Oeuvres de Louis Bouilhet
J'ai lu dans quelque auteur qu'un prince de Lydie, Candaule, cet époux de sa femme orgueilleux, Comme elle était, un soir, par le somme engourdie, Fit demander Gygès, son favori joyeux.
Levant le dernier voile, avec sa main hardie, Il découvrit un corps fait pour le lit des dieux, Et des genoux d'ivoire à la gorge arrondie L'étranger promena son ceil luxurieux.
Nous qu'en ses légions la poésie enrôle,
Nous sommes tous pareils au Lydien Candaule.
La muse nous livra ses trésors inconnus;
Dans des baisers divins nous avons bu l'ivresse, Mais nous voulons encor, pour prix de sa tendresse, Aux Gygès curieux étaler ses flancs nus!
Clair de Lune.
A mon ami A. Pi° uy.
Soulevant le rideau des ombres, La pâle lune, lentement, Des fleuves noirs aux forêts sombres Ltalc son rayonnement,
Et sur le vert tapis des mousses Où la nuit épand sa fraîcheur, On sent planer deux choses douces.
La solitude et la blancheur.
Jour timide, aube solitaire Qui nous console du soleil ; Baiser pur effleurant la terre Sans interrompre son sommeil.
Plus d'oiseaux, la biche est couchée, Le flot, à peine, ose frémir ; On dirait une sœur penchée Qui regarde sa sœur dormir.
Et si la brise familière Écarte les rameaux discrets, On voit des gouttes de lumière Trembler aux feuilles des forêts.
Tandis qu'ouvrant, au bord des grèves, Son noir calice où dort l'amour, S'épanouit la fleur des rêves, Qui se fane quand vient le jour.
Et pourtant, ô lueur, ô car.esse, ô mystère, Sourire étincelant que reflètent les eaux, Silences argentés de la nuit solitaire Qui flottez comme un voile aux pointes des roseaux,
Grâce des monts, douceur des horizons énormes, Blanc duvet de colombe, au dos des mers jeté, O splendeurs! vous tombez des régions difformes D'où le regard de Dieu s'écarte épouvanté.
C'est un monde effrayant plein de visions mornes, Qu'un cratère éternel a fait rugueux et noir. Là, des déserts sans fin suivent des mers sans bornes, Comme la lassitude, après le désespoir.
Aucun pas n'.i marqué ces plaines désolées, Ou, si l'être s'obstine et s'y veut hasarder, C'est quelque peuple affreux grouillant dans les vallées Qui nous ferait mourir, rien qu'à nous regarder.
- un lépreux qui râle, étendu sur sa claie, La nature enchaînée à ce sombre univers Au pied des monts géants, pleure, et, par chaque plaie, Va roulant sa sanie au noir égout des mers.
Et peut-être, ô terreur, quand du haut de la nue, La nuit verse sur nous le silence et la paix, La planète que ronge une angoisse inconnue Pousse un long cri de mort qu'on n'entendra jamais.
Le poète, en ses mains hardies, Prend son grand luth, et de ses doigts Tombent des larges mélodies Sur les sept cordes à la fois!
C'est une musique superbe Où résonne tout l'univers, Depuis la chanson du brin d'herbe, Jusqu'au dithyrambe des mers.
La nature écoute, saisie...
Et, comme un ruisseau de cristal,
Descend la douce poésie
Des sommets bleus de l'idéal,
Tandis qu'eu bas de joyeux groupes Étendus sur la berge en rieurs, Boivent, en y plongeant leurs coupes, L'oubli du monde et des douleurs.
Seule, au balcon que l'oiseau frise, La vierge, sous ses rideaux blancs, Croit entendre, au loin, dans la brise, La sérénade des calants,
lit roc, avec de molles poses, A celui qui, chantant pour eux, Donne plus Je parfums aux roses Et plus d'amour aux amoureux!
Et pourtant, ô tendresse, ô délire, ô cantiques, Hymnes qui du grand ciel savez faire le tour, Poèmes qui chantez avec des voix antiques 1. 'éternelle jeunesse et l'éternel amour,
des, secouant le tambourin des rimes, Strophes, mètres dansants, sonnets d'espoir chargés, O transports !... Vous tombez, malgré vos cris sublimes, Des cœurs les plus perdus et les plus ravagés!
