CLVII
Vous ne pouvez tout voir , il vous faut diviser ce grand tout pour contempler tour à tour chacune de ses parties j et de même que l'océan forme mille rivages qui méritent vos regards , appelez toute l'attention de votre âme sur chaque objet isolé ; concentrez-y vos pensées jusqu'à ce que vous ayez gravé dans votre mémoire ses élégantes proportions , et déroulé graduellement le glorieux tableau qui n'a pu s'offrir dans son ensemble à vos yeux trop faibles pour l'embrasser d'abord.
Telle est l'imperfection de nos sens extérieurs : ils ne peuvent rien saisir que par degrés, et tout sentiment profond n'a plus de mots pour s'exprimer. C'est ainsi que cet édifice est au-dessus de notre admiration : sa grandeur extraordinaire défie d'abord la petitesse de notre nature, jusqu'à ce que, nous agrandissant avec lui, nous élevons notre âme à la hauteur de ce qu'elle contemple.
Arrêtez-vous , et ouvrez vos yeux à une clarté divine. Il y a qtielque chose de plus ici que la satisfaction de la surprise , ou que le sentiment religieux adressé à la divinité du temple, ou que la simple admiration pour l'art et les grands maîtres qui surent élever un édifice supérieur à tout ce qu a produit ou conçu l'antiquité. La source du sublime découvre ici ses profondeurs , l'homme s'y enrichit de ses sables d'or , et apprend tout ce que peuvent les conceptions du génie *.
Mais allons voir, au Vatican , la doideur ennobhe par les tortures de Laocoon , l'amour d'un père , et l'agonie d'un mortel supportée avec la patience d'un Dieu... Inutiles efforts! c'est en vain que les bras du vieillard se raidissent contre les replis tortueux dans lesquels le dragon le presse : cette longue chaîne vivante l'emprisonne dans ses anneaux empoisonnés; le monstre énorme multiplie ses angoisses et met enfin un terme à ses soupjrs étouffés.
* Si la poésie de Bvron avait déjà jiu nous donner quelque idée de la sensation que prof'uie Saint -Pierre de Rome , le génie de la peinture est parvenu à transporter dans la capitale de la France la sensation elle- même , et , osons le dire , le monument , avec la grandeur de son ensemble , la perfection de ses dé tails , et les teintes même du jour qui l'éclairé. Le Néorama de MM. Allaux eût appelé Michei-Ange à Paris, et Michel- Ange eût admiré avec transport celte sublime conquête delà peinture sur le plus beau des temples, (f' octobre 1827.)
Plus loin est le dieu dont Tare lance des traits inevitables, le dieu de la vie, de la poésie, et de la lumière : le soleil sous la forme humaine. Son fiont est tout radieux de la victoire qu'il a remportée : la flèche vient de partir l^rillante de la vengeance d'un innnortel ; ses yeux et le mouvement de ses lèvres expriment un noble dédain ; la puissance et la majesté respirent sur son visage, et son regard seul annoncerait un dieu.
Mais les élégantes proportions de ses formes semblent un rêve de l'amour, telles qu'elles eussent été révélées à quelque nymphe solitaire dont le cœur soupii-ait pour un amant immortel et s'égarait souvent dans ses visions. On y reconnaît tout ce que la beauté idéale put jamais faire concevoir à l'âme dans ses émotions les moins humaines, alors que chacune de ses pensées était ime inspiration du ciel et un rayon d'immortalité jetant au loin un éclat divin et réalisant peu à peu l'image d'un Dieu.
S'il est vrai que Prométhée ravit au ciel le feu qui nous anime, nous ne leur devons plus rien , grâce à l'artiste qui a su revêtir ce marbre poétique d'une éternelle perfection. Si c'est là l'ouvrage d'une main mortelle, ce n'est point une conception humaine^ le temps lui-même l'a regardée comme sacrée ; aucune boucle de sa chevelure n'a été réduite en poussière. Elle n'a pris aucuriç teinte du vernis des siècles , elle respire encore le feu qui a présidé à sa formation.
Mais où est-il le pèlerin de mes vers , l'être qui accompagnait jadis ma muse.** il tarde bien à reparaître sur la scène!... il n'est plus... ses courses sont terminées, ses visions se sont évanouies; il est lui-mcnio comme s'il n'evit jamais été. S'il
fut tout autre qu'un voyageur imaginaire , s'il pouvait être compté parmi les créatures qui vivent et souffrent... qu'on l'oublie. Son ombre se perd dans les masses 'confuses des domaines du néant.
Là se réunissent les ombres , les substances , la vie , et tout ce qu'elle attache à notre condition mortelle; là est étendu un voile universel à travels lequel tout devient fantôme. Un nuage s'élève entre nous , et tout ce qui fut jadis illustre ; jusqu'à ce qu'enfin la gloire le perce de ses rayons, et répande une lumière mélancolique qui règne dans le sombre empire des ténèbres. Cette Imiiière est plus triste que la p^.us triste nuit; car elle distrait nos regards ,
et nous force de contempler les profondeurs de l'abîme pour y chercher ce que nous deviendrons un jour , lorsque nous serons abaissés bien au-dessous de notre malheureuse existence. Et nous rêvons encore à la gloire! nous voudrions qu'elle rendît éclatant le vain nom que nous n'entendrons plus!... O pensée consolante! nous ne pouvons redevenir nous-mêmes : n'est-ce pas assez d'avoir supporté une fois les fardeaux qui ont pesé sur nos cœurs?... nos cœurs qu'inondait une sueur de sang.
