C. Delavigxe , Adieux à Rome
semblent vous conjurer d'epargner leurs fleurs nouvelles , que le zéphyr balance comme un tableau magique. Embellie par le souffle amoureux de l'air, la violette brille des couleurs azurées des cieux.
C'est sous cet ombrage enchanté que tu trouvas un asile , o Egérie; c'est ici que ton cœur battait en reconnaissant de loin le bruit des pas de ton amant ; la nuit prêtait à vos rendez-vous mystérieux le dais étoile de la voûte céleste : assise auprès de ton bien-aimé , que ton sort était digne d'envie! Ah! cette grotte n'a pu être formée que pour protéger les feux d'une déesse ; c'est bien ici le temple de l'amour pur... le premier des oracles!
En répondant à sa tendresse , n'unissais-tu pas en effet un cœur céleste à celui d'un mortel ? l'amour, qui meurt en soupirant comme il naqiiit, ne te devait -il pas d'immortels transports .** Ne pouvais-tu pas les rendre immortels , communiquer la pureté des cieux aux voluptés terrestres, dépouiller le trait du venin sans l'émousser, éloigner la satiété qui détruit tout, et déraciner les ronces fatales qui attristent nos âmes ? •
Hélas! la source de nos premiers penchans va se perdre, ou n'arrose que l'herbe stérile d'une triste abondance, l'ivraie de la précipitation ; des fleurs à la tige malade malgré leur éclat, et dont le parfum sauvage ne produit que douleurs ; enfin des arbres qui ne distillent qu'un noir poison : telles sont les plantes que fait naître sous ses pas la passion (jul franchit les sables arides du monde , et qui soupire en vain après les fruits célestes qui nous sont refusés.
O Amour! tu n'es point un habitant de ce monde; se-
raphia invisible , nous croyons en toi, et les martyrs qui proclament ton culte sont les amans dont le cœur est brisé ; mais jamais mortel ne ta vu jusqu'ici, jamais on ne te verra tel que tu dois être; l'imagination t'a créé comme elle a peuplé le ciel, avec le caprice de ses propres désirs. Cette forme , cette image qu'elle a donnée à une pensée , poursuit sans cesse l'âme consumée d'une soif dévorante , et épuisée par la fatigue et les tortures qui la déchirent.
L'âme, dégoûtée de la beauté naturelle, se crée, dans son délire, des êtres imaginaires. Où sont les traits qu'a saisis le génie du sculpteur? dans ses seules rêveries. La nature pourrait-elle nous montrer quelque objet aussi beau ? Où sont les charmes et les vertus que nous osons concevoir dans la jeunesse , et poursuivre dans l'âge mûr ? Paradis idéal où nous tendons en vain , et qui fais notre désespoir , tu égares le pinceau et la plume qui voudraient te reproduire dans tout ton éclat.
L'amour n'est qu'un délire... c'est la démence de la jeunesse, mais sa guérison est encore plus amère. Chaque jour ravit un attrait à nos idoles; nous découvrons enfin qu'elles n'ont ni le mérite ni la beauté dont nous avions paré leurs formes idéales. Le charme fatal subsiste encore , hélas ! il nous domine , et nous recueillons les tempêtes que nous avons semées : le cœur , obstiné comme l'alchimiste à la recherche d'un trésor qui n'existe pas, se croit plus riche alors qu'il est plus près de la misère.
Nous nous flétrissons depuis notre jeunesse, haletant et portant avec nous ime plaie cruelle. Le remède reste inconnu pour nous : nous ne pouvons désaltérer nos lèvres brûlantes. Quelquefois , sur le soir de la vie, quelque fan-
tome semblable à ceux que nous poursuivions jadis vient un moment nous séduire. Hélas! il est trop tard... nous sommes doublement malheureux. L'amour, la gloire, l'ambition, l'avarice, tout est inutile, tout nous perd; sous différens noms , ce sont les mêmes météores qui nous égarent, et la mort est la noire vapeur dans laquelle s'évanouit leiu' Qamme.