Là hurlent des désirs qui n'auront pas leur proie, Là, saignent des douleurs qui se cachent au jour, Là, sur toute croyance, incessamment tournoie Le doute, oiseau des nuits, maigre comme un vautour.
Partout, le ciel de plomb, partout, le sable aride, Pas une source fraîche, aux haltes du chemin, Si l'on y voit germer quelque oasis timide, Le simoun, en passant, l'emportera demain.
Nul pas n'a mesuré ces vastes solitudes Dont un sphinx éternel garde le seuil poudreux, Tandis qu'au fond, dressant leurs mornes attitudes, Les souvenirs muets se regardent entre eux
Et cet écho charmant d'où tant de joie émane, Qu'il fait rêver du ciel les peuples attroupés, C'est ton grelot qui tinte, ô sombre caravane, Des désirs haletants et des espoirs trompés!...
La Terre et les Étoiles.
A Avcnor Bradw
Roulant dans la nuit solitaire,
Les astres dirent à la terre :
« Où vas-tu, monde audacieux?
Comme un point perdu dans l'espace,
Ton orbe étroit tremble et s'efface,
Mais toujours on connaît ta place,
Au bruit que tu fais dans les cieux !
« O terre dont le flanc tressaille, Quel enfantement te travaille?
^..: -.'.;:. : • - - - "-: — :.-; ' A Thème des brises glacées, .;.:;. - : - : '--'-' ■ ------
; . .....T.: '.. -~ir.i -:.- -.:: '■ . .
« Dans ta rameur et u famée, Coaime dans on cercle enfermée,
Sans boussole et sans pavillon S
::-:: !•-. t T.: " : : : .:. : . : : :: :i: :.. : :.•.: .- :. -:: . Tes océans mélodieux?
".; - : .: :'. -:.- = .- i.z: :n :"i.i.:. Les anges s'exilaient des deux!
Flotter an vent tes cfaerenx d'or.
Doux était ton chant solitac: .
.- ---■--.. :.: rr." -ttr; .
Souris encore, ô belle terre !
Et la terre dit aux étoiles :
« Tournez, mes sœurs, planez sans voiles !
Jeté.: aux deux votre lueur !
Moi, je suis l'ardente ouvrière
Qui, dans l'ombre ou dans la lumière,
Marche, les pieds noirs de poussière,
Et le front baigné de sueur!...
« Plus de soirs joyeux, plus d'aurore!
Comme un fruit que le ver dévore, Mon flanc porte un hôte inconnu ; L'homme, en ses courses incertaines, A broyé l'herbe de mes plaines, Et pour tirer l'or de mes veines, Dans mon sein plongé son bras nu.
« Avec sa rame, avec sa sonde, Il a heurté la mer profonde, Et déchiré son manteau bleui Sans souci du ciel qui se venge, En trône il a pétri sa fange, Et j'ai cru, dans sa force étrange, Qu'il allait créer comme Dieu.
« Mes monts chancellent, mon sol ploie, La foudre sur mon front flamboie, Chaque jour hâte mon déclin, Ma couronne a ses fleurs fanées, Et j'ai vu les mers déchaînées
jj FESTONS ET ASTRAGALES.
D.ms mes campagnes étonnées, Déborder comme un vase plein.
« Pourtant dans ma douleur arrière, J'aime l'homme, ainsi qu'une mère L'enfant qui la frappe et la mord.
Chantez, mes sœurs! Comme en un réve Moi je vais au vent qui s'élève, 11 faut que ma route s'achève Jusqu'à l'écueil ou jusqu'au port!... »
Les Rois du Monde.
A Alfred G uc ro rd.
Et le cèdre, debout sur le mont solitaire, Disait : Béni soit Dieu, qui du sein de la terre Fait monter comme un flot la sève dans mes flancs ; Béni soit le Seigneur qui, pour moi seul au monde, Garde dans ses trésors et la fraîcheur féconde, Et les rayons étincelants!
Je suis le fils aîné de la nature immense.
Les genr.es des humains dormaient dans le silence,
Que déjà j'étendais mes bras audacieux;
Les forets d'aucun cri ne tressaillaient encore,
Et la brise, agitant mon feuillage sonore,
Fut le seul bruit, un jour, qui monta jusqu'aux cieux.
