‹ Œuvres de Louis BouilhetChapitre 12 sur 36 · CHANT DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHANT DEUXIEME

Aux jardins de César, non loin du Tibre jaune, Parfois un chêne antique aux beaux feuillages verts Se dresse ; chaque branche, escaladant les airs, De degrés en degrés autour de lui frissonne, Et sur son front superbe, ainsi qu'une couronne, Tremblent les astres d'or et glissent les éclairs.

Ce chêne monstrueux, Titan aux larges hanches,

C'est l'Empire debout dans toute sa hauteur.

Du peuple, tronc rugueux, partent, comme des branches,

Prêtres aux bandeaux saints, consuls aux robes blanches,

L'édile, le tribun, le grave sénateur,

Jusqu'au faîte sublime où plane l'empereur.

Mais la racine obscure à la sève fertile

Qui serpente sous Rome et qu'on semble oublier,

C'est plus que le tribun, le consul ou l'édile,

Plus que le sénateur et que le chevalier;

— O muse, prends ton luth, et sous l'archet habile.

Fais redire aux échos le nom du cuisinier I

MEL.tNIS. 169

Le consul, en un jour, peut sortir d'un suffrage, Le caprice des camps forge les empereurs. Mais, outre fart divin qu'il reçut en partage, Il faut au cuisinier les pénibles labeurs, La science profonde, et que, dès son jeune âge, 11 ait, comme un savant, pâli sur les auteurs.

Pour régler des festins la belle symétrie, Il lui faut le calcul et la géométrie, La sculpture, qui taille en dômes merveilleux La neige étincelante et les gâteaux mielleux, L'histoire, qui du goût donne la théorie, L'étude des saisons, des hommes et des lieux.

Il sait, il sait quels flots vont roulant sur la plage Le crabe aux doigts crochus et le blanc coquillage, Quel vent jusqu'à nos mers pousse les esturgeons, D'où partent les faisans, les grives, les plongeons, Et quand la mûre est bonne, et pourquoi l'homme sage, Dans les prés seulement, cueille les champignons

Aussi bien qu'Hippocrate, il discute, et critique De toute herbe qu'il voit l'effet et la saveur. Aussi bien que Platon il a sondé le cœur, Connaît des passions l'origine authentique ; Et, d'arguments choisis bardant sa rhétorique, Plus loin que Tullius emporte l'auditeur.

IJO M EL. UNI S.

La squille réjouit l'homme qui désespère ; L'escargot africain réveille l'esprit lourd; Mêlée au vin de Cos, J'oseille est salutaire Pour dissiper le soir les tristesses du jour; Le massique aux flots lents provoque la colère; Le falerne fumeux aiguillonne à l'amour.

Il voit et prévoit tout, l'effet avec la cause. Mais en ce siècle où l'or achète les serments, Quand dans un coffre-fort toute gloire est éclose Et qu'en foule s'en vont les nobles sentiments, Le cuisinier parfait sait, avant toute chose, L'art de la politique et des gouvernements.

Dans le triclinium plus que sous le portique,

La noblesse aujourd'hui s'étale. Vous riez,

Fils de Cincinnatus; mais venez 1 qu'on m'explique

La sportule, l'édile aux dons multipliés,

Et les banquets dressés sur la place publique,

Et dans le vin Cretois les plébéiens noyés.

C'est lui, c'est lui toujours! Calme, avec un sourire,

Près des fourneaux ardents, sur les rouges tisons,

Il prépare le vote et les élections.

Sa faveur, tour à tour se donne ou se retire;

Un mulet trop brûlé fait osciller l'empire;

Plus ou moins de gingembre importe aux nations!

MELiENIS. IJI

Et tandis que le front du candidat ruisselle, Qu'il s'agite inquiet, que le peuple au» abois Descend au Champ de .Mars des carrefours étroits, Lui, gardant comme un dieu sa pose solennelle,

Enferme les destins de la ville éternelle Dans le ventre béant d'un sanglier gaulois.

Cigognes, rossignols, pintades bigarrées, Murènes, et turbots nourris de sang humain, Sur les broches de fer, dans les vases d'airain, Bruissent; près des thons et des carpes dorées Baille dans les grands plats l'huître aux lèvres nacrées. Evohé! Lucullus sera consul demain!

