‹ Œuvres de Louis BouilhetChapitre 13 sur 36 · UEL£NIS · texte numérisé non relu

UEL£NIS

On entendait au loin le jet d'une fontaine Mêlant sa uote humide aux lyres de Lesbos; Un poète chantait couronné de verveine, Et la strophe indécise arrivait par lambeaux. C'étaient les vers dansants du vieillard de Téos, Joyeux comme un baiser, légers comme une haleine :

Oh ! moi, tout ce que je veux, C'est une maîtresse aimée, C'est ma barbe parfumée, Et des fleurs dans mes cheveux !

Le jour présent seul m'importe, Demain, c'est un inconnu !

C'est un hôte mal venu Qu'on doit laisser à la porte !

Le jour qu'on a sous la main, 11 faut le passer à boire!

Buvons donc, chantons victoire A Bacchus, au dieu du vin!

De peur que la Mort avide, Sourde à mes cris superflus, Ne dise : « La coupe est vide..

» Ami, tu ne boiras plus ! »

I76 MEL.ÏKIS.

Puis, glissant à travers les rumeurs incertaines, Les propos se heurtaient avec les urnes pleines, Sentences, questions, aphorismes joyeux :

— Qu'un nombre impair convient aux buveurs comme aux J I

— Que le sage, à ses pieds, met les choses humaines ;

— Et que le lièvre pousse aux rêves amoureux.

— « Et, d'ailleurs, » s'écriait un Grec à barbe grise, « L'homme est un composé de principes divers,

« L'idée une harmonie, et, quand le corps se brise, « L'ame, d'après Platon, se mêle à l'univers. « — Par le chien ! » dit Paulus, « c'était une sottise « Qu'Epicurus faisait, de la jeter aux vers! »

Avant d'aller plus loin, je m'arrête, et pour cause : Sans régler le trajet, j'ai mis ma barque à flot. Paulus arrive là, pour le bien de la chose, Mais le bon goût voulait qu'on le nommât plus tôt ; Les savants en riront; quant à moi, je suppose Qu'il était du festin, puisqu'il y dit son mot.

Il hantait volontiers les soupers sans entraves, Où l'esprit, en jouant, se mêle aux choses graves ; Philosophe acéré, convive ingénieux, C'était lui qu'en son cœur l'Edile aimait le mieux Après un morse noir qu'il nourrissait d'esclaves, Et Coracoïdès, son bouffon aux gros yeux.

MEL2ENIS. 177

Cela dit, de la fête écoutons le murmure, Doux bruit que Marcius du geste et de la voix Excite tour à tour et contient et mesure, Pareil au vieux Nestor, dans le conseil des rois. C'était un hôte aimable et discret par nature, Qui de l'urbanité suivait toutes les lois.

Il savait des talents faire la différence, Interrogeant son monde avec discernement, Le rhéteur sur les mots, l'histrion sur la danse. Le stoïque aux pieds nus pour le raisonnement, Et disait au chasseur surpris de sa science, Le nom des chiens de race et leur tempérament.

Cependant, roulant l'œil et gonflant sa narine, L'élève de Platon étalait sa doctrine : — « Tout se divise en trois, dans le monde animé, • Les dieux supérieurs ont l'Olympe enflammé, « L'homme, empruntant au sol sa première origine, « Cache un souffle divin dans le corps enfermé.

g Entre eux sont les démons, sans corps et sans figures,

« De la chaîne éternelle invisibles anneaux;

a Ils vont de l'homme aux dieux, fendant les vagues pures

« De l'éther, messagers des biens comme des maux.

e Ils dirigent la foudre, inspirent les augures,

« Et tracent dans le ciel la route des oiseaux.

178 MELiENIS.

« D'autres, plus près de nous, pénates ou fantômes,

« Protègent la famille et le foyer joyeux;

« De là nait le grand ordre, en ce monde où nous sommes,

k Et le sage prévoit le but mystérieux...