Dès que l'homme créé sortit de la poussière, Devant ma majesté puissante et séculaire Il inclina la tète, apprit à me bénir, Et cachant tous ses dieux sous mon écorce dure, 11 fit de mes rameaux, durant la nuit obscure, Tomber les voix de l'avenir.
Sous mes pieds immortels, les familles humaines Ont vécu leur saison, comme l'herbe des plaines. Du temps qui détruit tout, seul j'ai bravé l'affront ; Et quand l'orage passe, en ébranlant les villes, Les siècles, plus nombreux que mes feuilles mobiles, Tremblent confusément, suspendus à mon front.
Gloire à Dieu ! gloire à Dieu !... je suis le roi du monde ! La vie, à mon flanc noir, glisse lente et profonde; Dans le granit des monts j'enfonce mes cent pies. Le nuage, en passant, se déchire à ma cime, Et je reste, ici-bas, comme un pilier sublime Sur qui les cieux sont appuyés!
j6 festons et astragales.
Et l'homme, sur son front posant le diadième, Disait : — Béni soit Dieu dont la bonté suprême
Mit tant de force en moi !
Mon génie à toute heure allonge mes domaines; Sur tous les océans et par toutes les plaines,
Je suis, je suis le roi I
Les saisons, dépouillant les campagnes vermeilles, Pour ma soif et ma faim répandent leurs corbeilles
Sous mes plafonds sculptés.
Pour moi fermente l'or aux veines de la mine, Pour moi le flot salé polit la perle fine
Dans les immensités.
A chacun des désirs dont mon âme tressaille, Esclave obéissant tout un monde travaille
Et ne s'arrête pas.
Et comme des lions qu'a muselés le maître, Les éléments soumis, en me voyant paraître,
Bondissent sur mes pas.
Les fleuves murmurants font tourner mes machines, Le feu grince et se tord dans mes noires usines, L'air se plie à ma loi.
Et quand je veux, un jour, visiter mon empire, Je dis aux vastes mers : « Soulevez mon navire! » Aux vents : « Emportez-moi ! »
Gloire à Dieu ! gloire à Dieu ! ma volonté féconde Est un moule puissant où je jette le monde
Pour qu'il garde mon pli.
Et quand je passe, calme et portant mon idée, La montagne se range, et la mer débordée
Se refoule en son lit.
IH
Le cèdre au front superbe est couché dans la plaine, L'homme s'est endormi dans son tombeau glacé. Sur leurs débris sans forme, où le ver se promène, Un. bruit mystérieux lentement a passé :
« A nous, à nous ! les temps et l'avenir sans bornes ! A nous, fils de la mort et frères du destin! Nous peupions du néant les solitudes mornes, Et Dieu, de l'univers, nous fait un grand festin!
La mort, la mort nous aime : au sein de la nuit sombre Elle ouvre les cercueils avec sa froide main ; Elle nous dit : « Mes fils, que faites-vous dans l'ombre ? La tombe est-elle vide, et n'avez-vous pas faim?
Je vous apporterai de belles jeunes
Piles comme des lis, et des enfants tout blond
pour vous, ô vers, que croissent les familles, Ainsi que des troupeaux parques dans les vallons ! »
Et puis, la mort nous quitte et s'en va par la terre ;
:cbit les monts et passe les grands flots, Traînant, comme un butin, le cidre centenaire, Ou prenant le navire avec les matelots.
Gloire, gloire au Seigneur! il fît du ciel immense
izur et d'or à notre rovauté.
Où le monde finit, notre empire commence, Solitaire et profond comme l'c -
Toujours retentira la chute monotone Des siècles, l'un sur l'autre, en la nuit emportés. Et tomberont, sans cesse, au souffle de l'automne, La feuille des forêts, et l'homme des cités.
:es jours lointains de pâ'.e solitude Où, sur la terre morte étalant notre orgueil, Nous rongerons le monde eu sa décrépitude, Comme un cadavre froid qui n'a pas de cerci
FESTONS ET ASTRAGALES. iq
A une petite fille
EtEVtE IV BORD DE LA MER.
Pourquoi pleurer, ma petite, Lorsque le jour est fini?
Fais silence ! et dors bien vite, Comme un oiseau dans sou nid !
Au bruit des vents de décembre, Songe, songe, entre tes draps, Comme il fait bon dans ta chambre, Et comme on a froid là-bas!
