‹ Œuvres de Louis BouilhetChapitre 2 sur 36 · SOUVENIR · texte numérisé non relu

SOUVENIR

A. G. Flauhert.

Le Nil est large et plat comme un miroir d'acier, Les crocodiles gris plongent au bord des iles, Et, dans le bleu du ciel, parfois un grand palmier Étale en parasol ses feuilles immobiles.

FESTONS ET ASTRAGALES. 2c;

Les gypaètes blancs se bercent dans les airs, Le sable, au plein midi, fume dans les espaaes, Et les buffles trapus, au pied des buissons verts, Dorment, fronçant leur peau sous les mouches voraces ;

C'est l'heure du soleil et du calme étouffant. Les champs n'ont pas un cri, les cieux pas une brise ;

— Dans ta maison d'Esneh, que fais-tu maintenant, Brune Kuchiuk-Hanem, auprès du fleuve assise?

Le mouton qui te suit, de henné tacheté, Sur la natte en jouant agace ton chien leste; Et ta servante noire, accroupie à côté, Croise ses bras luisants tatoués par la peste.

Le joueur de rebec dort sur son instrument... Dans ton lit de palmier, maintenant tu reposes ! Ou sur ton escalier tu te tiens gravement, Avec ton tarbouch large et tes pantalons roses !

L'émeraude, à ton front, allume un rayon vert, Ta gorge s'arrondit sous une gaze fine, Et tes cheveux, poudrés par le vent du désert, Ont une odeur de miel et de térébenthine.

— Mais une ombre obscurcit t«n regard éclatant. Tu te sens, dans ton cœur, triste comme une veuve, Et tu penches la tête, écoutant... écoutant Passer le bruit lointain des canges sur le fleuve!

La Yiersre de Sunam.

On dit qu'au vieux David, pale et transi par l'âge, Tandis qu'autour de lui fumaient les trépieds d'or, Et que des grands lions la dépouille sauvage S'enroulait à son sein, sans réchauffer encor,

Pour réveiller le maitre, en sa couche glacée, Un serviteur fidèle, un soir, vint amenant Superbe et demi-nue, et la tête baissée, La brune Abizaïg, la vierge de Sunam;

Sur sa gorge ondoyante et dans sa chevelure On répandit les flots de la myrrhe et du nard, Comme la jeune épouse, elle ôta sa ceinture Et se glissa, timide, aux côtés du vieillard;

Des filles d'Orient aux formes enivrantes C'était la plus ardente et la plus belle à voir, Avec ses longs cheveux qu'en vagues odorantes Sur le grand moribond, elle laissa pleuvoir.

Les tympanons d'airain frissonnaient autour d'elle, Tandis que, suspendue aux lèvres du vieux roi, La vierge souriait, comme la fleur fidèle, Dont les bras embaumés pressent un tombeau froid.

Et versant à l'entour, les parfums de la nue, La nuit, la nuit a vu, de ses prunelles d'or, Ce qu'il faut de baisers et d'ardeur inconnue Pour rallumer une àme et réchauffer un mort.

Vierge, je ne suis pas le vieux roi centenaire! Le temps n'a point encor fait blanchir mes cheveux , A peine quelques jours, j'ai paru sur la terre, Et je vois mon berceau, quand je tourne les yeux.

Pourtant, comme un vieillard, j'ai l'âme froide et nue, Voilà que tout mon cœur est éteint maintenant, Et je m'en vais mourir, car tu n'es pas venue, O brune Abizaïg, ô vierge de Sunam !

Quand vous m'avez quitté, boudeuse et mutinée Secouant mes baisers, comme un arbre ses fleurs, Je restai seul, debout, près de la cheminée, Me forçant au sourire, et me sentant des pleurs.

C'était le premier doute et le premier nuage Dans ce beau ciel d'amour qu'un souffle peut ternir, Et me croyant bien fort, et me posant en sage, J'avais raillé vos saints que j'aurais dû bénir;

A vos preuves de Dieu, mon oreille était sourde, Je heurtais votre foi d'un sarcasme moqueur... L'homme est lâche et brutal, l'homme a la main trop lourde Pour toucher à votre aile, o croyances du coeur 1

Pardon, j'en suis puni plus qu'on ne saurait dire. J'ai vu jaillir l'éclair de vos grands yeux si doux; Pour garder ma raison, j'ai perdu maint sourire, Ah ! montrez-moi l'autel, que j'y tombe à genoux I

Votre loi? j'y consens! Votre Dieu? je l'adore! A vos saints préférés j'offre mes encensoirs, Même on vous passera, pour deux baisers encore, Vos dominicains blancs et vos jésuites noirs.