<- — Prévoir, » dit Stellio, « c'est l'affaire des dieux 1

u Buvons, » dit Marcius, « c'est l'affaire des hommes !

« — Discutons, » dit Paulus; et, la main droite en l'air, De l'autre il ramena sa tunique. A vrai dire, Il se peut qu'on empêche un fleuve de couler, L'usurier d'aimer l'or, la femme de séduire, Mon lecteur de bailler quand il vient de me lire, Mais on n'empêche pas un rhéteur de parler.

Il se leva tout droit, dans une pose antique, Rejetant ses cheveux, comme un lion d'Afrique Sa crinière, et la voix modulée avec art :

— « Dans mon sujet, » dit-il, « je me lance au hasard ; « Le genre ne veut pas d'exorde magnifique,

« J'aurais l'insinuant, s'il n'était pas si tard.

« — Passons! » dit Marcius, en buvant l'eau glacée Dans une coupe d'ambre aux perles de corail.

— « 11 faut, » reprit Paulus, « disposer mon travail; « En deux points capitaux la thèse est divisée.

« D'abord, que la dispute éclaire une pensée,

" Puis, que le vieux Platon pèche par maint détail. »

MET. .1-:x 1 S. IJ9

Le philosophe grec devint bleu de colère, Il serra ses deux poings en murmurant tout bas; Mais Paulus était loin, Paulus n'entendit pas. Comme un torrent des monts qui brise sa barrière, Comme la lave chaude au sortir du cratère, Comme la foudre aux cieux, bondissant à grands pas,

]1 allait. Il roulait ses effluves sonores, Jetant à pleines mains litotes, métaphores, Synecdoche, antiptose, euphémismes polis, Dilemme au double dard, sorite aux longs replis, Et tout ce qu'aux rhéteurs versent de leurs amphores Le bon goût, la science et les maîtres vieillis. '

Puis il adoucissait l'hyperbole trop vive

Par des preuves sans nombre et des citations :

« Devait-on isoler la force intellective

« Du cliquetis des mots, du choc des passions?

« Le fucus noir s'attache à la carène oisive,

« La rouille au fer, le doute à nos opinions...

« — EtPlaton?» ditleGrec. — « M'y voici. --Point d'ambages ! « — Je cherchais, » dit Paulus, « une transition ; « Et d'abord, je ferai cette concession « Que d'un style sublime il orna ses ouvrages, ■ Mais son esprit rêveur se perd dans les nuages, Et trop loin de ce monde emporte la raison.

l80 MEL.ENIS.

« Moi, je reste sur terre, et la métempsycose « Me paraît quelquefois une admirable chose ; « J'aime la vie éparse au sein de l'univers, « Et l'âme qui s'agite en ses états divers, « Exhalant ses parfums dans la fleur demi-close, a Volant avec l'oiseau, rampant avec les vers.

« Ainsi l'être, montant cette échelle mobile,

« De degrés en degrés arrive jusqu'en haut;

« Mais il reste lui-même, et quel que soit son lot,

« Conserve du passé la trace indélébile...

o — Vous étiez, » dit le Grec, « un âne ! — Et vous un sot!

(. — Par Pollux ! — Par Hercule ! — Arrêtez, » fit l'Édile,

« Je respecte Ëpicure et j'adore Platon !

« — Ciue les sages sont fous ! » dit une voix flùtée ;

Et Coracoïdès, armé d'un long bâton,

Vint tomber au milieu de la table agitée.

C'était un nain fort drôle, à la mine effrontée,

Dont le nez comme un bec caressait le menton.

— « Ohé !. ne vidons pas l'étable d'Épicure ! « A quoi bon sur les mots sans fin nous quereller? « Laissons Platon dormir et le bon vin couler! « Je m'embarrasse peu des démons sans figure, « Et j'estime, à propos des lois de la nature, « Que toute la sagesse est de les violer!