Quelques uns... que dis-je! personne ne trouve ce qu'il aima ou ce qu'il eût pu aimer : en vain le hasard , un aveugle rapprochement et l'impérieuse nécessité d'aimer, écartent toutes nos antipathies... elles reviennent bientôt envenimées par des outrages impardonnables.
La ConveBance, divinité toute matérielle , qui* désenchante tout, crée les maux qui fondent sur nous, où leur prête le secours de sa baguette , semblable à une béquille , et dont le contact réduit toutes nos espérances en poussière.
Notre vie est une fausse nature... elle n'est pas dans l'harmonie universelle... Pourquoi ce terrible décret porté contre nous ? pourquoi cette tache ineffaçable du péché? Nous sommes sous un arbre destructeur, sous un Upas aux vastes rameaux : sa racine est toute la terre; ses branches et ses feuilles sont lescieux, qui distillent sur l'homme, comme une rosée, leurs intarissables fléaux; la maladie, la mort, l'esclavage, tous les maux que nous voyons, et, plus funestes encore, ceux que nous ne voyons pas assiègent l'âme par des tortures renouvelées sans cesse.
Osons contempler notre destinée avec courage^". C'est abandonner lâchement la raison que de renoncer aux droits de la pensée; elle est notre dernier et notre seul refuge, elle sera du moins toujours le mien : depuis notre berceau ,
cette faculté divine fut enchaînée et torturée, étroitement renfermée et retenue clans les ténèbres , de peur que la vérité ne jetât sur nos yeux surpris une lumière imprévue et trop éclatante : mais c'est en vain , le rayon immortel nous pénètre , le temps et la science guérissent notre cécité.
Quelles sont ces arcades élevées sur d'autres arcades? on dirait que Rome, réunissant les divers trophées de ses guerriers , a voulu former un seul monument de tous ses arcs de triomphe*... c'est le Colysée. Les rayons argentés de la lune y brillent comme ses lumières naturelles ; il semble qu'une clarté divine peut seule éclairer cette mine inépuisable de méditations; les ombres azurées d'une nuit d'Italie, qui planent sur cet édifice vaste et sublime, semblent im voile jeté sur ses grandeurs**.
Ici la voûte des cieux semble douée de la parole : elle proclame l'éternité. Les choses de ce monde, sur lesquelles le Temps a laissé l'empreinte de ses pas, sont animées d'une espèce de sentiment; mais les édifices à demi démolis par ses coups, et sur lesquels s'est brisée sa faux destructive, sont surtout revêtus d'un charme magique, et bien supérieur à la pompe de ces somptueux palais qui attendent encore le vernis des âges.
O Temps! toi qui embellis tout ce qui n'est plus, toi qui ornes les ruines : seule consolation des cœurs afflis^és ! toi qui corriges les erreurs de nos jugemens, qui mets à l'é-
' Ou dirait le tombeau d'un peuple tout entier.
De LAMAtiTi>E , Médit, poétiques, a. p.
'''■ Tous ces grands monumens empruntaient de leurs ombres Plus de grandeur encore et plus de majesté , etc. C. DrLAVicsE, yidieiix à Rome. a. p.
preuve l'amour et la vérité ; seul philosophe, car tous les autres ne sont que des sophistes ; ô Temps , vengeur de l'injustice, que les retards n'absolvent jamais! je lève vers toi mes mains , mes yeux et mon cœur : je te supplie de m'ac-
corder une grâce.
Au milieu de ces décombres où tu t'es fait un autel et un temple , que sa vaste solitude rend encore plus sacré , parmi des offrandes plus dignes de toi, j'ose mêler les miennes , les fruits amers de quelques années peu nombreuses, il est vrai, mais fécondes en malheurs... Si tu m'as jamais vu enflé de trop d'orgueil, refuse de m'entendre; mais si je fus modeste aux jours de la prospérité , si j'ai réservé toute ma iierté contre la haine qui m'a poursuivi sans m'accabler , fais que je n'aie pas porté en vain ce trait cruel dans mon cœur... Mes ennemis ne connaîtront-ils pas aussi les larmes ?
