XL IX
Sur cette vaste plaine au sol nivelé que bordent au loin des rochers où s'élèvent encore les tours des Maures, la terre a été creusée de tous côtés p«r le fer des chevaux : le gazon noirci par les flammes atteste que l'Andalousie a vu les ennemis; ici étaient leur camp, les feux de la garde et les postes avancés : ici le brave laboureur a emporté d'assaut le rdd du dragon. ; il voit encore ce lieu avec orgueil , et montre ces rochers qui furent si souvent perdus et repris.
l?a GHILDK- HAROLD.
Tous ceux que vous rencontrerez dans les sentiers ornent leur tête d'une cocarde^ couleur d'ecarlate, qui vous avertit si c'est un ami ou un ennemi qui vient à vous. Malheur à l'homme qui ose paraître sans ce signe de loyauté *! le poignard est toujours aiguisé , et le coup imprévu ! Ah ! les soldats de la France seraient hientôt repoussés loin des Espagnes , si les dagues perfides , cachées sous un manteau , pouvaient émousser le tranchant du sabre et dissiper la fumée du canon.
Aussi loin que la vue peut atteindre , chaque sombre rocher de la Morena présente une batterie meurtrière : l'obusier, les chemins coupés, la palissade hérissée de pieux, les fossés inondés , les bataillons en armes , la sentinelle vigilante , le magasin creusé dans la profondeur du roc , le coursier tout sellé sous un abri de chaume, les boulets amoncelés en pyramides *°, les feux toujours allumés , annoncent ce qui va suivre.
Celui dont le regard menaçant a suffi pour renverser des rois de leurs trônes s'arrête un moment avant de lever son sceptre ; pendant un court moment il daigne retarder. Bientôt ses légions sauront s'ouvrir un passage à travers ces vains obstacles ; et l'Occident sera forcé de reconnaître le fléau de la terre. Ah! belle Espagne, qu'il sera triste ce jour de désastre où tu verras tes enfans précipités en foule dans le séjour des morts **, pendant que le vautour des Gaules déploiera ses ailes victorieuses !
LUI
Faut-il que ta jeunesse si fière et si brave soit immolée
* LoYALTT , fidélité au roi ; royalisme, a. p. •* Hades, a. p.
pour assouvir l'ambition d'un tyran? Il n'est donc point de milieu entre l'esclavage et la tombe, entre le triomphe de la rapine et la destruction de l'Espagne ? Le Dieu qu'adorent les mortels a-t-il arrêté sa ruine et n'écoutera-t-il pas sa voix suppliante ? Les prodiges de la valeur seront-ils inutiles ? Les conseils des sages vieillards, l'amour de la patrie, le feu de la jeunesse et le cœur indomptable de làge mùr, rien ne pourra donc soustraire l'Ibérie à sa malheureuse destinée !
Est-ce en vain que la vierge espagnole aura suspendu aux saules sa guitare silencieuse ? Oubliant son sexe , elle a revêtu la cotte-de-mailles des guerriers, elle partage leurs périls et chante l'hymne des batailles. Celle qui naguère pâlissait à la vue d'une blessure , et que les cris lugubres de l'oiseau de nuit glaçaient de terreur , voit aujourd'hui de sang-froid l'éclair des sabres et la forêt mouvante des baïonnettes ; foulant aux pieds les soldats expirans , elle s'avance avec le pas de Minerve dans des lieux où Mars lui-même craindrait de marcher.
O vous , qui entendrez avec étonnement l'histoire de ses exploits, si vous l'aviez connue dans des temps plus doux pour elle ; si vous a\ iez admiré ses yeux plus noirs que le noir tissu de son vcfile ; si vous aviez entendu sa voix si vive et si tendre dans le boudoir *; si vous aviez vu ses longues boucles de cheveux qui défient l'art du peintre, sa taille aérienne et sa grâce plus qu'humaine , auriez-vous pu croire que les tours de Saragosse la verraient un jour sourire à l'aspect du danger à tête de Gorgone, commander des soldats et conduire la chasse terrible de la gloire ?
Son amant tombe,... elle ne répand point une larme inop-
* La<î)'s howcr, appartement secret d'une dame. a. p.
portuiie j son chef est tué... elle le remplace au poste fatal ; les soldats reculent... elle s'oppose à leur lâche fuite; l'ennemi est repoussé ... elle guide les vainqueurs : qui pourrait apaiser mieux qu'elle l'ombre d'un amant? Qui pourrait venger aussi bien la mort d'un chef, et rendre l'espérance aux guerriers consternés ? Qui serait aussi acharné sur les Français mis en fuite par la main d'une femm^ , devant un mur près de crouler *'.
La fille de l'Espagne n'est pas cependant d'une race d'amazones; l'Amour la forma plutôt pour ses artifices enchanteurs : si elle rivalise de courage avec ses frères , si elle ose se mêler dans leurs phalanges armées , son ardeur martiale n'est que le courroux de la tendre colombe mordant la main qui menace son époux. Supérieure , par sa douceur et par son courage , aux femmes des autres climats , elle a une âme plus magnanime et des attraits aussi puissans.
Ses joues portent une fossette imprimée par le doigt arrondi de l'Amour ^^. Ses lèvres , nid de baisers prêts à s'envoler , disent à son amant de les mériter par sa vaillance. Que la fierté de son regard a de charmes ! Phébus n'a pu dépouiller son teint de sa fraîcheur et de son doux coloris que ses rayons rendent même plus cliarmans. Qui pourrait aller chercher dans le Nord des beautés plus pâles ? que leurs formes semblent pauvres, frêles et languissantes!
O vous , climats que les poètes aiment à vanter , harems de cette contrée où je fais résonner ma lyre à la gloire des beautés ibériennes dont un cynique lui-même admirerait les charmes , osez leur comparer vos houris à qui vous craignez de laisser respirer l'air libre des cieux, de peur que 1 Amour ne vole à elles, sur les ailes de la brise! osez com-
parer vos houiis avec les filles de l'Espagne aux yeux noirs ! Reconnaissez donc que nous trouvons dans leur patrie le paradis de votre Prophète , ses vierges célestes , et leur douce beauté d'ange.
Et toi, Parnasse *\ que j'aperçois en ce moment, non dans le délire d'un songe , non dans l'horizon fabuleux d'un poème , mais dans toute la pompe de ta majesté sauvase , élevant jusqu'aux nues ton front couronné de neige ! peuton s'étonner si j'essaie de tirer ces accords de ma lyre? Le plus humble de tes pèlerins pourrait-il , en passant si près de toi , ne pas te saluer de ses chants , quoique aucune muse ne prenne plus l'essor sur tes hauteurs ?
Combien de fois j'ai rêvé de ton mont sacré! Celui qvi ne connaît pas ton nom glorieux ignore les plus divines inspirations de l'homme! Aujourd'hui que je t'aperçois, je rougis de te célébrer avec de si faibles accens; lorsque je pense à ceux qui t'ont invoqué jadis , je tremble et ne puis que fléchir le genou. Je n'ose élever la voix, ni prendre un vain essor ; mais je contemple en silence ton dais de nuages, content du moins de penser que je te vois.
Plus heureux en ce moment que tant de bardes illustres que le destin enchaîna sur des rivages lointains, verrais-je sans émotion ces lieux sacrés que d'autres croient voir dans leur délire sans les avoir jamais visités ? Quoique Apollon n'habite plus sa grotte , et que toi , jadis le séjour des Muses, tune sois plus que leur tombeau, un doux génie règne encore dans ces lieux , soupire avec le zéphyr, se tait dans les cavernes , et glisse d'un pied léger sur cette onde mélodieuse.