Dans votre amour profond, je vais creuser ma grotte, Et, loin des bruits du monde, entre vos bras de lait, L'ermite, chaque jour, de sa lèvre dévote, Sur l'émail de vos dents dira son chapelet.

J'irais, prêtre docile à toute fantaisie, Avec le gui du chêne ou la tiare d*or, Du Teutatès de Gaule au Bhagavat d'Asie, Des cabires persans aux dieux glacés du Nord.

Que s'il vous fait plaisir d'être mahométane, Allah!... de Mahomet j'espère les sept deux. Si vous aimez Brahma, je serai le brahmane. Mon culte est ta croyance, et mes dieux sont tes dieux !

L'Hallali.

Toutes les passions, comme une meute infâme, Ensemble, sur mon cœur, ont bondi par milliers : Molosses haletants, dogues à l'œil de flamme, Tout hurle et tout aboie à travers les halliers;

J'ai franchi les ravins, et, comme un cerf qui brame, J'ai rougi de mon sang la ronce des sentiers. L'hallali furieux sonne au fond de mon âme. J'entends le bruit des cors et le pas des coursiers.

Déjà les chiens maigris font cercle à la curée; Tous, les jarrets tremblants et la langue tirée, De ma chair qui palpite attendent un lambeau...

11 est temps ! il est temps ! — Toi qui suivis la chasse. Viens ! de ta blanche main je veux le coup de grâce. O femme au doux sourire, apprête ton couteau!

A une Femme.

Quoi! tu raillais vraiment, quand tu disais : Je t'aime! Quoi! tu mentais aussi, pauvre fille!... A quoi bon? Tu ne me trompais pas, tu te trompais toi-même, Pouvant avoir l'amour, tu n'as que le pardon!

Garde-le, large et franc, comme fut ma tendresse. Que par aucun regret ton cœur ne soit mordu: Ce que j'aimais, eu toi, c'était ma propre ivresse, Ce que j'aimais, en toi, je ne l'ai pas perdu.

Ta lampe n'a brûlé qu'en empruntant ma flamme. Comme le grand convive aux noces de Cana, Je changeais en vin pur les fadeurs de ton àme, Et ce fut un festin dont plus d'un s'étonna.

Tu n'as jamais été, dans tes jours les plus rares, Qu'un banal instrument sous mon archet vainqueur, Et, comme un air qui sonne, au bois creux des guitares, J'ai fait chanter mon rêve au vide de ton cœur.

S'il fut sublime et doux, ce n'est point ton affaire. Je peux le dire au monde et ne te pas nommer; Pour tirer du néant sa splendeur éphémère, 11 m'a suffi de croire. 11 m'a suffi d'aimer.

Et maintenant, adieu! suis ton chemin, je passe! Poudre d'un blanc discret les rougeurs de ton front ; Le banquet est fini, quand j'ai vidé ma tasse, S'il reste encor du "vin, les laquais le boiront !

J'aimai. Qui n'aima pas? La vie est un voyage, J'eus vingt ans comme un autre, et j'ai passé par là. Fut-elle blonde ou brune, insouciante ou sage? Que vous fait le trépied, si mon âme y brûla?

Puis j'appris qu'à tromper les femmes sont habiles, J'ai bu ta lie amère, ô vin des passions! Je pouvais, à mon tour, m'en aller par les villes, Criant ma foi perdue et mes illusions.

Oui, j'ai su votre mal, ô faiseurs d'élégies, Et, par mon cœur qui saigne averti que j'aimais, J'ai blanchi bien des nuits des feux de mes bougies, Mais j'eus cette pudeur de n'en parler jamais.

Parce qu'une amoureuse, un beau soir, est parjure, Ce n'est point un obstacle à barrer mon chemin : Des plis de mon manteau je cache ma blessure, Trop fier pour mendier, du cœur ou de la main.

Et puis, à parler net, où donc est la vergogne De suspendre sa lyre auprès d'un cotillon? L'art saint me parait propre à toute autre besogne Qu'à broyer la céruse avec le vermillon.

Je n'aime point l'auteur à la flamme éternelle Qui s'offre en holocauste et périt chaque jour, Parasite imprudent dont l'estomac rebelle N'est pas solide assez pour digérer l'amour.

Je déteste surtout le barde à l'œil humide Qui regarde une étoile en murmurant un nom, Et pour qui la nature immense serait vide, S'il ne portait en croupe ou Lisette ou Ninon.

Ces gens-là sont charmants, qui se donnent la peine, Afin qu'on s'intéresse à ce pauvre univers, D'attacher des jupons aux arbres de la plaine Et la cornette blanche au front des coteaux verts.