Mais , silence ! ime voix s'élève de l'abîme ; c'est un murmure lointain et effrayant, tel qu'en fait entendre tout un peuple frappé d'une blessure profonde et incurable. Au milieu de l'orage et des ténèbres , la terre s'entr 'ouvre et gémit ; le gouffre est peuplé de fantômes : il en est un qui paraît une reine, quoique son front ne soit plus couronné; pâle , mais belle encore , elle embrasse son enfant avec une douleur maternelle, et l'approche vainement de son sein.
Dernier rejeton d'ime race de monarques, où es -tu? es-
nie CHILDE-HAROLD,
j)oir de plusieurs nations, as-tu cessé de vivre ? la tombe ne pouvait-elle pas t oublier et appeler une tête moins majestueuse et mo*ns chère ? Mère d'un moment ! hëlas , au milieu de cette nuit de tristesse , pendant que tu gémissais sur ton fils, la mort vint terminer toutes tes douleurs! avec toi se sont évanouies notre félicité présente et celle qu'espéraient pour l'avenir \m îles impériales.
La compagne du laboureur devient mère sans qu'il lui en coûte la vie, mais toi... hélas! tu étais si heureuse et si chérie de ton peuple ! ceux qui ne pleurent jamais la destinée des rois verseront des larmes sur la tienne. La liberté , le cœur désolé , perd ses plus douces espérances ; la liberté faisait des vœux pour toi, et voyait son arc -en -ciel arrêté sur ta tête... Et toi, prince infortuné et solitaire, c'était donc vainement que l'hymen t'avait uni à ta royale compagne, époux dune année, et père d'un enfant qui n'a point vécu* !
Ta robe nuptiale n'était qu'un tissu de deuil ; le fruit de ton hymen n'est que cendres : elle est couchée dans la poudre du cercueil la fille blonde des îles, l'amom^ de ses millions de sujets ! Avec quelle confiance nous remettions entre ses mains le soin de l'avenir ! et quoique cet avenir ne fût pour nous que la nuit de la tombe, nous aimions à penser que nos enfans obéiraient à son fils et béniraient la mère avec sa postérité désirée. Hélas ! cette promesse de bonheur était pour nous comme l'étoile chérie des bergers... et ce n'était qu'un météore.
Malheur à nous! et non à elle, car elle dort du plus paisible des sommeils. Hélas ! qu'eùt-elle trouvé sur le trône ?
\,c princi". de Savc-Cobour;;. a. p.
la vapeur incertaine que f'omie le souffle de la faveur populaire, les conseils perfides d'une cour de flatteurs, et ces oracles mensongers qui , depuis la naissance des monarchies, ont retenti comme un glas aux oreilles des princes, jusqu'à ce que les nations exaspérées se soient armées dans un transport de fureur. Etrange destinée, qui renverse les plus grands rois, et jette dans la halance opposée un poids redoutable à leur aveugle toute-puissance et qui les écrase tôt ou tard ^^.
Tels eussent pu être ses destins. Mais non , nos cœurs se refusent à le croire j si jeune et si belle ! bonne sans effort, grande sans avoir un ennemi , épouse et mère depuis un moment, et déjà la... Que de liens a brisés ce cruel moment! Princesse bien -aimée! depuis le cœur de ton père jusqu'à celui du dernier de tes sujets, se continue la chaîne électrique de notre désespoir. La fatale nouvelle de ton trépas s'est répandue comme la terreur d un ti emblement de terre : le deuil règne dans ces royaumes où tous s'enviaient le bonheur de t'aimer davantage.
Salut, Némi '°; déposée au centre d'une enceinte de vertes collines , tu te ris du vent furieux. En vain il a pu déraciner le chêne robuste , forcer l'océan à franchir ses limites et lancer jusqu'aux nues l'écume des flots, il faut qu'il respecte malgré lui le miroir de ton lac de cristal. Calme conune la haine qui dissimule, sa surface nous offre un aspect froid et tranquille que rien ne peut troubler; ses eaux tournent autour d elles - mêmes , semblables à un serpent endormi.
Les ondes de l'Albane , à peine séparées du lac de Némi arrosent la vallée voisine ; plus loin le Tibre promène ses flots j et'le vaste océan baigne cette plage du Latium ou
coinnicnça la guerre épique du Troyen *. dont l'étoile triomphante présida aux destinées d'un empire ; vous pouvez apercevoir aussi la retraite où Tullius allait oublier le bruyant séjour de Rome; et du côté où un rideau de montao^nes intercepte la vue, était jadis cette ^villa du pays des Sabins, où Horace aimait à trouver le repos '^
Mais j'oublie que le pèlerinage d'Harold est fini, et que nous devons nous séparer. Je lui dis adieu, il est arrivé comme moi au terme de sa course : mais qu'il noiis soit permis de regarder la mer encore une fois ; ses flots brillent à nos veux ravis, et, de la cime de la montagne d'Albe, nous revoyons l'ami de notre jeunesse, cet océan que nous avons suivi jadis depuis les roches de Calpé jusqu'aux lieux où le sombre Euxin entoure les Symplégades de ses vagues azurées.