• La vie est comme un marbre à l'écorce rugueuse, « Le sage est le sculpteur qui taille l'univers. « Il caresse le bloc sous sa main amoureuse, « 11 façonne, il polit, en mille endroits divers ; o Et la forme s'asseoit sur la pierre anguleuse, a Comme Vénus la blonde, au dos houleux des mers !

« — Fort beau ! » ht Marcius. — « Pour couper ma tirade

« Je veux ta bague d'or, » dit le nain en courroux.

« — Prends ! — Je l'ai ! Maintenant, où donc en étions-nous j

« Je vous disais, je crois, que la nature est fade ;

« Pour que la perle éclose, il faut l'huître malade,

a Et l'arbre mutilé pour que les fruits soient doux.

« Je suis le fruit, je suis la perle ! La nature « Avait l'intention de me former géant. « Elle faisait son coup et j'allais m'allongeant. « C'est l'art qui m'a sauvé d'une telle envergure, « Et si je suis mignon d'esprit et de tournure, i C'est qu'en un moule étroit on me mit tout enfant.

« Je suis le nain joyeux qui danse sur les roses,

«J'aime le vin de Crète et les faisans rôtis;

« Si le bon Marcius n'eût arrangé les choses,

« J'étais un fort bel homme, et mangeais des pois frits ! »

Puis le drôle, en parlant, prenait de telles poses

due tous les conviés se tordaient sur leurs lits.

l82 MEL.ÎZNIS.

Il tendait fièrement sa jambe de pygmée,

11 balançait la tête, en clignotant des yeux ;

Et l'on applaudissait, et de l'urne embaumée

L'esclave, à larges flots, versait les vins mielleux ;

Et les doctes soupeurs à la face animée,

La patère à la main, buvaient comme des dieux.

Or, tandis qu'alentour chacun faisait merveille, Jusqu'au lit du Rhéteur, le bouffon se glissa, Furtif et l'œil au guet; puis tout bas, à l'oreille : — « Dans les jardins, » dit-il, « j'ai laissé Marcia, « Pars vite, sans qu'un doute à la table s'éveille! » Entre Paulus et lui la chose se passa.

Puis, le nain glapissant d'une façon bizarre,

De tous les animaux sut imiter la voix,

Le bêlement fêlé de la chèvre aux abois,

Le grognement du porc, l'àne avec sa fanfare,

La mouche qui bruit, le matou qui s'effare,

La chouette aux yeux verts qui pleure dans les bois.

Le Rhéteur profita de cette conjoncture,

Et du triclinium se retira sans bruit.

Le clepshydre de verre, où le temps se mesure,

Dans l'ombre, goutte à goutte, avait versé minuit,

De façon que Paulus, par l'avenue obscure,

Ne vit pas Stellio qui rampait après lui.

MEL.ïXIS. 1S3

Il nous faut maintenant déplacer cette histoire; Xotre héros se pousse à de nouveaux destins. Adieu la lyre grecque aux accords argentins l Adieu les paons truffés sur les tables d'ivoire! O muse paresseuse, amante des festins, Il est un temps d'agir, ainsi qu'un temps de boire !

Dépose ton sourire et tes bandeaux de fleurs; L'action 1 l'action ! bondissante et rapide !

— Pourtant on soupe encore, la coupe n'est pas vide, Le banquet nage au sein des suaves odeurs ; Laissons courir Paulus où son amour le guide, Puisqu'on est bien ici, pourquoi chercher ailleurs ?

— L'amour, me direz-vous, est chose délectable ; Mais un repas d'édile a bien son beau côté; Épicure, le soir, trouve l'amour blâmable

Et déduit ses raisons avec sagacité.

O doutes de mon cœur ! lutte ! perplexité !

Faut-il suivre Paulus? — faut-il rester à table?

