POÈME
Le flambeau des nuits brille au milieu des cieux d'azur , et répand une douce lumière sur le rivage de Lora. Les vieilles tours d'Alva élèvent jusqu'aux nues leurs créneaux grisâtres. Le bruit des armes ne retentit plus dans le château solitaire.
Combien de fois les pâles rayons de la lime sont tombés sur les casques d'argent des guerriers d'Alva , lorsqu'au milieu de la nuit silencieuse ils s'avançaient couverts d'une armure étincelante!
Combien de fois sur ces rocs escarpés , au pied desquels viennent se briser les flots en courroux, la lune a vu la mori éclaircir leurs rangs , et les braves mordre la poussière !
Leurs yeux , qui ne devaient plus contempler l'astre resplendissant des jours , se détournaient de la plaine sanglante , et cherchaient , avant d'être couverts des ténèbres éternelles , à fixer encore une fois la pâle lumière de la lune.
Ils ont souvent béni cette clarté propice : elle était alors pour eux le flambeau de l'amour. Aujourd'hui elle n'est plus qu'une torche funèbre suspendue à la vovite des cieux.
La noble race des seigneurs d'Alva est éteinte. Les tours
de leur forteresse sont encore aperçues de loin , revêtues du vernis des siècles ; mais ces héros ne poursuivent plus le daim dans les bois , ni l'ennemi sur les champs de bataille.
« Antique château d'Alva! quels furent tes derniers maîtres? pourquoi la mousse couvre-t-elle tes remparts ?» Les pas des guerriers ne réveillent plus l'écho de ses voûtes qui ne répond qu'au sifflement d es aquilons.
Et lorsque la bise souffle avec violence on entend dans ses longues galeries un son terrible qui ébranle les murs tombant en poussière.
C'est le souffle de la tempête qui agite le bouclier du brave Oscar; mais la bannière du héros ne se déroule plus dans ces lieux , on n'y voit plus flotter son noir panache.
Angus avait béni le jour heureux qui vit naître Oscar. C'était son fils premier-né. Les vassaux vinrent s'asseoir autour de son foyer pour se réjouir avec leur seigneur.
Les chasseurs ont percé de leurs flèches le daim des forêts; le cor se fait entendre pour égayer le repas : cette musique guerrière réjouit le cœur des braves montagnards.
« Un jour, s'écriaient-ils avec transport, ces fanfares précéderont le fils du h(ros, lorsqu'il conduira ses soldats à la victoire. »
Une autre année n'était pas encore écoulée, qu Angus fut père d'un second fils : le jour de sa naissance fut encore un jour de fête; elle fut aussi célébrée par de joyeux festins.
Angus apprend à ses fils à courber l'arc et à chasser le chevreuil sur les sombres collines d'Alva. Oscar et Allan dans leurs courses rapides laissaient loin d'eux leurs agiles lévriers.
Mais, à peine sortis de l'enfance, ils sont déjà reçus dans les rangs des guerriers. Ils savent déjà manier la lance et percer l'ennemi d'un javelot homicide.
Les cheveux noirs d'Oscar flottaient au gré des vents. La tête d'AUan était ombragée d'une chevelure divisée en boucles brillantes , mais son front était pâle et pensif.
Oscar avait l'àme des héros. Ses regards n'exprimaient que la franchise et la vérité. Allan avait appris de bonne heure à dissimuler et à prodiguer de douces paroles.
Tous deux étaient vaillans, et la lance des Saxons s'était souvent brisée sur l'acier de leurs boucliers. Mais si le cœur d'Oscar ne connaissait pas la peur , il connaissait les émotions plus douces de l'amour.
Le caractère d'AUan démentait la beauté de son corps digne de renfermer une âme plus noble; l'orage de sa vengeance tombait comme la foudre sur ses ennemis.
Des tours éloignées de Southannon vint une jeune et belle châtelaine ; les terres de Kenneth devaient former sa dot; c'était la fille de Glenalvon.
Oscar aspire au bonheur de la nommer son épouse ; Angus sourit au désir de son fils : l'alliance de la fille de Glenal
von flattait l'orgueil du seigneur d'Alva.
J'entends l'harmonie des cors, j'entends le chant nuptial. L'air retentit de chansons joyeuses que répètent les échos charmés.
Les guerriers avec leurs casques au panache rouge s'assemblent dans le château d'Alva. Chacun d'eux est couvert de son manteau de diverses couleurs , et attend les ordres de son chef.
