I. 3 J CHILD EH AU OLD
L'n jour je reviendrai à toi; j'ai interrompu mes chants pour te rendre ici un premier hommage. Oubliant l'Espagne, ses enfans généreux, leurs aimables sœurs et leur destinée chère à toute âme libre , je t'ai saluée, auguste montagne, en laissant tomber une larme. Je reviens à mon sujet; mais permets-moi d'emporter de ton séjour sacré quelque gage de souvenir ; accorde-moi une feuille de l'arbre immortel de Daphne , et ne souffre pas que l'espérance de celui qui t'invoque soit regardée comme un vain orgueil.
Non , jamais , aux beaux jours de la Grèce , ton gigantesque rocher n'aperçut à ses pieds un semblable chœur de beautés ; jamais , lorsque la prêtresse embrasée du feu céleste faisait entendre l'hymne pythique , Delphes ne vit un groupe de vierges plus dignes d'inspirer les chants de l'amour que ces filles de l'Andalousie , élevées par les désirs séduisans. Ah! que n'habitent-elles ces paisibles bocages quoffre encore la Grèce, quoique la gloire soit exilée de ses vallons !
La fière Seville est belle ; il lui est permis de vanter sa force , sa richesse et son antique origine *^; Cadix , qui s'élève sur la côte lointaine, est encore plus séduisante, mais ne mérite pas de nobles louanges. Vice corrupteur, que tes voluptueux sentiers ont de charmes ! Lorsque le sang de la jeunesse bouillonne dans nos cœurs , qui peut éviter d'être fasciné par ton regard magique ? Tu nous suis sous la forme d'un serpent avec une tête d'ange , et tu sais varier ton aspect trompeur selon le goût de chaque mortel.
Lorsque Paphos tomba détruit par le Temps ( vieillard maudit, la reine qui soumet l'univers doit te céder aussi! )
les plaisirs s'envolèrent pour chercher un climat aussi doux : et Vénus, fidèle à la mer seule qui fut son berceau , l'inconstante Vénus daigna choisir le séjour de Cadix, et fixer son culte dans la ville aux blanches murailles : ses mystères sont célébrés dans mille temples ; on lui a consacré mille autels , où le feu divin est entretenu sans cesse.
Depuis le matin jusqu'à la nuit, depuis la nuit jusqu'au moment où laurore éveillée en sursaut jette en rougissant un timide regard sur la bande bruyante qui court aux plaisirs , on entend la tendre romance, on voit tresser des guirlandes de roses , préparer de bizarres jeux et de nouvelles folies, qui rivalisent entre elles. Dites adieu pour long-temps aux plaisirs tranquilles du sage, vous qui venez vous fixer à Cadix ; rien n'interrompt ces fêtes , quoique au lieu de la véritable dévotion l'encens monacal s'élève seul jusqu'au ciel; mais l'amour et la prière s'unissent, ou se partagent le jour.
Le dimanche arrive. Comment sur ce rivage chrétien honore-t-on le jour destiné à un pieux repos? Ou le consacre à une fête solennelle : écoutez! n'entendez-vous pas mugnle roi des forêts? Il brise les lances qu'on lui oppose , il renverse de ses cornes les chevaux et les cavaliers, et ses naseaux aspirent la vapeur de leur sang : l'arène retentit de grands cris pour réclamer un nouveau combat. La foule lurieuse applaudit à l'aspect des entrailles palpitantes; la beauté n'a point détourné les yeux, elle n'a même pas feint d'être attristée.
C'est le septième jour, le jubilé de l'homme. O Londres ! lu connais bien le jour delà prière! ton bourgeois élégant, ton artisan propre et tes apprentis bien vêtus vont respirer l'air pour toute la semaine: tes fiacres, tes whiskys, tes
chaises à un cheval et l'immble gig * roulent à travers tous tes faubourgs; ils courent à Hampstead, à Brentford, à Harrow **, jusqu'à ce que le cheval épuisé oublie de traîner la voiture , qui reste immobile dans l'ornière et provoque les railleries jalouses des piétons.
