AU DUC DE DORSET
Dorset ! toi dont les premiers pas ont erré avec les miens pour explorer tous les sentiers des ombrages d'Ida *, toi que l'affection m'apprit à défendre , et pour qui je fus moins un tyran qu'un ami , malgré les coutumes de notre jeune république qui t'ordonnaient d'obéir et me donnaient le droit de te commander! toi , sur la tête de qui , dans quelques années , pleuvront les dons de la richesse et les honneurs de la puissance ; dès à présent , un nom illustre t'appartient , au premi-er rang par ta naissance , un des premiers auprès du trône.
Cependant, Dorset, que ton âme ne se laisse pas séduire au point de fuir la science si belle 5 ne t'affranchis pas d'une contrainte salutaire * , quand bien même tes précepteurs , restant passifs , et craignant de déplaire au disciple titré dont le souffle peut les élever un jour, verraient d'un œil complaisant les erreurs d'un jeune duc , et encourageraient les fautes qu'ils n'oseraient punir ^.
Lorsque de jeunes parasites qui ploient le genou devant la richesse , leur idole... mais non devant toi ! car, dès l'aurore de la simple adolescence , on trouve des esclaves pour flatter et cajoler ; lorsque ces jeunes parasites te déclareront : " que la pompe doit entourer celui que la naissance prédes-
* Il ne s'agit point ici du mont Ida ; niais Ida est le nom poétique de Hario\ron-lhe-Hill , où Byron s'était trouvé le condisriple du dur de Dorset, a. r.
tine aux grandeurs ; que les livres ne furent faits que pour des fous condamnés à une occupation servile, et que des âmes supérieures dédaignent les règles ordinaires , » ne les crois pas. — C'est le sentier de la honte qu'ils te montrent ; ils cherchent à ternir l'honneur de ton nom. Tourne-toi vers le petit nomhre de ces amis d'enfance, dont l'àme dédaigne d'approuver le mal; ou, si parmi tes condisciples d'Ida aucun n'ose faire entendre la voix sévère de la vérité, interroge ton propre cœur, il avertira ta jeunesse du danger; car, je le sais , la vertu y règne encore.
Oui ,j'ai étudié ton caractère pendant bien desjours,* mais à présent de nouveaux soins m'appellent loin de toi. Oui , j'ai reconnu que ton âme généreuse était faite pour le bonheur des hommes , si elle était bien dirigée. Ah ! quoique moi-même je sois , par ma nature, hautain, impétueux , impatient de tout frein, imprudent, et réservé à mille erreurs qui rendent ma chute certaine , je voudrais du moins tomber seul : quoique aucun précepte ne puisse maintenant dompter mon cœur orgueilleux, j'aime les vertus qui ne sauraient m'appartenir. Ce n'est pas assez , météore d'une heure, de briller avec les autres enfans du pouvoir ; ce n'est pas assez de la petite vanité d'enfler les annales de la pairie d'une suite de noms qu'on ne trouve que dans cette page , pour partager le lot commun de la foide titrée, entrer un moment dans la vie , et être oublié au tombeau , où rien ne te distinguera des morts vulgaires, excepté la froide pierre qui couvrira ta tête , l'écusson tombant en poudre, et le parchemin du héraut d'armes , ce registre orné par le blason mais négligé ! Voudrais-tu être de ces lords qui , mourant sans honneurs , ne trouvent qu'au cercueil une place pour laisser un nom indigne de leurs aïeux ? voudrais-tu dormir comme eux dans ces sombres voûtes qui cachent leurs cendres, leurs folies et leurs vices , sous un mausolée que les armoiries décorent d'emblèmes , destinés à n'être jamais interrogés ? J'aimerais à te voir d'un œil prophétique , exalté parmi les hom-
mes sages et les hommes vertueux , poursuivre une longue et glorieuse carrière : le premier par le talent comme par le rang , mépriser les vices , éviter toutes les bassesses , non le favori de la fortune, mais le plus noble de ses fils.