Certe, ils n'ont pas compris tes musiques divines, Éternelle nature, aux frémissantes voix, Ceux qui ne vont pas seuls, par les creuses ravines, Lt révent d'une femme au bruit que font les bois.

Ceux qui tout ruisselants des larmes de l'aurore, Ceux qui tout parfumés par la brise du soir, Ont gardé dans leur cœur assez de place encore Pour quelque souvenir d'alcôve ou de boudoir.

Poètes, à vos luths ! tout le reste est folie ! Assez de Thibaudiers ont de la passion. L'avenir est plus haut, Italie! Italie!...

ïas a bien fait de planter là Didon!

Poètes, à vos luths ! l'art est ce fleuve antique Où Thétis aux yeux verts trempa son fils naissant, Il faut y plonger nu, pour que le flot magique Nous fasse autour du cœur un bouclier puissant.

La foule a ses transports, ses amours et ses haines, Xe melons point notre âme à ce tumulte humain, Aux convives joyeux, le choc des coupes pleines, A nous la lyre d'or, au pilier du festin!

Inque situm furtim musa inhibai opus !

Ovidius.

Au temps que j'étais pur et tout léger d'années. Quand, pensif écolier, je rêvais dans les bois, Toutes les nuits, alors, de roses couronnées, S'inclinaient sur ma couche, avec de douces voix.

Alors les vents du ciel berçaient de leur haleine Mon sommeil étoile de blanches visions, Et tout mon cœur était comme une ruche pleine Où chantaient les amours et les illusions.

Alors flottaient au loin des vierges gracieuses, Essaim au pas léger dont j'entendais le bruit, Elles me regardaient, sous leurs tresses soyeuses, Avec des yeux brillants et noirs comme la nuit.

Puis partant, dans un songe, au pays des sultanes, Je suivais la liouri pâle et le front voilé, Qui sur les golfes bleus, au branle des tartanes, Mord, en rêvant d'amour, l'ambre du narguilé.

Je suivais par les bois, les vallons, les collines, Ces amants, sous la lune, égarés deux à deux, Tandis que sous leurs pieds le sable des ravines Craquait, et que le vent sifflait dans leurs cheveux.

J'enviais dans mon cœur les jours de la jeunesse Les transports, les serments et donnés et repris; Cette félicité qu'ont avec leur maîtresse Les beaux étudiants, dans leur chambre à Paris.

Et de ces mille voix, ineffable harmonie,

De tous ces fronts charmants, penchés sur mon sommeil,

Une voix ni'arrivait plus douce et plus bénie,

Un front, plus que tout autre, était pur et vermeil.

Enfant aux cheveux blonds, enivrante et timide, Femme, par la douceur, ange, par la beauté, Dont l'âme rayonnait dans un regard humide, Comme à travers les flots un beau soleil d'été.

Je la voyais toujours la dernière accourue A mon chevet joveux, où depuis j'ai pleuré; Quand fuyait de ses sœurs la troupe disparue, Elle disait : « Enfant, c'est moi qui t'aimerai !

« C'est moi qui t'aimerai, par les sentiers du monde ! Moi, qui consolerai ton cœur, dans le chemin!... » Et, tous deux, à la classe où la tristesse abonde, Nous descendions légers et la main dans la main.

Bientôt tout frémissait — vision fantastique — Livres, plumes, papiers, travaux de chaque jour, Et du cahier qui tremble, et du poème antique Sortaient de jeunes voix qui me parlaient d'amour.

Enfant, elle courait dans les vers de Virgile, Comme dans les sentiers pleins d'oiseaux et de fleurs, Et nous cherchions, au fond de l'amoureuse idylle, Un vieux chêne ignoré pour y cacher nos pleurs.

Là nous causions tout bas, là mes mains inquiètes En de riants tableaux ébauchaient l'avenir, Je dressais des villas et de belles retraites Où, le soir, en rêvant, je l'écoutais venir.

Si bien que j'oubliais et le thème et la classe, Et quand sonnait la cloche à l'appel argentin, Le vieux maître disait, bondissant à sa place : « Oh ! l'enfant paresseux qui dort sur son latin ! »

Maintenant, j'ai connu, j'ai vu, je sais le monde; Les fantômes menteurs se sont évanouis, Je n'ai plus, dans la nuit, de troupe vagabonde Qui verse à mon sommeil ses rêves inouïs.

L'odalisque est trop loin, la villa n'a pus d'hôte. Dans la chambre à Paris, l'amour n'est pas venu, Aucune femme encor, me suivant côte à côte, N'a soutenu mon pas, sur les chemins perdu.