Mais ce n'est point à la guerre qu'ils sont appelés ; le cor ne fait entendre que des sons d'allégresse : on va célébrer les noces d'Oscar; tous les chants invitent aux plaisirs.
Mais où est Oscar? n'est-il pas déjà tard? est-ce là l'impatience d'un futur époux? Tous les hôtes, toutes les dames , sont réunis dans le château ; il ne manque qu'Oscar et son frère.
Allan arrive enfin et va se placer à coté de la fiancée. « Pourquoi Oscar ne vient-il pas ? demande Angus; où est-il?» Son frère répond : « Il n'est point venu avec moi dans la clairière.
>• Peut-être , oubliant le jour de ses noces , s'est-il égaré à la poursuite des chevreuils; peut-être les flots de rocéan retiennent- ils sa barque? cependant Oscar est rarement retardé par les flots. »
« Non ! non ! reprit le père alarmé 5 ce n'est ni la chasse ni les flots qui retiennent mon fils. Ferait-il im tel affront à Mora? aucun obstacle pourrait-il l'arrêter?
» Guerriers , mes amis, cherchez partout mon fils. Allan, parcours avec eux les domaines d'Alva; partez, je ne veux pas de réponse que mon Oscar ne soit trouvé. «
Tout est en confusion. Des voix sauvages crient le nom d'Oscar dans les vallées; les vents murmiuent le nom d'Oscar, jusqu'à ce que la nuit étende ses ailes sombres sur la terre.
Le même nom vient interrompre le silence des ténèbres; mais les échos sont vainement interrogés. Le crépuscule du matin a paru, et Oscar n'est point encore de retour.
Pendant trois jours et trois nuits , repoussant le paisible sommeil, le seigneur d'Alva cherche son fils dans les montagnes. Plus d'espérance, il s'abandonne à sa douleur et arrache ses cheveux blancs.
'< Oscar! ô mon fils!... Rends-moi le soutien de ma vieillesse, Dieu du ciel, ou du moins, s il n'est plus, livre son assassin à ma vengeance.
» Peut-être les ossemens blanchis d'Oscar restent-ils sans sépulture sur quelque roche déserte. Accorde , grand Dieu, à son malheureux père d'aller rejoindre Oscar chez les morts !
>> Mais peut-être vit-il encore. Calmons mon désespoir. Pardonne, Dieu tout-puissant, au trouble de mon âme; si ma voix injuste accuse ma destinée, pardonne-moi ma prière impie.
» Mais s'il ne vit plus pour moi , je descends sans honneui' dans la tombe. L'espérance des vieux jours d'Angus est perdue. Hélas ! ai-je mérité ce malheur ? »
Ainsi s'affligeait ce père infortuné, jusqu'à ce que le temps, qui adoucit les douleurs les plus cruelles , rendit la sérénité à son front et fit cesser ses larmes.
Une espérance secrète lui disait quelquefois encore qu'Oscar reviendrait peut-être; cette espérance était tantôt écoutée , tantôt regardée comme trompeuse. Pendant une année le père pleura son fils.
Les jours succédaient aux jours ; l'astre de la lumière parcourait son cercle accoutumé. Oscar ne vint point réjouir la vue de son vieux père ; mais la douleur d'Angus devint plus tranquille.
Allan lui restait encore : devenu la seule consolation du vieillard, Allan eut bientôt touché le cœur de Mora. La beauté avait prodigué tous ses dons au frère d'Oscar.
DE LOISIR. 2i)
«Oscar n'existait plus, se disait-elle; rien n'égalait les charmes d'Allan. Si Oscar vivait, une autre vierge avait séduit son cœur infidèle. »
« — Laissons s'écouler une année , leur dit Angus ; si mes espérances sont vaines, je n'écouterai plus les tendres regrets d'un père , je désignerai moi-même le jour de votre hymen. »
Ce terme désiré arrive : le jour a paru qui doit unir Allan et Mora. L'année de leur inquiétude est déjà loin. Le sourire embellit les lèvres des amans.
J'entends l'harmonie des cors, j'entends le chant nuptial; l'air retentit des chansons joyeuses qxie répètent les échos charmés.
Les vassaux , parés comme aux jours de fête , se rassemblent de nouveau dans les galeries d'Alva; tous leurs discours respirent la gaieté : ils ont oublié ce qui les attrista jadis.