Les cailles, pour combattre, ont déjà pris l'essor, L'esclave les agace et du doigt les attire; Restons! L'histrion nu va danser la satyre; Pour fuir eu pareil cas Paulus est jeune eucor. Quand est-il bon d'aimer? — Quand tu veux être pire ! C'est le mot de Thaïes, et je l'approuve fort.

184 MEL.ïNIS.

A quelque extrémité que mon héros m'entraîne, Je jure par les dieux que je cède à regret. Paulus, dans les jardins, marche d'un pied discret ; La brise, autour de lui, souffle sa tiède haleine, Tandis qu'au bord des cieux la lune se promène Pâle, — et dans les rameaux se montre et disparait.

Sous les myrtes courbés en arcades superbes, Les jets d'eau frémissants montent comme des gerbes ; Le lierre, eu noirs festons, pend aux vases sculptés ; Et les pas du Rhéteur, par l'écho répétés, Font lever en criant, parmi les hautes herbes, De beaux oiseaux, de pourpre et d'azur tachetés.

Les clameurs du banquet arrivent presque éteintes; Il va. De doux parfums tombent des térébinthes ; Et l'on entend au loin, mystérieux accord, Respirer lentement la nature qui dort.

C'est l'heure où, succombant à de molles étreintes, Diane, aux buissons verts, suspend son carquois d'or.

C'est l'heure des baisers, sous le feuillage humide. Les dieux aux pieds de bouc s'éveillent dans les bois. Paulus s'est arrêté, son cœur bat; une voix L'appelle par son nom, caressante et timide... Il regarde ; et, dans l'ombre, une blanche chlamyùc Se glisse, en ondulant, par les sentiers étroits.

MEL.ÏNIS. l8j

Le Rhéteur aussitôt composa sa tournure.

Et, jusque sous les bras, remontant sa ceinture :

— « Heureux, » s'écria-t-il, « l'homme ici-bas jeté,

a Qui sut gagner l'amour d'une divinité!

« Quelque chose de grand se mêle à sa nature,

u Le temple au serviteur prête sa majesté!

« — Ami, tu le sais bien, je ne suis pas déesse, « Reprit la douce voix aux sons harmonieux, « Tant de trouble sied-il aux habitants des cieuxr « Je ne suis qu'une femme et j'en ai la faiblesse! « Un mot me fait pâlir, un seul regard me blesse, « Ami, tu le sais bien, quand il part de tes yeux! »

Et des mains, écartant un beau rosier punique, Marcia vint bondir à côté du Rhéteur.

Son œil aux cils d'ébèue étincelait d'ardeur. Le vent des nuits claquait dans sa longue tunique. Je songe qu'il est temps d'avertir le lecteur Que du vieux Marcius c'était la fille unique.

Elle avait au bras gauche un bracelet d'argent; Sa brune chevelure, à des rubans tressée, Blondissait vers le bout; sa poitrine oppressée Soulevait dans ses bonds le strophium changeant; Et la bottine rouge, à pointe retroussée, D'un croissant d'émeraude ornait son pied charmant.

l86 MEL.ENIS.

Phébé, du fond des deux, donnait en plein sur elle : — « Marcia, » dit Paulus, en lui baisant les mains, « Les dieux se sont trompés en te faisant si belle, c Puisqu'ils te laissent vivre au milieu des humains ! a Et roulant dans ses doigts le collier qui ruisselle. De la gorge pudique il cherchait les chemins.

Il allait, indécis, de merveille en merveille, S'enivrant aux parfums qu'exhalaient ses cheveux, Frôlant les fins tissus, et promenant ses yeux De la simarre blanche à la toge vermeille, Puis faisait, en jouant, sur son cou gracieux Sonner les bleus saphirs de ses pendants d'oreilles.

« Verse, sur ton beau sein, des perles et de l'or !

<• Marcia ! Marcia ! garde ces riches voiles

« Que prendrait Arachné pour une de ses toiles.