Pourtant j'ai rencontré la vierge au doux visage, La vierge aux cheveux blonds, qui n'a pas oublié. mrs, j'ai vu son ombre, à l'heure du naufrage, Toujours son cœur lidèle, à mes destins lié.

C'était vous! c'était vous! ô ma muse ingénue! Bel ange aux rameaux verts, nymphe au cothurne d'or, O vous qui, réchauffant mon âme froide et nue, M'avez bercé, le soir, comme un enfant qui dort.

FESTOS'S ET A S T R A G A I. V. ?. 41

Vous qui m'avez donné les coupes d'ambroisie, Pour oublier le monde et ses rêves d'un jour; Vous dont le luth divin, vous dont la poésie M'a consolé de tout, et même de l'amour.

Car, lorsque je pleurais, sur mon âme en ruine Vous êtes descendue, ô colombe de Dieu ! Et j'ai senti mon cœur bondir dans ma poitrine, Et s'élarçrir mon front sous vos baisers de feu.

Double incendie.

Hier, le feu prit à la maison de celle Qui, l'an passé, m'entourait de ses bras; Les pieds dans l'eau, trempé jusqu'à l'aisselle, J'ai fait la chaîne et je songeais tout bas :

Combien de fois, au seul bruit de mes pas, Le portier chauve a tiré sa ficelle, Quand ma beauté dont l'œil noir étincelle Discrètement m'attendait sous les draps.

|J rOKS ET ASTRAGALES.

Oh ! dans ce temps de jeunesse hardie, C'était encore un plus large incendie Qui brûlait là, de minuit jusqu'au jour.

Et maintenant tout s'éteint, tout s'efface. Car j'ai versé dans cette même place, L'eau sur la flamme et l'oubli sur l'amour!

Savez-vous pas.

Savez-vous pas quelque douce retraite, Au fond des bois, un lac au flot vermeil, Où des palmiers la grande feuille arrête Les bruits du monde et les traits du soleil? — Oli ! je voudrais, loin de nos vieilles villes, Par la savane aux ondoyants cheveux, Suivre, en rêvant, les écureuils agiles, Et voir sauter, sur les branches mobiles, L'ara de pourpre et les bengalis bleus!

Savez-pas, sur les plages lointaines Où n'ont jamais passé les matelots, Une ile heureuse aux suaves haleines, Bouquet de fleurs effeuillé sur les flots?

— Oh ! je voudrais, seul avec ma pensée, Jetant au vent la poussière des jours, Sentir mon âme aux vagues balancée,

Et m'endormir sur l'onde cadencée Comme un enfant que l'on berce toujours !

Savcz-vous pas, loin de la froide terre, Là-haut! là-haut! dans les plis du ciel bleu, Un astre d'or, un monde solitaire Roulant en paix sous le souffle de Dieu?

— Oh ! je voudrais une planète blonde, Des cieux nouveaux, d'étranges régions,

Où l'on entend, ainsi qu'un vent sur l'onde, Glisser la nuit, sous la voûte profonde, Le char brillant de constellations!

Où fuir? où fuir? Par les routes humaines Le sable est dur et le soleil est lourd. Ma bouche ardente a tari les fontaines Et l'arbre est mort où j'ai cueilli l'amour.

— Oh ! je voudrais, loin du temps et des choses. Débarrassé de tout lien charnel,

Courir joyeux dans les métamorphoses, Puis me plonger à la source des causes, Où l'Infini flotte dans l'Éternel!

La Plainte d'une momie.

A A. Prcault.

Aux bruits lointains ouvrant l'oreille, Jalouse encor du ciel d'azur, La momie, en tremblant, s'éveille Au fond de l'hypogée obscur.

1:11e soulève sa poitrine, Et sent couler de son œil mort Des larmes noires de résine Sur son visage fardé d'or.

Puis au cercueil de planche peinte Heurtant ses colliers de métal, Elle pousse une longue plainte, Et miaule comme un chacal.

« Oh ! dit-elle, avec sa voix lente, Etre mort, et durer toujours!

Heureuse la chair pantelante Sous l'oncle courbe des vautours I

FESTOXS ET ASTRAGALES. 45

« Heureux les morts qu'un vent d'orage Plonge au fond des gouffres salés, Et qui s'en vont, de plage en plage, Reluisants, verdis et gonflés!

« Heureux trois fois ceux qu'on enterre, Tout nus, dans les sables mouvants, Et dont le corps tombe en poussière Qui tourbillonne aux quatre vents!

« Ils vivront! ils verront encore, A la nature se mêlant, Les frissons roses de l'aurore Sur le lit bleu du ciel brûlant.

