un monument funèbre : telle est la fureur qui absorbe toutes les pensées des peuples armés les uns contre les autres '^!
La terre était alors pour ces braves comme un navire rapide qui les transportait à l'éternité ; ils voyaient bien l'océan autour d'eux , mais ils n'avaient pas le temps d observer le mouvement de leur vaisseau : les lois de la nature étaient suspendues en eux; ils ignorèrent cette terreur qui règne partout lorsque les montagnes tremblent; momens
d'épouvante, où les oiseaux, abandonnant leurs nids 5 vont chercher un refuge jusque dans les nuages; où les troupeaux mugissans chancellent dans les vallées agitées comme les vagues de la mer, et où l'effroi de l'homme n'est exprimé que par un so mbre silence.
Trasimène offre aujourd'hui un tableau bien différent. Son lac semble une nappe d'argent, et sa plaine n'est plus sillonnée que par le soc de la charrue. Ses arbres antiques sont aussi nombreux que les morts qui couvraient cette terre sous laquelle s'entrelacent leurs racines; un ruisseau, un faible ruisseau dont l'onde limpide coule sur un lit étroit, a pris son nom de la pluie de sang qui arrosa la terre le jour de ce carnage. Le Sangidnetto nous indique le lieu où le sang inonda la plaine et rougit l'onde attristée.
Mais toi, Clitumne '^, jamais une onde plus douce que ton cristal vivant n'invita la Naïade à s'y mirer et à baigner ses membres gracieux ; tu entretiens le vert gazon où vient paître le taureau blanc comme le lait , dieu le plus digne d'une source paisible, et qui montre sur tes bords un aspect serein et calme. Ah ! sans doute le carnage n'a jamais profané une onde si pure et si transparente, qui sert de bain et de miroir aux jeunes beautés.
Non loin de tes rives fortunées , ô Clitumne , un temple construit, dans des proportions légères et déhcates, sur la pente douce de la colline , consacre ta mémoire ; c'est là que ton cours semble encore ralenti. On y voit souvent bondir et jouer le poisson aux écailles luisantes; parfois un nénufar, détaché de sa tige, vogue doucement jusqu'au lieu où , avant de descendre sur un lit moins élevé , les flots babillards font entendre leur murmure confus.
Nl nous éloignons pas sans rendre lionnnage au genie du lieu : si iin plus doux zéphyr vient soudain caresser votre front, c'est lui qui vous l'envoie. Si votre cœur s'émeut pendant que vous contemplez la verdure qui borde le rivage 5 si la fraîcheur de ce tableau champêtre lui communique son charme, et le dépouille de l'aride poussière des fatigues de la vie, pour le purifier un moment par cette ablution de la nature, c'est le génie bienfaisant que vous devez rertlercier de cette suspension de vos ennuis.
Mais quelles sont ces eaux qui mugissent au loin? De ces hauteurs escarpées , le Velino s'élance dans le précipice qu'ont creusé ses vagues ! imposante cataracte! rapide comme la lumière, cette masse éclatante et écumeuse ébranle les rochers de l'abîme ! véritable enfer , où l'onde rugit avec fracas et bouillonne dans d'éternelles tortures , tandis que la sueur de ses agonies jaillit du fond de ce tarlaie et s'attache en flocons aux noirs rochers qui bordent le gouffre comme d'horribles et impitoyables témoins.
Voyez la monter en écume jusqu'aux cieux,d'où elle retombe en pluie continuelle, formant un nuage intarissable qui répand sur le gazon d'alentour une rosée bienfaisante comme celle du printemps , et lui donne l'aspect d'une prairie d'émeraudes. Que ce gouffre est protond ! Comme ce géant des eaux bondit de hauteur en hauteur ! Dans le délire qui le transporte , il écrase les rochers qui , se fendant et s'écroulant sous ses terribles pas, lui abandonnent un vaste et effrayant passage.