Or, il n'était dans Rome artiste plus habile Que Bacca, cuisinier de Marcius l'édile; Et ma lyre apprendrait à nos petits-neveux Son pays, sa cité, le nom de ses aïeux, Si l'oubli, ce linceul de toute gloire utile, Ne couvrait son berceau d'un voile injurieux.

Qu'on descende, après tout, de Caton ou de Dave, Qu'importe! Envoi du ciel ou présent du hasard, Le génie est sans père et le talent bâtard. Pour moi, sans préjuger cette question grave, J'aime le plat bien cuit que m'apprête un esclave, Mieux qu'un ragoût manqué par le fils de César.

MEL.ïNIS.

Au reste, si Bacca fut le premier dans Rome Pour orner de ses dons les fêtes du dieu Corne, L'édile Marcius était, de son côté, Le plus docte mangeur que la terre eût porté; Et, depuis l'âge d'or, on n'avait pas vu d'homme Qui digérât si bien, Lucullus excepté.

Si l'on ne mange pas, que faire dans la vie? — « Boire! » dira quelqu'un. L'édile en question Faisait les deux ensemble avec distinction. Toute chose frivole est d'un retour suivie, L'amour, de la douleur; la gloire, de 'envie. Il soupait, et je crois qu'il avait bien raison.

Hélas! fils d'Apollon, chantre au léger bagage, due de fois j'ai rêvé, la nuit, sur le rivage, Les banquets ruisselants, la flûte au mol accord, Le vin qui monte à l'urne et couronne le bord, Et l'huile parfumée où la lumière nage, Comme un cygne d'argent sur un lac au flot d'or.

Que de fois, dans l'agate aux veines purpurines, Comme pour Cléopâtrc, esclaves gracieux, Mes songes m'ont tendu ce breuvage des dieux Qui, sous ses flots mordants, roulait des perles fines. Oh ! les larges repas, oh ! les fêtes divines, D'où je me réveillais pâle et le ventre creux!

MEL.liNIS. 173

Donc il soupait en roi, ce qui sans doute explique Son amour pour les arts et les discours latius. I..'i, Vénus, à travers les vapeurs du massique, Fait mieux flotter à l'œil ses contours incertains ; Avec l'onguent de Perse et la rose d'Afrique, Poètes et rhéteurs complètent les festins.

Veuf, un bon estomac, une tête à l'épreuve : C'était, je vous le jure, un citoyen heureux. Solon, qui de Crésus a dessillé les yeux, N'eût pu lui présenter d'argument qui l'émeuve. Notre homme aurait jeté sa bague dans le fleuve. Qu'au ventre des poissons il en eût trouvé deux.

Comme il vide avec art la coupe ciselée ! Comme il s'étale bien sur la pourpre des lits ! 11 a, pour le banquet, mis la robe aux longs plis, Du cothurne montant sa jambe est dépouillée, Et la feuille du myrte en guirlande roulée Tremble dans ses cheveux que l'ivoire a polis.

A leurs chaînons d'argent les lampes suspendues Semblent verser la vie au marbre des statues; Du safran syrien flotte la vague odeur; Et dans les roseaux creux soufflant avec ardeur, Deux mimes africains, aux danses inconnues, Frappent de leur pied noir les pavés de couleur.

MEL.l. XI S.

Les lambris de la salle, en des peintures vives, Étalent aux regards, sous le pampre joyeux, Des satyres velus, des nymphes fugitives, Et Paphos, et l'Olympe, et la table des dieux; Hébé penche l'amphore aux lèvres des convives, Svelte, et dans le nectar trempant ses blonds cheveux.

Une chasse plus haut brille au plafond superbe ; Près d'un cythise en fleurs, la chèvre au front cornu Se dresse sur ses pieds; un beau chasseur tout nu Détache de son dos ses dards liés en gerbe, Et deux chiens d'Ëtrurie, avec leur cou tendu, Maigres, la langue aux dents, semblent nager dans l'herbe.

De viande et de ragoûts le souper dégarni Finissait; — car à l'heure où ma scène s'engage, Marcius en était aux figues de Carthage; — La grenade sanglante entr'ouvrait à demi Ses lobes parfumés, et, d'étage en étage, Montaient l'amande verte et le raisin jauni.

Au front des conviés le vin jetait sa flamme; Stellio, parasite, approuvait de la voix Deux philosophes grecs qui disputaient sur l'âme ; Des chevaliers causaient de leurs limiers crétois, Et, près d'un histrion fardé comme une femme, Faisaient etineeler les bagues de leurs doigts.

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