Jette les yeux sur les annales du passé: les actions de les ancêtres ont brille d'un grand éclat.
L'vm d'eux , quoique courtisan , fut un homme de mérite , et il eut le noble honneur de faire naître le théâtre britannique ^ : un autre , non moins renommé par son esprit , fut également illustre dans les cours , les camps et les sénats ; brave au champ de bataille , favorisé par les muses , jouant partout un rôle brillant , toujours distingué de la foule , l'orgueil des princes , et celui du Parnasse *. Tels furent tes ancêtres : en portant leur nom, ne sois pas seulement l'héritier de leurs titres , mais aussi de leur gloire. L'heure approche, et dans quelques jours va finir pour moi ce petit monde de tristesse et de plaisir. Chaque son de l'horloge m'avertit que je vais quitter ces ombrages . où je cultivais fespérance, la paix et l'amitié; l'espérance qui variait ses couleurs comme l'arc-en-ciel , et dorait les ailes des heures fugitives; la paix, que la sombre réflexion ne troublait jamais en évoquant les fantômes d'un avenir malheureux ; l'amitié , dont l'enfance seule connaît les vrais sentimens ; hélas ! l'enfance aime trop bien pour aimer long-temps. Adieu à tout ce bonheur ; je ne veux pas m' arrêter plus long-temps sur des tableaux qui me sont chers , comme à l'exilé sa terre natale , lorsqu'il la voit s'éloigner lentement sur l'horizon bleu des flots , et que ses yeux attristés ne trouvent pas de larmes.
Dorset , adieu ; je ne réclamerai pas un faible souvenir dans im cœur si jeune : le jour de demain y effacera jus- (|u'aux dernières traces de mon nom ; et cependant un jour peut-être, dans un âge plus mûr, puisque le hasard nous a jetés dans la même sphère , puisque le même sénat , la même
cause, peuvent demander notre suffrage pour l'Etat, nous pourrons nous rencontrer et passer l'un près de l'autre avec un coup d'œil d'indifférence. Pour moi désormais, ni ami ,ni ennemi, étranger atout ce qui peut t'arriver d'heureux ou de malheureux , je n'espère plus rappeler avec toi les évènemens de notre enfance ; je ne goûterai plus avec toi les plaisirs de 1 intimité 5 ce ne sera plus que dans une foule que j'entendrai ta voix bien connue. Cependant si les souhaits d'un cœur inhabile à chssimuler des sentimens qu'il devrait peutêtre taire, si...; mais je termine ce sujet trop prolongé... Si ces souhaits ne sont pas formés en vain , l'ange gardien , protecteur de ta destinée , qui t'a vu naître grand seigneur , te verra mourir couvert de gloire.
' Dans les écoles publiques d'Angleterre, les enfans des classes inférieures sont complètement subordonnés à ceux des classes plus élevées : aucun rang n'est exempt de cet état de novicia t et d'épreuves , comme c'est juste ; mais , au bout d'un certain temps , les plus jeunes commanderont à leur tour à ceux qui seront au-dessous d'eux dans l'école *.
' Qu'il me soit permis d'aller au-devant de toute allusion personnelle : je mentionne d'une manière générale une faiblesse trop fréquente parmi les précepteurs.
3 Thomas Sackville , lord Buckurst. créé comte de Dorset par Jacques I , fut un des premiers et des plus brillans ornemens du Parnasse de son pays, et le premier auteur d'une tragédie régulière. (Anderson , les Poètes anglais.)
^ Charles Sackville , comte de Dorset , estimé l'homme le plus accompli de son temps, fut également distingué dans la cour voluptueuse de Charles II et à la cour austère de Guillaume III. Il se conduisit avec beaucoup de bravoure dans la bataille navale livrée aux Hollandais en i665 , et la veille il composa ses vers bien connus. Son caractère a été célébré par Dryden , Pope , Prior el Congrève. (Anderson , les Poètes anglais.)
Le terme d'argot , pour désigner le petit ilote des écoles anglaises, est fiig; ainsi lord Dorset était le fag de lord Byron. i. p.