« Et, sous des formes inconnues, Oublieux du néant glacé, Ils secoûront au vent des nues Les cendres noires du passé.

« Hélas! hélas! la destinée M'accablant d'honneurs importuns, Garde ma forme emprisonnée Dans l'éternité des parfums.

« Mon cercueil, sous la crypte blanche, Ne tient plus à ses clous d'airain, Et les vers ont troué la planche, Comme un crible à passer du grain.

46 PESTONS ET ASTRAGALE»

« Sur ma poitrine recouverte De symboles religieux Le temps, avec sa lèpre verte, A rongé la face des dieux.

« Seul, au milieu de ce qui tombe, Je reste immobile et jaloux, Et je dis au vers de la tombe :

O vers, pourquoi m'oubliez-vous ? »

« Ici, jamais ni vent, ni pluie N'ont rafraîchi mon front poudreux; Depuis vingt siècles je m'ennuie A regarder, de mon œil creux,

« Le sphinx de pierre, aux froides griffes, Accroupi dans mon antre obscur, Avec l'oiseau des hiéroglyphes Qui ne s'envole pas du mur.

« Pour plonger dans ma nuit profonde, Chaque élément frappe en ce lieu :

— Nous sommes l'air ! nous sommes l'onde ! Nous sommes la terre et le feu !

« Viens avec nous ! la steppe aride Veut son panache d'arbres verts.

Viens, sous l'azur du ciel splendide, T'éparpiller dans l'univers!

« Nous t'emporterons par les plaines, Nous te bercerons à la ibis, Dans le murmure des fontaines, Et le bruissement des bois.

« Viens!... la nature universelle Cherche, peut-être, en ce tombeau, Pour le soleil, une étincelle, Pour la mer, une goutte d'eau

« Alors, me réveillant dans l'ombre, Je roidis mes membres perclus.

Sous les bandelettes sans nombre Mes pieds maigres ne marchent plus.

« Et, dans ma tombe impérissable, Je sens venir avec effroi, Les siècles lourds comme du sable Qui s'amoncelle autour de moi.

« Ah ! sois maudite, race impie, Qui de l'être arrêtant l'essor Gardes ta laideur assoupie Dans la vanité de la mort !

« Un jour, les peuples de la terre Brisant ton sépulcre fermé, Te retrouveront tout entière, Comme un grain qui n'a pas germé.

« Et, sous quelque voûte enfumée, Ils accrocheront, sans remords, Ta vieille carcasse embaumée, Auprès des crocodiles morts!... »

A Maxime Du Camp.

Lorsque tu sortiras des ondes libyennes, Le front tout jaune encor des baisers du soleil, Et roulant dans ton cœur mille choses lointaines A raconter, le soir, près du foyer vermeil.

Poète aux pieds légers, aux courses vagabondes, Nous qui restons ici, nous te demanderons La tente et le désert tordant ses vagues blondes, Et les grands aigles roux qui volent par les monts.

Nous te demanderons les haltes sur la plage, L'ombre des grenadiers dont tu mordais les fruits, Et comment le chameau, suant sous son bagage, Êt.nd son col velu pour boire l'eau des puits.

Nous te demanderons les chevaux hors d'haleine, Les burnous blancs gonflés comme une voile au vent, Et la fille aux pieds noirs qui danse dans la plaine Avec son cliquetis de médailles d'argent.

Mais toi, triste et rêveur comme après les voyages, Écoutant tout ce bruit qui monte des cités, Tu nous diras : — Amis, où sont mes beaux feuillages Au souffle des déserts largement agités?

Où sont mes longs troupeaux dont les touffes de laine Pendent au flanc des monts comme de blancs frimas, Ht la source où descend la lionne africaine, Et les ravins profonds, que l'on ne passe pas?

Oh ! qui m'emportera loin du pays de France ! Qui de vous me rendra, sous le palmier jauni, Le hamac paresseux où le corps se balance, Et mon rêve ébauché que je n'ai pas fini?

Je veux, je veux encor me perdre dans l'espace Au dos des chameaux bruns et sous les cieux ouverts, Pour savoir si le sable a bien gardé ma trace, Et si l'écho punique a retenu nos vers !

;o festons et astragales.

A Pradier.

Pradier, ta tombe est close, et la foule écoulée A quitté le gazon des morts silencieux; La muse maintenant de sa douleur voilée, Va commencer pour toi l'hymne religieux!

D'autres ont mis leur nom sur la strophe légère, D'autres ont la couleur, ou la note au son pur, Mais ta pensée, 6 maître, est de bronze ou de pierre, Et, comme un corps vivant, jette son ombre au mur.