Les bateaux de la Tamise promènent des belles parées de rubans; d'autres aiment mieux la route à barrières ^^^ comme plus sûre; il en est qui gravissent la colline de Richmond, ceux-ci préfèrent se rendre à Ware , et ceux-là au coteau d'Highgate. Ombrages de la Béotie, demandez-vous pourquoi ^^ ? C'est pour célébrer les rites du culte solennel de la Corne , tenue dans la main consacrée du mystère et par le nom redouté de laquelle jurent les jeunes hommes et les jeunes filles , en consacrant leurs sermens par des libations et des danses qui durent jusqu'au malin ^***.
* Espèce de cabriolet : la forme de ces diverses voitures plus ou moins connues à Paris varie tellement avec la mode, qu'il est difficile de les décrire. Il n'en est aucune qui ne fût un carrosse de roi auprès de nos coucous, a. p.
** Village près de Londres : c'est à Harro-w-on-the-Hill que Byron fit une partie de ses éludes élémentaires. Voyez sa vie. a. p.
"^'^ Tlic turnpike : les barrières de péage des routes anglaises, a. p.
***'^ On trouve dans les tavernes duvillaged'Highgate deux cornes vénérables, et la première fois qu'un étranger s'y arrête, on le force de prononcer sur cet emblème symbolique un serment dont voici la teneur :
0 Je jure de ne jamais embrasser la servante quand je pourrai embrasser la maîtresse ; de ne boire jamais de la petite bière quand je pourrai boire du porter, etc. »
La céi'émonie par laquelle on prélude à ce serment burlesque est un peu tombée en désuétude ; elle me rappelle la foire annuelle des Cornes qui se tient à Cliaillon dans le comté de Kent , le jour de Saint-Luc , iS octobre. Une affiche l'annonce aux bourgs adjacens , et l'on y voit accourir une foule tuuuiltueuse qui s'est réunie au rendez-vous général de Cuckold's Point ^la Pointe des Cornards) , près Deplford. Chacun s'est paré de ce signe qui ornait la tète de Jupiter Ammon : c'est la coitFure obligée du jour. On ne vend guère à cette foire que des cornes de bélier et toutes sortes d'inslrumens en corne : les figures de pain d'épices même en sont décorées. Foyez dans l'ouvrage où nous puisons cette note, quelle origine la tradition donne à celte foire. [Voyage bistnrique cl tideraire CH ^hii^leteno cl vu li cosse , tome i", page 190. ) a. r.
Chaque nation a ses folie»; les tiennes, belle Cadix, ne ressemblent pas aux nôtres. Aussitôt que la cloche du matin a sonné neuf heures, tes dévots habitans comptent les grains de leurs rosaires : ils prient la vierge sans tache ( la seule, je crois, qui soit vierge à Cadix ); ils la prient deles déUvrer d'autant de crimes qu'elle a de fidèles prosternes à ses pieds. Ils courent de là en foule au cirque. Le même plaisir y appelle la jeunesse et les vieillards , le riche et le pauvre.
LXXIÏ.
La lice est ouverte, l'arène spacieuse est libre; sur les gradins de l'amphithéâtre sont assis et comme entassés des milliers de spectateurs. La trompette n'a pas encore fait entendre ses fanfares, et déjà il ne reste plus de place pour celui qui arrive trop tard. Là sont accourus les Dons *, les Grands ^ et surtout les dames habdes dans l'art des œillades amoureuses ; mais elles sont toujours disposées à guérir les blessures qu'ont faites leurs malicieux regards. Ici le froid dédain ne donne à aucun amant ce genre de mort dont se plaignent souvent les poètes lunatiques qui chantent les traits cruels de l'amour.
Tous les spectateurs gardent le silence. La tête ornée d'un blanc panache, portant des éperons d'or et armés d'une lance légère , quatre cavaliers , montés sur de fiers coursiers, se préparent à de périlleux exploits; ils s'inclinent en s'avançant dans la lice; leurs riches écharpes flottent au gré des vents , et leurs coursiers bondissent avec grâce. S'ils se distinguent dans le combat , ils recevront les applaudissemens prolongés de la foule et le sourire des belles : douce récompense des plus nobles actions ! les rois et les guerriers en obtiennent-ils jamais de plus belles ?