Au lieu de ne voir dans cetle énorme colonne que les
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premiers flots du père des fleuves, qui serpente au milieu de ses fertiles vallons, on la prendrait pour la sojirce d'un jeune océan sorti des flancs entr'ouverts des montagnes qui enfantent avec douleur un monde nouveau ; tournez la tête et voyez-la s'avancer comme une éternité qui va tout engloutir dans sa course ; cataracte incomparable ^' !
horriblement belle; mais aux premières clartés du matin Iris dessine son aj*c radieux au-dessus de cet abîme infernal ^^, et, semblable à l'espérance, qui plane sur le lit d'un mourant, elle conserve ses riantes couleurs. Pendant que tout ce qui l'entoure est dégradé par les eaux furieuses, rien ne peut ternir son éclat. On croirait voir , dans cette scène effrayante, l'Amour au front serein souriant aux transports de la Démence.
Me voici pour la seconde fois sur les forets des Apennins, Alpes encore enfans. ils auraient droit aux hommages de ma Muse , si je n'avais admiré déjà ces monts , où le pin étend ses rameaux sur des sommets plus esca'rpés, et où rugit le tonnerre des avalanches ^^ ; mais j'ai vu le Jungfrau porter jusqu'aux étoiles son front couronné d'une neiwe que n'a souillée aucun pied mortel; j'ai vu les vastes glaciers du Mont-Blanc; j'ai entendu le son terrible de la foudre retentir sur les monts de Chiniari,
connus sous le nom antique de monts Acrocerauïiiens. J'ai suivi sur le Parnasse le vol rapide des aigles qui semblaient les génies de ce lieu sacré, et les messagers de la gloire, tant leur essor était sublime! j'ai contemplé llda avec les yeux d'un Troyen ; TAthos , l'Olympe, l'/Etna, l'Atlas, que je compare aux Apennins, leur font perdre de leur dignité; ils ne sont plus aujourd'hui couronnés de
neige, excepté la seule cime du Soracté * qui a besoin de
la lyre d'Horace
— pour mériter notre souvenir. Il s'élève au milieu de la plaine comme une vague écumeuse qui va se briser, et qui reste un moment suspendue avant d'expirer sur la plage. Que les savans éprouvent des transports classiques , à l'aspect de ces montagnes ; qu'ils fassent répéter des citations savantes aux échos du Latium ! Il en a trop coûté jadis à mon enfance d'apprendre mot pour mot les vers du poète, pour que je puisse répéter avec plaisir
rien de ce qui me rappelle les tristes leçons dont on affligeait chaque jour ma malheureuse mémoire*^! Avec les années , mon âme a su méditer ce qu'elle apprit alors avec ennui ; mais l'impatience de mes jeunes idées a tellement enraciné dans mon esprit mes premiers dégoûts , qu'ayant perdu pour moi tout le charme de la nouveauté , avant que j'eusse pu la sentir et l'étudier par choix , la Muse romaine est encore l'objet de ma haine involontaire.
Adieu donc, Horace, qui me fus si odieux non pour tes fautes , mais pour les miennes ! Qu'on est malheureux de comprendre et de ne pas sentir ta verve lyrique , et de graver tes vers dans sa mémoire sans pouvoir les aimer ! nul iiloraliste ne nous révèle notre vie avec plus de finesse et de profondeur ; nul poète n'a mieux enseigné les règles de son art ;^ul satirique ne trouble notre conscience avec plus de malice; nul n'a su mieux réveiller nos remords sans blesser notre cœur. Adieu cependant , Horace , je te quitte sur la cime de Soracté.
* yides ut alla siet nivc candidum
Soractc
HoBATK, ode IX, l'iMC I.
O Rome! patrie de mon choix, cité chère à Tâme! Mère délaissée des empires détruits , que les honnnes dont le cœur est orphelin viennent te contempler , et qu'ils renferment dans leur cœur leurs légères infortunes! que sont nos malheurs et nos souffrances ? venez voir ces cyprès , venez entendre ces hiboux , venez fouler sous vos pas ces trônes brisés et les débris des temples, vous dont les angoisses sont des douleurs d'un jour : un monde est à nos pieds, aussi fragile que nous-mêmes.