Le bloc âpre et rugueux, sous ta main souveraine, Ondulait comme un dos de léopard dompté; Et la forme, à ta voix, touchant le socle à peine, S'élançait dans sa grâce et sa virginité.

Quand les marteaux sonnaient en cadence rapide, Quand l'atelier vivait, fourmillant et joyeux, Et que, couvrant les murs de sa neige solide, La poussière du marbre étincelait aux yeux,

C'était ton heure à toi ! ta passion 1 ta vie !

A ton front élargi le sang battait plus fort,

Et ton âme flottait, dans l'idéal ravie,

Comme un vaisseau qui chante en s'éloignant du port.

Tu t'exilais du monde au milieu des déesses, Chœur immobile et blanc qui souriait toujours, Bacchantes au sein nu, Dianes chasseresses, Et nymphes dans le bain tordant leurs cheveux lourds.

La beauté qui périt, le sentiment qui passe, S'arrêtaient dans ton œuvre immortels, radieux;... Car tu sors, ô Pradier! de cette forte race Qui peupla le ciel vide et nous tailla des dieux !

Amis, ne pleurons pas! au pays bleu des âmes, Il est, il est peut-être un asile écarté Où les maîtres divins qu'ici-bas nous aimâmes "Vivent pleins de jeunesse et de sérénité.

Leur front calme est orné de guirlandes fleuries,

Le soleil de l'idée inonde leur regard.

Ils suivent lentement de longues galeries,

Et vont causant entre eux, de la forme et de l'art.

Sculpteurs, musiciens, et peintres et poètes, Ils sont là tous, rêvant au passé glorieux; L'œuvre de leur génie a peuplé ces retraites, Et leurs créations s'agitent autour d'eux.

Polyclète y sourit près de Junon la belle; A tes pieds, ô Vénus! Cléomène est assis; Le satyre, échappé des mains de Praxitèle, Ouvre sa bouche avide aux raisins de Zeuxis;

Stasicrate, en sueur, sculpte au loin sa montagne, Miron suit, dans les prés, ses génisses d'airain, Et le vieil Amphion, chantant par la campagne, Fait danser les rochers sur le mode thébain.

C'est là qu'il est monté parmi les statuaires; Il habite un beau temple, aux murs étincelants, Et, timides encor, près des déesses fières, Nissia, puis Sapho, s'avancent à pas lents.

Entrez 1... vous qui mêlez aux lignes solennelles Les langueurs du contour et le pli gracieux, Filles des temps nouveaux, vous êtes immortelles, A côté des Vénus, Pradier vous place aux cieuxl

Sur un Bacchus de Lydie

Placé en face d'une statue de Flore.

O. Bacchus Lydien, dont la barbe est frisée, J'aime ton front tranquille orné d'un cercle d'or, Tandis qu'à quelques pas, humide de rosée, La déesse des fleurs sous la brise se tord.

La main, que l'œil devine et que la robe cache, Entre ses seins pointus presse des lis mouillés ; Et frissonnant à l'air, le torse se détache De l'étoffe aux plis droits qui tombe sur ses pies.

Elle est jeune et lascive et ferme sa paupière, De son regard oblique elle appelle le tien ; Mais tu ne parais pas entendre sa prière, Et tu restes pensif, ô Bacchus Lydien!

Elle a beau devant toi se pencher et sourire, Le temps n'est pas venu de tes transports divins; Tu dédaignes, ô roi, l'amante de Zéphyre, Car la fleur sera morte à la saison des vins.

Il te faut, Iacchus, pour que ton cœur s'allume, Les thyases dansants sous le ciel étoile, Tandis qu'un thyrse aux mains, sur le sable qui fume, Tu fais voler ton char de tigres attelé!

Il te faut, Iacchus, les cortèges superbes, La flûte, le tambour frémissant sous les doigts, La ménade en sueur qui tombe dans les herbes, Et d'un bruit de grelots fait retentir les bois.

Il te faut, Iacchus, les hurlements nocturnes, Les longs cheveux flottants autour des longs baisers, Et le sang de la vigne, à la lèvre des urnes, Et , sur l'Hébrus neigeux, des membres dispersés.

Car tu n'es pas le dieu des amours printanières, Malgré ton front candide et tes regards sereins, Et ton lit nuptial est fait sur les bruyères, Avec la peau d'un monstre écorché par tes mains!

Berceau.

Lacté ferino !