« Le luxe à ta beauté ne saurait faire tort,

« Urauus, à ton front, suspendrait ses étoiles,

« Que tes j'eux en éclat les passeraient encor! »

Marcia l'écoutait rieuse et confiante :

— « Paulus, quand je te vis pour la première fois,

« Ce n'était point ainsi, dans le calme des bois,

« C'était sur le Forum. Ta parole puissante

" Remuait à longs flots la foule frémissante,

« Et je battais des mains, suspendue à ta voix !

MEI..EKIS. I87

« Un pouvoir inconnu m'enchaînait sur la place,

« Avide, je buvais ta parole qui passe,

« Et, contemplant au loin tout ce peuple arrêté,

« Je rêvais le triomphe, assise à ton côté.

« Puis je te voulais seul, à l'ombre, face à face,

« Cachant dans mon amour ta popularité !

« Car il me faut, vois-tu, pour que mon cœur chancelle,

« Celui qu'un peuple adore et qu'il montre du doigt,

« L'homme qu'on applaudit et qui, bien mieux qu'un roi,

« De toutes les beautés peut choisir la plus belle ! »

Elle étreignit Paulus en palpitant d'émoi ;

« D'ailleurs, je t'aime encor pour tes grands yeux, » dit-elle.

Pâle, et le sein brûlant d'ardente volupté, Paulus, autour de lui, sonda les noirs feuillages; Le jardin frissonnait mollement agité, Les étoiles sans bruit glissaient dans les nuages. O dogmes vertueux! O préceptes des sages! Vous n'avez pas prévu les brises de l'été !

Ils sont là tous les deux, sous la voûte étoilée. Leurs regards dans la nuit se cherchent, leurs cheveux Se mêlent dans le vent — ainsi qu'au bord des cieux Deux arbres l'un vers l'autre inclinant leur feuillée, Ou comme deux oiseaux, voyageurs amoureux, Qui se touchent de l'aile, en prenant leur volée!

105 MEL.ÏXIS.

Mais... un murmure au loin s'élève par instants. Le Rhéteur inquiet presse la jeune fille. Là-bas ! . . . dans le chemin.. . sous les rameaux flottants, Un bruit de pas résonne, une lumière brille... Qui vint à point nommé surprendre nos amants? Ce fut — ah ! quel tableau ! — le père de famille !

Marcius écumant apparut devant eux,

Un esclave à côté l'éclairait immobile;

— « Par le Styx ! » s'écria le père furieux,

« Traître ! pendard ! voleur ! . . . outrage indélébile ! . . .

« Chez moi... dans ma maison... la fille d'un édile !...

« Un histrion pour elle !... O sang de mes aïeux! »

Le vieux patricien frappait du pied la terre;

Il soufflait comme un phoque, il se mordait les doigts,

Haletant, hérissé, terrible ; la colère

Lui montait à la gorge et lui coupait la voix;

Puis, quand il put parler, ce fut comme un cratère,

Tout ensemble éclata, tout partit à la fois.

Les conviés, la face encore épanouie,

Accourent en tumulte à ce rugissement.

Sondant avec terreur sa disgrâce inouïe,

Paulus est devant eux, sans voix, sans mouvement ;

Marcia, je suppose, était évanouie ;

C'est ce qui reste à faire en un pareil moment.

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— « Je vous prends pour témoins ! On m'insulte, on m'outrage !

Et M.ircius, tournant comme un loup dans sa cage, Allait de l'un à l'autre. « Oh ! le crime est flagrant ; « On boit mon vin de Crète, et, pour dessert, on prend « Ma fille ! Et l'on se rit du bonhomme, je gage, « Q.ui chante fleurs en tète, et soupe eu conquérant !

« Tu ne m'attendais pas, infâme, à cette fête ! « Plus d'excuse à présent, plus de mots superflus, « Je te tiens ! » dit l'Edile, en marchant sur Paulus. Mais ses bras étendus retombèrent, sa tête S'injecta; car Paulus, pendant cette tempête, Avait pris les devants, et ne l'écoutait plus.