De longues années, longues , hélas ! et pourtant peu nombreuses, de longues années se sont écoulées depuis pour Harold et potu' moi. Ah! nous sommes encore au même point; quelques chagrins, quelques larmes de plus, voilà tout ce que nous devons au temps. Ce n'est pas en vain cependant que nous avons parcouru la carrière de la vie ; nous avons reçu notre récompense... et c'est dans ces lieux que nous l'avons trouvée. Oui , c'est une véritable récompense de pouvoir se sentir renaître aux doux rayons du soleil , et d'éprouver, à l'aspect de la terre et des flots, ces joies pures qui nous font oublier qu'il est des hommes pour les corrompre.
CLXxvir.
Oh ! que ne puis-je habiter le désert avec une douce compa<^ne du pays des génies pour charmer ma solitude; heureux de perdre le souvenir des hommes, et de n'aimer qu'elle
* Arma virumquc , etc. , etc.
sans haïr personne ! O vous, élémens dont la noble inspiration reveille mon enthousiasme, ne pouvez-vous exaucer mes désirs? suis-je dans l'erreur en croyant que de semblables esprits habitent plus d'un lieu dans la nature ? hélas ! il est bien rare, s'ils existent, qu'ils daignent se communiquer à nous *.
cLXXviri.
Il est un plaisir dans les bois sans chemins frayés; il est un ravissement sur le rivage solitaire; il est une société là où aucun importun ne vous trouble , et non loin de la mer, car il y a aussi une musique dans le mugissement des vagues. Je n'aime pas moins l'homme, mais je chéris davantage la nature après ces entrevues avec elle, où j'oublie tout ce que je puis être, et tout ce que j'ai déjà été, pour me mêler avec l'univers, et éprouver ce que je ne puis jamais exprimer ni taire entièrement.
Déroule tes vagues d'azur, majestueux océan**! nulle flottes parcourent vainement tes routes immenses : Ihomme qui couvre la terre de ruines voit son pouvoir s'arrêter sur tes bords. Tu es le seul auteur de tous les ravages dont l'humide élément est le théâtre : il n'y reste aucun vestige de ceux de l'homme ; son ombre se dessine à peine sur ta surface, lorsqu'il s'enfonce comme une goutte d'eau dans
"^ En rapprochant cette stance de la 42 et 45' du troisième chant , on trourera une analogie piquante entre la pensée de Byron et celle d'un de nos vieux poètes:
Dieu les tient apités , et jarujis ne les laisse; D^UD aiguillon ardent il les pique et les presse. Ils ont les pieds à lerre et l'esprii dans le» cieux ; Le peuple les estime enragés, furieui; Ils errent par les bois , par les monts , par les prées , Ils jouissent tout seuls des nympb;?s et des fées.
BOXSAED. A. p.
*• Albano l'entendit , en découvrant l'abinie.
Saluer l'océan d'ua adieu si sublime, etc. De Lamartîjîf.
/'« chant du Pcicrinase d' Harold, j.. p.
tes profonds abîmes , privé de tomlieau , de linceul
et Ignore.
Ses pas ne sont point imprimés sur ta surface , tes doniaines ne sont point une dépouille pour lui... tu te soulèves et le repousses loin de toi; le lâche pouvoir qu'il exerce pour la destruction de la terre n'excite que tes dédains; tu le fais voler avec ton écume jusqu'aux nuages, et tu le rejettes, en te jouant, aux lieux où il a placé toutes ses espérances. Son cadavre gît sur la plage près du port qu'il voulait aborder,... et qu'il y reste!
Que sont ces arraemens redoutables qui vont foudroyer les villes de tes rivages, épouvanter les nations , et faire trembler les monarques dans leurs capitales ? Que sont ces citadelles mouvantes , semblables à d'énormes baleines , et dont les mortels qui les construisent sont si fiers qu'ils osent se parer du vain titre de seigneurs de l'océan , et d'arbitres de la guerre? que sont-elles pour toi? Un simple jouet: nous les voyons, coiume ta blanche écume, se fondre dans tes ondes anières, qui anéantissent également l'orgueilleuse Armada ou les débris de Trafalgar.
Tes rivages sont des empires ; ils changent sans cesse , et tu restes toiijours le même. Que sont devenues l'Assyrie, la Grèce, Rome et Carthage? Tes flots battaient leurs frontières aux jours de la liberté , et plus tard sous le règne des tyrans. Leurs peuples, esclaves ou barbares, obéissent à des lois étrangères. La destinée fatale a converti des royaumes en déserts... mais rien ne change en toi que le caprice de tes vagues : le temps ne grave aucune ride sur ton front d'azur; tel que te vit l'aurore de la création, tel tu es encore aujourd'hui.