A l'ombre d'un figuier superbe, Prés d'un fleuve aux bords inconnus, Deux enfants sont couchés dans l'herbe, Frais, souriants, et demi-nus;

Le grand ciel bleu les environne,

Un dernier rayon du soleil

Semble poser une couronne

Sur leurs fronts joints par le sommeil ;

Et la brise qui vient des ondes, Parfumée aux fleurs des roseaux, Baise, en passant, leurs têtes blondes Que touche l'aile des oiseaux !

Ils se réveillent... ô mystère I...

Du fond des antres sans chemins Une louve, rasant la terre, Vient lécher leurs petites mains.

Et tous deux, sous la béte énorme, Les doigts crispés au poil tordu, Tètent sans peur le pis difforme Que les louveteaux ont mordu.

Courbe, ô figuier, ta large voûte Sur ce grand berceau des déserts; Leur cri faible qu'un monstre écoute Promet César à l'univers!

Fleuve obscur dont l'eau solitaire Doit s'enorgueillir tant de fois, Tibre, où boira toute la terre, Viens jouer aux pieds de tes rois!

Et toi, par la forêt profonde, Sous la lune au fauve reflet, Hurle, ô louve, on noirait un monde Dans chaque goutte de ton lait !

Ton museau pointu qui grommelle Domine les peuples tremblants, Rome tressaille à ta mamelle, L'avenir vagit sous tes flancs!

Les Flambeaux.

Du sage qui médite et pèse, en soupirant,

Les choses de la vie, L'huile onctueuse, au bord du vase transparent,

Eclaire l'insomnie.

Couronné de verveine, et tout léger d'espoir,

Entre ses mains joyeuses, L'hyménée, en chantant, secoue au vent du soir

Les torches résineuses.

Berçant sur le festin son gracieux essor,

La lampe parfumée Semble voguer dans l'air, comme un navire d'or

A la poupe enflammée.

La taverne, accroupie au pied du Quirinal,

Rayonne sur la rue, Et fait voir au passant, sous son rouge fanal,

La courtisane nue.

Le feu de l'atrium, en ses bonds indécis,

Tremble, sous le portique, Et jette un gai reflet aux pénates assis

Près du foyer antique.

Le hardi nautonnier qui, sur les flots amers,

Creuse un sillon d'écume, A le phare éclatant, dont la brise des mers

Tord l'aigrette qui fume.

Les dieux ont les soleils qui gravitent, sans bruit, Loin du monde où nous sommes ;

Mais le puissant César, pour éclairer sa nuit, Fait allumer des hommes !

Il ordonne; et, soudain, comme d'un linceul noir,

Couverte de résine, La victime enflammée illumine, le soir,

Les jardins de Sabine.

On entend dans les airs, parmi les chants joyeux,

Monter les cris sans nombre De ces flambeaux vivants qui luttent sous les feux

Et qui hurlent dans l'ombre.

Sabine, cependant, guide un rapide char,

Par la longue avenue, Ou laisse errer ses doigts sur le luth de César,

Rêveuse et demi-nue...

Le danseur Bathylle.

La belle Métella, femme du vieux préteur, Est pâle maintement, et porte dans son cœur

Un mal secret qui la déchire; Par le bois d'orangers qui borde sa villa, Elle marche au hasard, la belle Métella,

Comme une bacchante en délire.

Pour sonder jusqu'au fond l'avenir incertain, Vingt fois l'urne d'albâtre où roule le destin

Sous ses doigts tremblants s'est vidée ; Et vingt fois Métella, chez les magiciens, A mêlé, dans la nuit, les sorts campaniens

Aux enchantements de Chaldée.

6o FESTONS ET ASTRAGALES.

Elle aime, et ce n'est pas le chevalier romain, Bien qu'il soit jeune et fier, et qu'il presse, en chemin,

Une cavale au frein sonore, Qu'il ait sa place au cirque, auprès des sénateurs, Que sa bague étincelle, et qu'au jour des honneurs,

D'olivier son front se décore.

Ce n'est pas le consul, au long manteau rayé, Si beau qu'à son aspect, du peuple émerveillé

Tombe le murmure frivole, Alors que précédé du licteur éclatant, Avec sa robe blanche, il balaye, en montant,

Les blancs degrés du Capitule.

Ce n'est pas le tribun, l'homme au pouvoir hautain, Qui d'un mot de sa bouche arrête le destin,

Ni l'édile aux dons magnifiques, Ni le riche patron, de qui mille clients Autour de la sportule humbles et suppliants

Sans cesse assiègent les portiques.

Si Métella soupire et n'a plus de sommeil, Ce n'est point le soldat bruni par le soleil

Qui trouble sa nuit inquiète, Ni le poète grec aux vers ingénieux, Ni l'esclave gaulois, prince par ses aïeux,

Qui porte une urne sur sa tête.