Et toi, dont la main n'abandonne jamais la balance des injustices des hommes, grande Némésis ^^ , toi qui appelas les furies du fond de l'abîme et leur commandas de poursuivre Oreste avec leurs serpens , pour lui reprocher ime vengeance qui eût été juste si toute autre main l'eût accomplie ! c'est dans ces lieux , où les anciens te rendirent long-temps hommage; c'est dans ces lieux qui te furent consacrés, que je t'invoque aujourd'hui. N 'entends-tu pas la voix de mon cœur.»* réveille-toi... il faut que tu m'écoutes....
Ce n'est pas que je n'aie peut-être mérité, par mes torts ou ceux de mes pères , la blessure dont mon cœur est atteint ; et , si elle m'eiît été portée avec une arme juste , je n'eusse point cherché à étanchcr mon sang; mais je ne veux point que la terre l'absorbe... Cest à toi que je 1(.' consatTC...
CHAIST QUATRIEME. 305
c'est toi qui te chargeras de la vengeance... il est encore Cemps de la trouver ; et , si je ne l'ai point cherchée moimême , par respect pour... n'importe., . je dors , mais tu veilleras pour moi.
Si ma voix se fait entendre, ce n est pointque je tremble au souvenir de ce que j'ai souffert : qu'il parle, celui qui a vu mon front pàlir, ou mon cœur se décourager dans ses transes mortelles; mais je veux que cette page soit un monument pour ma mémoire ; mes paroles ne s'évanouiront pas dans les airs , même lorsque je ne serai plus que poussière; le jour viendra où s'accompliront les prédictions menaçantes de ces vers, et tout le poids de ma malédiction tombera sur la tête de mes persécuteurs.
Je leur pardonne, voilà ma malédiction. J'en atteste le ciel et la terre, n'ai-je pas eu à lutter contre ma destinée ? n'ai-je pas souffert des outrages qui ne méritent que le pardon .^^ n'ai-je pas eu mon âme et mon cœur déchirés, mes espérances détruites, mon nom calomnié? n'ai-je pas été trahi dans tout ce que j'avais de plus cher ? Ah ! si je ne suis point victime du désespoir, c'est que je ne fus pas tout-à-fait formé des élémens impurs qui ont donné l'être à ceux qui se sont armés contre moi.
Depuis les persécutions les plus déclarées, jusquaux petites perfidies , n'ai-je pas vu tout ce que pouvait la haine des hommes ? Ici la calomnie , écumant de rage , m'accusait à haute voix; là de lâches envieux prononçaient mon nom à voix basse et distillaient leur venin plus subtil; gens à deux visages dont l'œil significatif interprète le silence , et qui par un geste, ou par un hvpocrite soupir, communiquent au cercle de< oisifs leur médisance mucjtle.
3()i; CHILDE-HAROLD.
cxxxvir.
Mais j'ai vécu et je n'ai pas vécu en vain : mon esprit peut perdre sa force , mon cœur le feu qui lanime ; je puis périr en luttant contre mes malheurs; mais il est en moi quelque chose qui défie la douleur et le temps , et qui me survivra quand je ne serai plus : semblable au souvenir qu'ont laissé les derniers sons d'une lyre, un sentiment dont ils ne se doutent pas, et qui n'a rien de terrestre, pèsera sur leurs cœurs radoucis. Ces cœurs, qui sont de pierre aujourd'hui , sentiront alors le remords tardif de l'amour.
J'ai apposé le sceau sur mes plaintes... Maintenant salut, pouvoir redoutable , dont nous ignorons le nom , mais qui te révèles à nous par un' charme irrésistible, lorsque, parcourant ces lieux, à l'heure sombre de minuit, tu nous inspires un profond recueillement qui ne ressemble en rien à la peur! Salut! ta demeure est toujours aux lieux où les murailles des monumens détruits apparaissent avec leur manteau de lierre : ce spectacle solennel te doit lui sentiment si profond et si vrai, que nous faisons nous-mêmes partie dû passé, et en devenons les invisibles témoins.