Nous l'avons dit déjà : c'était un homme habile. Outre son éloquence, il franchissait les murs D'un bond, comme Rémus, quand il fondait sa ville. L'ombre le protégea — les nuages obscurs Sont à Vénus — qu'un dieu le sauve ! car l'Édile Cherche, pour l'arrêter, les moyens les plus sûrs.

« — Au mur! courez au murl il n'est pas loin encore, « Qu'on le prenne ! au voleur ! mes esclaves ! mes chiens ! « Mes convives, holà! c'est vous qu'on déshonore, « Quand on touche à votre hôte, ô mes dignes soutiens ! « Des torches ! mais partez ! la rage me dévore ! .. . « Par Bacchus! qu'attend-on î seriez -vous pas des siens? »

MEL.ÏX1S.

La foule, en un moment, dans l'ombre s'éparpille,

On se hâte; on se heurte; on se roule en criant;

Le bruit des pas, la voix du père de famille,

— C'est une scène étrange, un vacarme effrayant —

D'esclaves effarés tout le jardin fourmille,

Et les rouges flambeaux se croisent eu fuvant.

« Le voici ! - Non ! - Plus loin ! - C'est Chrysale ! - C'est Dave

« — Finirez-vous r » hurla l'Édile frémissant ;

Il eut beau s'emporter, Paulus était absent.

Sa colère dès lors ne connut plus d'entrave,

Il saisit un épieu, sur le sable gisant :

— « Je suis trompé, » dit-il, « et je vois qu'on me brave !

0 Mais je me vengerai de toute la maison ;

« La croix à ces valets qui trahissent le maître !

« Les tenailles de fer! le- feu! la question!

« S'il en est un de vous que je rencontre ! ah ! traître,

« Ah ! Furcifer, tu vas apprendre à me connaître ! ... »

Et soudain, au discours il joignit l'action.

Un esclave tomba, les yeux sanglants, la tête

Ouverte. Marcius bondissait furieux,

Frappant de droite à gauche, et parcourant les lieux

Au hasard. La déroute en somme fut complète.

Je reconnais pourtant, véridique poète,

Qu'il en blessa beaucoup, mais n'en tua que deux!

mi: i..i:n ts. 191

Comment on l'entraîna, ce n'est point notre affaire.

La nuit reprit son calme et sa sérénité,

Et la lune entoura de son voile argenté

Les deux cadavres froids, étendus sur la terre.

« — Dormez! » dit le bouffon, sortant avec mystère

D'un bosquet où, par crainte, il s'était arrêté ;

« Dormez ! la nuit est belle et la brise embaumée ! « Un bon lit vous attend, sur le mont Esquilin ! « Vous ne porterez plus la chaîne accoutumée, « Vous ne tournerez plus la meule du moulin ! « A toutes vos douleurs la barrière est fermée, « Citoyens de la tombe, affranchis du destin ! » .

Après ce beau discours, le nain tourna la tète, Sans plus se soucier du fatum inconstant. Il sortit du jardin; nous en ferons autant. Ma muse, abeille folle, à tout buisson s'arrête; Mais du sort de Paulus le lecteur s'inquiète, Et son salut, pour nous, est le point important.

Quand Paulus eut touché le haut de la muraille , Il vit, ou pensa voir, dans l'ombre, à quelques pas, Deux formes s'agiter, qu'il ne reconnut pas. Déjà derrière lui grouillait la valetaille. La place n'était point de celles où l'on bâille, Et, s'accrochaut aux maias, il atteignit le bas.

IÇ)2 MEL.Ï.XIS.

Comme il s'applaudissait de sa vigueur agile, Un cri léger partit dans le chemin obscur. Notre homme, en s' effaçant, rampa le long du mur, Et, sans se retourner, courut jusqu'à la ville; Car le bon Marcius, comme un honnête édile, Avait, pour le temps chaud, sa villa de Tibur.