FESTONS ET ASTRAGALES. 6l

L'image qui bondit sous ses yeux enflammés, C'est le danseur Bathylle, aux cheveux parfumés,

Bathylle aux poses languissantes, Bathylle qui s'envole, et qui glisse, et qui fuit, Et fait battre le cœur des matrones, au bruit

De ses cymbales frémissantes.

Bathylle qu'aux Romains la Grèce, un jour, céda, Si gracieux, alors qu'il danse la Léda,

Sous une tunique de femme.

Ou quand son corps mobile, en cercle se tordant, Tourne comme une roue, et dans son vol ardent

De tout un peuple emporte l'àme.

Mais Bathylle est cruel, et ne se donne pas ; Il veut un sang illustre et de nobles appas

Pour une faveur qu'il accorde; Et plus d'un sénateur aux antiques aïeux Triomphant d'être père, élève sous ses yeux,

Quelque petit danseur de corde !

62 F ESTONS ET ASTRAGALES.

Vesper.

Écoutez, écoutez, sous les forêts profondes

La cigale causeuse a fini son refrain ;

Seuls, les lourds chariots traînant les gerbes blondes,

Fout tinter dans le vent leurs clochettes d'airain.

Les hôtes écailleux de la mer taciturne Sur la vague d'azur montrent leurs dos glissants, lit la fleur qui s'endort jette au pâtre nocturne, Comme un dernier adieu, ses parfums languissants.

Les grands bœufs sont couchés sur les larges pelouses, La fumée, en tournant, s'échappe des hameaux... Toi, tu souris d'espoir derrière les coteaux, Vesper, astre cruel, teint du sang des épouses!

Cigognes et Turbots.

A Asinius Sempronins Rufus.

Salut, Sempronius, mortel inimitable!

O toi qui le premier fis servir sur ta table La cigogne au pied rouge et le turbot marin. L'artiste, éternisant ta divine effigie, Devait tailler pour toi les marbres de Phrygie Et graver tes traits sur l'airain.

Pour te montrer plus grand aux nations béantes, Père des bons festins et des sauces piquantes, Ton siècle s'épuisa dans ton enfantement. Les destins dès longtemps préparaient ta venue, Et quelque astre inconnu dut briller sous la nue A ton premier vagissement !

Avant toi, les Romains, dans leur instinct vulgaire, De la chair des troupeaux et des fruits de la terre Rassasiaient leur faim, digne de vils pasteurs;

El l'écuelle de bois et la salière antique Ornèrent, trois cents ans, cette table rustique Où ruminaient les sénateurs.

Quand ils se rassemblaient pour sauver la patrie, Souvent l'odeur de l'ail emplissait la curie, Jusqu'au portique sombre où s'inclinaient les rois, Et laissant à moitié quelque brouet immonde, Ils s'élançaient, d'un bond, à l'empire du monde, Gorgés de raves et de pois.

Au retour des combats, après quelque victoire, Leur nef jetait au port sa cargaison de gloire, Tétrarques, chefs vaincus, étendards en lambeaux... Mais ils se trompaient tous, honneur à toi, grand homme, Ta voile triomphante a rapporté dans Rome Des cigognes et des turbots!

Plus fort que ce marin dont le croc d'abordage Ëventrait à grand bruit les vaisseaux de Carthage, Aux hérissons de mer tu lanças tes réseaux, Et, conquérant gourmet, ceint de myrte et de lierre, Avec tes cuisiniers tu parcourus la terre, Pour assiéger des nids d'oiseaux 1

Rome alors, ô Rufus, méconnut ton génie, Et l'on dit que le peuple, avec ignominie, Refusa la préture à tes vœux obstinés...

Mais que t'importe, à toi, le bruit que fait la foule? Sa rumeur éphémère est un flot qui s'écoule, Tes beaux jours ue sont pas sonnés!

Ils viendront, ils viendront, quand, sur la capitale, Soufflera mollement la brise orientale; Quand, sous sa mitre d'or, le pale citoyen Traînant par le forum sa démarche indolente, Secoùra les parfums de sa robe volante, Comme un satrape assyrien.

Ils viendront quand, la nuit, l'impériale orgie Jettera sous les cieux sa lueur élargie Ou de sa chaude haleine embaumera les mers; Et tu t'éveilleras, et ton ombre sacrée Viendra planer parfois sur les rocs de Caprée, Au bruit des nocturnes concerts.

O martyr des festins! le luxe d'Italie Vengera largement ta mémoire avilie, Et tu pourras surgir de la poudre du sol, Le jour où fumera, sur la table romaine, Un sanglier sauvage, à la sauce troyenne, Plein de langues de rossignol.

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