Ces lieux ont jadis retenti de la rumeur confuse des nations empressées, qui exprimaient leur pitié par un murmure sourd, ou applaudissaient par de bruyantes acclamations lorsque l'homme était égorgé par l'homme son semblable. Et pourquoi égorgé ? parce que c'était la loi généreuse du cirque et le plaisir impérial. Mais qu'importe, quand nous succonibons pour servir de pâture aux vers, qu'importe de tomber sur un champ de bataille ou sur l'arène d'un cirque? l'un et l'aulre ne sont que des théâtres où vont pourrir les princij)au\ acteurs.
Je vois le gladiateur ^^ étendu devant moi; sa tête est appuyée sur sa main ; son mâle regard exprime qu'il consent à mourir, mais qu'il dompte sa douleur : sa tête penchée s'affaisse par degrés; les dernières gouttes de son sang s'échappent lentement de son sein entrouvert , et tombent une à une comme les premières gouttes d'une pluie d'orage. Déjà l'arène tourne autour de lui... il expire avant qu'aient cessé les barbares acclamations qui saluent le vainqueur.
Il les a entendues , mais il s'en est peu ému... ses yeux étaient avec son cœur bien loin du cirque. La victoire et la vie qu'il perdait n'étaient rien pour lui ; mais il croyait voir sa hutte s.auvage sur les bords du Danube , et ses petits enfans jouant autour de leur mère... pendant que lui, éo-or^é pour les fêtes de Rome ^''... Pensée affreuse qui se mêle à son agonie!... Mourra-t-il sans vengeance .^.. Levez-vous, peuples du Nord! venez assouvir votre juste fureur!
Mais ici où le meurtre respirait la vapeur du sang; ici où les nations obstruaient toutes les avenues et munissaient ou murmuraient comme les flots d'un torrent des montagnes quand ils rencontrent des détours et des obstacles ; ici où la vie et la mort ^^ n'étaient qu'un jeu pour le peuple romain , et dépendaient du caprice de la populace, ma voix seule retentit en ce moment, les rayons pàlissans de la lune éclairent l'arène déserte, les gradins écroulés , les nun"s à demi ruinés, et les galeries souterraines où mes pas réveillent la voix des échos.
Monument en ruine!... mais qtielle ruine! de sa masse ont été construits des murs, des palais , des villes presque
entières; et cependant vous promenez long-temps vos pas sur cet énorme cadavre, sans que rien indique encoi^e à vos yeux surpris où pouvait être tout ce qu'on lui a ravi. N'aurait-on t'ait que déblayer son enceinte? Mais, lorsque vous avez entièrement examiné ce monument colossal, la brèche se développe enfin tout entière devant vous. La lumière du jour la trahit ; les rayons du soleil sont trop brillans pour tous les objets sur lesquels le temps et Ihonime ont exercé leurs ravages.
cxuv.
Mais lorsque la lune commence à monter dans l'horizon, et s'arrête sur la dernière des arcades 5 lorsque les étoiles étincellent à travers les fentes des pierres , et que la brise légère de la nuit balance dans les airs la forêt qui couronne ces murs orisâtres, semblable au laurier sur le front chauve du premier César *'^ 5 lorsqu'une douce lumière est répandue autour de nous sans nous éblouir, alors les ombres des morts se lèvent dans cette enceinte magique : des héros ont foulé ces pierres ; c'est leur poussière que foulent nos pas *.
CXJLV.
« Tant que sera debout le Colysée, Rome sera debout'*''; ' quand le Colysée tombera, Rome tombera avec lui,- et » quand tombera Rome, le monde tombera avec Rome. » Ainsi s'exprimaient les pèlerins de ma patrie en parlant de cette vaste muraille du temps des Saxons , que nous sommes accoutumés d'appeler ancien ; chacune de ces trois choses périssables est encore sur ses fondemens : Rome, et la ruine du Colysée que rien ne pourra rétablir; le monde enfin, qui
* Ici chaque pierre a son nom ,
Ici chaque débris sa gloire.
Je passe , et mes pieds ont foulé .
Bans ce tombeau d'où sortit Itome , Les restes d'un dieu mutile Ou la poussière d'un grand homme.