Loin des flots et du rivage, Dans mon pays, quelquefois, Un enfant qui n'est pas sage Est pris par le loup des bois;
Mais ici!... quelle voix gronde Et se roule, dans la nuit?...
C'est la mer, la mer profonde ! . . .
Jeanne, ne fais point de bruit !
FESTONS El ASTRAGALES.
ae Dieu, sous le ciel sombre, Rallume ses astres d'or, Les flots écoutent, dans l'ombre, Si le petit enfant dort.
Ton cri qu'on pourrait entendre Au fond de l'abîme amer Ferait venir pour te prendre, Les grands poissons de la mer!
Ils ont des écailles bleues, Des yeux ronds, ouverts toujours, Et, du revers de leurs queues, Fout couler les vaisseaux lourds.
Ils viendraient, au clair de lune, Se traînant sur le galet, Frotter leur narine brune A la barre du volet...
Puis, malgré ta voix timide, Par la chambre se roulant, Quelque béte au dos humide T'emporterait en soufflant.
Où seraient ta couche blanche.
Ton oreiller de satin, Et ta mère qui se penche Pour t'é veiller le matin?...
Tu n'auras, pauvre Jeannette (Ainsi le veut le bon Dieu), Que le sable pour couchette, Et les flots pour rideau bleu.
Pourquoi pleurer, ma petite, Lorsque le jour est fini?...
Fais silence!... et dors bien vite, Comme un oiseau dans son nid I
Intérieur.
La mère de famille a quitté la maison, Elle dort maintenant sous la colline verte. Le père s'est assis dans la salle déserte, Tandis qu'à l'atre éteint fume un maigre tison ;
Le père s'est assis, les coudes sur la table, Et pressant dans ses mains son front chargé d'ennui ; Ses trois fils au>- bras forts, rangés autour de lui, Ne sauraient soulever le fardeau qui l'accable.
Mais la petite fille a neuf ans, pour le moins. La petite descend, va, vient, court, se trémousse, Elle commande aux gens et grossit sa voix douce, Ménagère à l'œil bleu, qui jouait dans les foins!
Puberté.
O vierge I ta beauté semble un champ de blé mûr Dont le vent fait rouler les vagues inquiètes! Parmi les brins serrés, passant leurs folles têtes, Brillent le pavot rouge et le bluet d'azur;
Au zénith éclatant pas un nuage obscur; L'aube seule aux épis suspend ses gouttelettes ; Mille désirs charmants, comme des alouettes, Volent par les sillons et poussent leur cri pui.
Vierge ! voici le temps qu'on va lier les gerbes ; Bientôt retentiront les chansons dans les herbes, Et les rondes, le soir, sous les cieux étoiles,
Car, sur ses larges reins attachant sa ceinture, Demain, le moissonneur à la brune figure Va promener sa faux par l'épaisseur des blés!
Néera.
Corydon le pasteur, assis au bord de l'onde, Un soir chantait cet hymne à Néère aux longs yeux :
« — Tout aime, ô Néera, tout aime dans le monde, Et l'homme a su l'amour par l'exemple des dieux! L'atelier des sculpteurs est plein de cette histoire; Les marbres ont manqué pour l'étaler au jour. Cachant son front divin sous des cornes d'ivoire, Jupiter, près d'Europe, a mugi son amour. Au fond des antres frais où croît l'algue salée, Parmi les galets blancs et les rouges coraux, Thétis abandonna, dans les bras de Pelée, Sa gorge humide encor de l'écume des eaux. Tout aime, ô Néera, jusqu'à Phébé la blonde, Phébé, qui liait l'hymen, et qu'on croit vierge encor ; J'ai vu, sur les buissons que sa lumière inonde, Pendre son blanc cothurne avec son carquois d'or. Ses pieds nus, en silence, effleuraient la bruyère, Sans réveiller la biche ou le faisan vermeil, Car elle allait trouver, près de la source claire, Le jeune Endymion, qu'a surpris le sommeil. Latmus ! tes noirs sommets que le cèdre domine, Tes rochers ont frémi quand, belle de pudeur,
La déesse des nuits dont la tète s'incline, Argenta d'un baiser les lèvres du pasteur.
