CLXXXIII
Glorieux miroir où le Tout-Puissant aime à se contempler au milieu des tempêtes ; calme ou agité , soulevé par la brise, par le zéphyr ou par l'aquilon, glacé vers le pôle bouillonnant sous la zone torride, tu es toujours sublime et sans limites; tu es l'image de l'éternité, le trône de l'invisible; ta vase, féconde elle-même, produit les monstres de l'abîme. Chaque région de la terre t'obéit, tu t'avances terrible , impénétrable et solitaire.
Je t'ai toujours aimé, océan! et les plus doux plaisirs de ma jeunesse étaient de me sentir sur ton sein, errant à l'aventure comme tes flots. Dès mon enfance je jouai avec tes brisans : rien n'égalait le charme qu'ils avaient pour moi : si la mer irritée les rendait plus terribles , mes craintes me charmaient encore; car j'étais comme un de tes enfans, je me confiais gaiement à tes vagues, et je jouais avec ton humide crinière comme je le fais en ce moment*.
Ma tâche est finie, mes chants ont cessé; ma voix fait retentir l'écho pour la dernière fois. Il est temps d'interrompre un rêve trop prolongé, il faut éteindre la lampe qui m'éclairait pendantles ombres de la nuit... ce qui est écrit est écrit... que n'ai-je mieux fait! mais je ne suis plus ce que j'ai été ; mes visions voltigent plus transparentes autour de
"^ 0 Me trouver au milieu de la mer c'était n'avoir pas quitté ma patrie ; c'était, pour ainsi dire , être porté dans mon premier voyage , par ma nourrice , par la confidente de mes premiers plaisirs
• Le ciel voulut placer dans mon berceau une image de mes destinées. Elevé comme le compagnon des vents et des flots, ces flots , ces vents , cette solitude, qui furent mes premiers maîtres, convenaient peut-être mieux à la nature de mon esprit et à l'indépendance de mon caractère. »
Chateaubkund , Introduction aux Voyages, a. p.
moi, et le feu qui inspirait mon àme tremble, s'éteint et s'évanouit.
x\dieu! ce mot doit être et fut toujours un son qui nous afflige... adieu cependant, ô vous qui avez suivi mon pèlerin jusque dans ce dernier voyage ! Si votre mémoire conserve une seule de ses pensées, si vous tenez à un de ses souvenirs, ce ne sera pas en vain qu'il aura porté les sandales et le capuchon orné de coquillages. Adieu! que le regret ne soit que pour lui , s'il en est un ; et vous, profitez de la morale de ses chants*.
* O Muse , qui donnais ta lyre à ses douleurs ,
Viens donc ; suivons ses pas aux traces de ses pleurs.
De Lamartine.
V' chant fin Pèlerinage de Cliilde-Harold.
Ce cinquième chant de Cliildc-Harold a été traduit en beaux vers anglais par M. Lake, connu aussi comme éditeur plein de goùl et de savoir.
Le poème entier de Bjron a été traduit en vers français par M. Pothicr, qui a souvent ttiomplié avec bonheur des difficultés d'un semblable travail, a. p.
FIN DE rniT-DE-IIAROLn.
' La communication du palais du Doge avec les prisons de Venise a lieu par un pont ou galerie couverte, qui est au-dessus de l'eau , et qu'un mur de pierre partage en un passage et en une cellule. Les prisons d'état appelées Pozzi ou puits étaient pratiquées dans l'épaisseur des murailles du palais. Lorsqu'on conduisait le prisonnier à la mort , on lui faisait traverser la galerie jusqu'au côté opposé; on le faisait passer de là dans l'autre compartiment ou cellule du pont , et il y était étranglé. La porte basse par laquelle on introduisait le criminel dans cette cellule est aujourd'hui murée ; mais le passage est encore ouvert et connu sous le nom de Pont des Soupirs. Les puits sont sous le plancher de l'appartement qui est au bas du pont : il y en avait douze ; mais , à la première arrivée des Français, les Vénitiens fermèrent ou démolirent à la hâte le plus profond de ces cachots. Cependant on peut encore y descendre par une trappe , et se trainer par des trous à demi encombrés de ruines , jusqu'au fond des deux étages situés au-dessous du premier. Si vous avez besoin de vous consoler de l'extinction de la puissance patricienne, tous pourrez peut-être trouver là un terme à vos regrets. A peine si un rayon de lumière éclaire l'étroite galerie qui conduit aux cellules, et les cachots eux -mêmes sont dans une obscurité complète. Un petit trou du mur laissait seul parvenir l'air humide des passages, et servait à introduire la nourriture des prisonniers ; une planche élevée d'un pied au-dessus du sol était tout leur lit ; et les conducteurs vous disent qu'on ne leur permettait aucune lumière. Les cellules ont à peu près cinq pieds de long , deux et demi de large , et sept de haut. Elles sont directement les unes sous les autres; et dans les plus basses il est assez difficile de respirer. On ne trouva qu'un seul prisonnier , lorsque les républicains descendirent dans ces affreux cachots , et l'on dit qu'il y avait été plongé pendant seize ans. Mais ceux qui avaient habité les autres caveaux avaient laissé des traces de leur repentir ou de leur désespoir , qui sont encore visibles , et méritent d'être remarquées à cause de la franchise de ces infortunés. Quelques uns des détenus paraissent avoir été coupables envers le clergé, d'autres avoir fait partie de ce corps ; c'est ce qu'indiquent non seulement leurs signatures, mais encore les églises et les clochers griffonnés par eux sur les murs. Le lecteur ne peut être fâché de voir un échantillon de pensées inspirées par une aussi terrible solitude. Voici trois de ces inscriptions copiées au crayon :
Non ti fidar ad alcuno, pensa e taci
Se fugir vuoi di spioni insidi e lacci.
Il pentirti , pentirti , nulla giova ;
Ma ben di valor tuo la vera prova.
1607 a di 2 genaro. Fui retento p' la bestiemma p' arer dato da manzar a un morto.
Jacomo GRITTI scriise.
32 i NOTES
Un parlar poco et Negare pronto et Un pensar al One puo dare la vila A noi altri meschini.
i6o5. Ego Joan. BATISTA ad ecclesiam Cortellariu5.
De chi mi fido guardami Die, De chi non mi fldo giiardar'io.