* Les gentilshommes qui prennent le Don devant leurs noms : c'est-à-dire les deux tiers de l'Espagne, a. p.
Revêtu d'habits brillans et d'un superbe manteau, mais toujours à pied dans le centre de l'arène, l'agile matador est impatient d'assaillir le roi des troupeaux. Mais d'abord il a parcouru le cirque d'un pas prudent, de peur que quelque obstacle imprévu ne vienne l'arrêter dans sa course rapide. Son arme est un javelot , il ne combat que de loin ; c'est tout ce que l'homme ose tenter sans le coursier fidèle qu'il condamne trop souvent , hélas ! à recevoir pour lui les blessures et la mort.
Le clairon a retenti trois fois, le signal est donné, l'antre s'ouvre , l'attente muette a les yeux fixés sur l'enceinte populeuse du cirque silencieux.
Excité par un coup de fouet, l'animal terrible s'élance; et, portant autour de lui des regards sauvages, il frappe l'arène sablonneuse d'un pied retentissant : il ne fond pas aveuglément sur son ennemi; il dirige d'abord ses cornes menaçantes à droite et à gauche pour mesurer ses coups , se bat les flancs de sa queue mobile, et ses yeux rouges se dilatent et paraissent en feu.
Soudain il s'arrête, son regard s'est fixé. Fuis, jeune homme imprudent, fuis ou prépare la lance : voici le moment de périr ou de déployer cette adresse qui peut encore te soustraire à sa fureur. Les agiles coursiers "savent se détourner adroitement: le taureau écume, mais il n'évite point les coups qu'on lui porte; des flots de sang s'échappent de ses flancs déchirés; il fuit, il s'agite furieux de ses blessures ; une grêle de javelots l'accable , les coups de lance se succèdent rapidement, ses longs mugissemens expriment sa douleur.
11 revient; ni javelots ni lances ne l'arrêtent, les prompts
détours du coursier sont inutiles. En vain les cavaliers lui opposent leur force et leurs armes , il méprise tout : un de leurs chevaux couvre la terre de son cadavre; un autre est entr'ouvert,ô spectacle d'horreur ! et son poitrail ensanglanté laisse voir les organes palpitans de la vie. Frappé à mort, il traîne son corps d'un pas chancelant et sauve son maître d'un danger certain.
t XXVIII.
Vaincu, haletant, mais furieux jusquau dernier moment, le taureau immobile dans l'arène, au milieu de ses ennemis hors de combat, se fait craindre encore malgré ses ])lessures , les fers de lance et les dards qui sont attachés à sa peau.
C'est le moment où les matadors tournent autour de lui en agitant leur manteau ronge et leurs javelots : il fait un dernier effort et fond comme la foudre ;. vaine fureur! une main perfide abandonne le manteau, les yeux du taureau en sont enveloppés : c'en est fait , il va tomber sur le sable.
Le fer du javelqt reste enfoncé à l'endroit où le large cou de l'animal se joint à l'épine dorsale : il s'arrête, il tressaille, mais il dédaigne de reculer; il tombe au miheu des cris de triomphe, sans pousser un dernier gémissement, et meurt sans agonie. Un char pompeusement décoré s'avance : on y place le^ cadavre du vaincu. Doux spectacle pour le peuple ravi! Quatre chevaux rapides, mais domptés , mordent leurs freins en traînant cette lourde masse qu'on aperçoit à peine au milieu de la foule.
Tel est le jeu barbare qui rassemble souvent la jeune Castillane et amuse le berger espagnol. Accoutumés de bonne heure à voir couler le sanir, leurs cœurs se délectent dans la
et *
vengeance, etvoient sans être émus les douleurs des hommes.
138 CHILDE-HAUOLD.
Que tie dissensions domestiques ensanglantent les paisibles hameaux! Quoique une armée nombreuse se soit réunie contre l'ennemi, il reste encore assez d'Espagnols loin des camps pour aiguiser en secret le poignard qui doit punir par le trépas la plus légère offense.