. il est temps d'aimer quand on est jeune et belle ; Ne sens-tu rien bondir dans ta poitrine en feu?... — Berger, dit Néera, mon cœur n'est pas rebelle, Et j'attends, pour faiblir, qu'il me descende un Dieu ! »
Printemps.
Lève-toi ! lève-toi ! le printemps vient de naître. Là-bas, sur les vallons, flotte un réseau vermeil. Tout frissonne au jardin, tout chante, et ta fenêtre, Comme un regard joyeux, est pleine de soleil.
Les larges espaliers, couverts de boutons roses, De leur haleine douce embaument le ciel pur. Seule, la vigne est nue, et, près des fleurs écloses, Comme un serpent transi rampe au long du vieux mur.
Du côté des lilas aux touffes violettes, Mouches et papillons bruïssent à la fois; I£t le muguet sauvage, ébranlant ses clochettes, A réveillé l'amour endormi dans les bois.
Puisque avril a semé ses marguerites blanches, Laisse ta mante lourde et ton manchon frileux; Déjà l'oiseau t'appelle, et tes sœurs les pervenches Te souriront dans l'herbe en voyant tes yeux bleus.
Viens, partons! Au matin, la source est plus limpide; N'attendons pas du jour les brûlantes chaleurs; Je veux mouiller mes pieds dans la rosée humide, Et te parler d'amour sous les poiriers en fleurs !
Chanson d'amour.
Allez au pays de Chine, Et sur ma table apportez Le papier de paille fine Plein de reflets argentés!
Pour encre et pour écritoire, Allez prendre à l'Alhambra Le sang d'une mûre noire Et l'écorce d'un cédrat !
Au fond des vertes savanes Où l'oiseau pousse son cri, Ramassez dans les lianes La plume d'un colibri !
Puis, pour sécher l'écriture, Par les prés et les sillons, Recueillez la poudre pure Qui tombe des papillons !
— Alors, de ma main fidèle, Peut-être oserai-je, un jour.
Tracer le doux nom de celle Qui me fait languir d'amour.
Flux et Reflux.
Toujours, dans sou grand lit d'algues et de corail, L'océan, sous les cieux, fait osciller ses ondes, Tantôt poussant au bord les vagues en travail, Tantôt les refoulant dans ses cryptes profondes.
La lune sourit d'aise à son balcon nacré, Elle guide, d'en haut, ces ardeurs inquiètes, Et caressant le monstre au poitrail azuré, Lui jette, pour licou, son écharpe à paillettes.
— O lune, la beauté qui connaît ma douleur, Comme toi, sur les flots, se penche sur ma vie; Elle est douce et terrible, et, selon son envie, Fait descendre ou monter les vagues de mon cœur!
FESTOXS ET ASTRAGALES. 27
La Louve.
Marcîa, la vieille louve, Au fond de son antre couve Plus d'une jeune beauté, Et, quand la rue est obscure, Répand au loin, dans Suburre, Son fol essaim qui murmure Par les chaudes nuits d'été.
Elle a la belle Grecque, enivrante sirène,
La fille de Lesbos aux soupirs cadencés,
Qui suspend ses doigts blancs à sa lyre d'ébène,
Et danse aux carrefours la danse ionienne,
Avec un bandeau d'or sur ses cheveux dressés.
Elle a l'ardente Latine, Qui sous une mitre incline Son front bruni du soleil, Nymphe au sourire magique, Glissant sous le blanc portique, Avec sa fauve tunique Et son brodequin vermeil.
Elle a pour nos plaisirs, la Gauloise superbe, Le front ceint de gui pâle, aux feuillages amers; Son pied nerveux bondit sans faire plier l'herbe.
Ses longs cheveux épars semblent l'or d'une gerbe, Et son regard farouche est bleu comme les mers.
Elle a ses négresses folles Qui, sur leurs noires épaules, . Enlacent des serpents verts.
Elle a l'Arabe indolente Qui, la nuit, dort sous la tente, Et le jour boit, haletante, A la source des déserts!
— Mais la plus belle, amis, c'est la blanche Chrétienne, Qui pleure et ne veut pas, et rougit tour à tour, Et qui de son Dieu mort pressant l'image vaine, Demande à deux genoux les tigres de l'arène, Quand on la jette nue aux baisers de l'amour!
Kuchiuk-Hanem