Or, le groupe inconnu qui s'agitait dans l'ombre Se composait d'un homme au corps sec, au front bas, Qu'on voj-ait en parlant remuer ses grands bras; Puis d'une jeune femme, à la tunique sombre, Dont l'œil, comme un éclair, lançait des feux sans nombi Quand le vent apportait le bruit lointain des pas.

Ses longs regards suivaient la route Tiburtine : — « Stellio, prends ton or; il triomphe aujourd'hui! « Je n'ai pas vu ses traits, mais je sens que c'est lui, » Dit-elle, « aux battements qui brisent ma poitrine ! « Stellio, prends ton or! et que nul ne devine i D'où l'orage est venu qui gronda cette nuit! »

Le parasite au bond saisit la récompense, Jura d'être discret et s'éloigna soudain ; Gaiement les pièces d'or lui sonnaient dans la main.

lis à l'écart se tenait en silence; Chacuu, sans qu'on la nomme, eût reconnu, je pense, Celle qu'un soir Paulus trouva sur son chemin,

MEL.ÏKIS. 193

La fille qui logeait aux bouges de Suburre, Et, par les nuits d'été, chantait aux carrefours. Pâle, elle frémissait, puis levant ses yeux lourds Au ciel : — « Je laverai cette mortelle injure 1 « Paulus, tu peux aller, souriant et parjure, « Je te suivrai partout, je t'atteindrai toujours ;

« Je te suivrai si près, qu'en marchant, mon haleine « Ira dans tes cheveux, de parfums ruisselants. « Toujours derrière toi, par la ville ou la plaine, ■ Mon pas retentira ; mes yeux étincelants « Te verront dans la nuit, ô Paulus ; et ma haine « Ëtreindra ta jeunesse, en ses réseaux brûlants.

« Comme la tombe aux morts je te serai fidèle 1

« Je suis à toi ! Je suis ton génie envieux !

« Je ne te cherchais pas, quand tu vins, curieux,

« Me trouver dans cette ombre où mon passé m'appelle.

« Je dansais dans la rue, insouciante et belle,

« Et j'avais, chaque soir, des fleurs dans mes cheveux.

« Comme un ruisseau chantant qui court parles prairies,

« Mon cœur se répandait en ses bonds incertains.

« Regarde, maintenant; j'ai mes lèvres flétries,

« Mon visage a pâli, mes yeux se sont éteints;

« Et tu jurais d'aimer, à ces heures chéries

« Où pour un seul baiser j'ai livré mes destins !

I94 MEL.ÏXIS.

« Ah! ahl tu croyais donc m'échapperî Cette idée i Te vint de me laisser, ton désir assouvi, « Comme on jette aux bouffons une coupe vidée, « Comme on brise un hochet après qu'il a servi. « La chose, par Hercule ! était bien décidée ; « Et peut-être, en effet, que la matrone a ri !

« Insensés ! J'étais là, seule, dans l'ombre obscure,

■ Je comptais vos soupirs et vos joyeux serments. « Le piège était tout prêt, j'attendis sans murmure, « La trahison veillait sur vos embrassements.

« J'ai ramassé cet or aux fanges de Suburre ;

« J'avais la haine an cœur, et j'ai dansé longtemps !

a Maintenant, tout repose au loin dans les campagnes ;

■ La louve aux yeux brillants se cache au fond des bois ;

« Les grands pins chevelus tremblent sur les montagnes ; <■ Des oiseaux bigarrés on n'entend plus la voix. « O nuit au front d'cbène ! et vous, blanches compagnes, « Étoiles qui roulez par d'éternelles lois,

« Flots du lac Stygien, puissances solitaires, '( Mânes, qui vous levez la nuit sur les tombeaux! « Qu'il soit comme une proie à mes longues colères, « Et qu'il paye à l'amour ses dédains et mes maux ; « Pareil à ce chanteur qui troubla les mystères, » Et dont l'Hébrus neigeux a reçu les lambeaux! »

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