M EL .«NI S
« — J'y consens, dit Paulus, mais je crois difficile « D'éviter bien longtemps le regard de l'édile... « — Qu'importe, dit Mirax, l'Édile et son regard? « Jeune homme, on ne craint rien quand on est à César ; « On n'ira pas chercher le rhéteur, sois tranquille, « Sous le casque de fer et le double cuissard ! »
Paulus suivit Mirax, prenant un moyen terme Entre vivre et mourir, en vrai logicien. Les dames en riront, je le présume bien ; Les dames aux héros demandent un bras ferme Qui ne s'amuse pas à gratter l'épiderma ; Mais je suis scupuleux comme un historien.
Ce fut pour le laniste une bonne fortune, Quand il vit le rhéteur si robuste et si fort. A porter la cuirasse on l'exerça d'abord, Puis on le mit bientôt à la règle commune, Et Paulus, pour l'arène oubliant la tribune, A son nouvel état se pliait sans effort.
Il reçut par écrit les préceptes d'usage, Et creusa le poteau sous ses coups assidus; Dans la botte de bronze il meurtrit ses pieds nus. La mentonnière d'or étreignit son visage. Au bout de quelques mois il avait l'avantage D'égaler en vigueur les maîtres reconnus.
11 savait imiter le Samnite intrépide
Qui secoue au combat son panache ondoyant,
L'Andabate aux yeux clos, le Thrace diligent,
Le svelte rétiaire, à la lance trifide,
Menaçant du filet le mirmillon rapide
Dont le casque gaulois porte un poisson d'argent.
Il devait à Miras la vertu singulière
De fixer son regard, sans baisser la paupière,
Et de tenir son souffle aussi bien qu'un plongeur.
Cette vie, après tout, convenait au rhéteur.
Pour vous peindre en trois mots son régime ordinaire :
Il buvait et mangeait comme un gladiateur.
Miras avait raison, Paulus vécut sans crainte. Comme un songe mauvais, le passé s'envola. Une fois, à Suburre, il revit Staphyla, Mais, pour conter la chose, il employa la feinte, Après les premiers cris, la vieille fut contrainte De le trouver fort beau sous ce costume-là.
Je ne vous dirai pas ses amis de l'école, Stratophanès le Grec, Glaphyre le Germain, Hégon, qui vint un jour du pays de la Gaule, Et sait vider d'un trait une amphore de vin, Ni le nègre Labrax dont la matrone est folle, Et qui tourne, au combat, deux glaives dans sa main.
206 MEL.INI3.
Bien qu'il les aimât tous, il préférait encore Mirax, son vieil ami, plus grave et sérieux; Souvent, après la lutte, on les voyait tous deux Appuyés sur l'épée ou le trident sonore, jeter des mots profonds que le vulgaire ignore, Touchant la vie humaine et l'essence des dieux.
Quant à ses passions, depuis son aventure, Elles dormaient en lui ; son cœur était fermé Comme un coffre d'avare, à la triple serrure. Les femmes y perdaient leur regard enflammé; Il avait sur le corps une solide armure, Et, tout autour de l'âme, un souvenir aimé.
Pour la première fois Paulus était fidèle; Fille de Marcius ! il revoyait encor, Et tes cheveux tressés, et ta noire prunelle, Et ta gorge inquiète où glisse un collier d'or. Mais tu ne venais pas à sa voix qui t'appelle; N'ayant plus rien au monde, il attendait la mort.
Le hasard le servit ; l'école était placée
Près du temple du Faune, au mont Lateranus ;
Un jour qu'il descendait, roulant dans sa pensée
Sa fortune bizarre et ses amours perdus,
Il vit à quelques pas une foule amassée
Qui poussait vers les cieux des rires éperdus.
MEL.ÏXIS. 207
Un petit homme étrange, aux mobiles paupières S'agitait, au milieu du groupe triomphant, Et l'on applaudissait, tandis que maint enfant Le tirait par l'oreille et lui jetait des pierres; L'assemblée était sourde à toutes ses prières, Il tournait et sautait de colère étouffant.
Ce fut une surprise à peindre difficile, Quand Paulus aperçut le bouffon de l'Édile. Il écarta la foule, et, debout près du nain : « Je le connais, » dit-il, en étendant la main. A ce commandement le peuple fut docile, Car le soleil frappait sur son casque d'airain.
Il portait son manteau d'une façon si fière,
Que Coracoïdès ne le reconnut pas.
— Aux jambes du bouffon Paulus réglait son pas. —
Il apprit que le nain, resté seul en arrière,
S'était perdu dans Rome, et qu'aux Thermes, là-bas,
Il allait retrouver sa maîtresse en litière.
« Marcia ! Marcia ! » dit Paulus palpitant,
« Marcia près de moi ! Marcia que j'adore !
« Parle! de son rhéteur se souvient-elle encore?
« — C'est lui ! » dit le bouffon. — « Silence ! on nous entend !
« Je te conterai tout... mais il faut qu'on l'ignore,
• Parlons bas! » ta maîtresse?... — « Elle vous aime tant ! »
« Vingt fois, sans vous trouver, j'ai couru par la ville, « Elle voulait mourir! » — « Et l'Edile? » — « L'Edile « S'abandonna d'abord à des cris furieux, « Il demandait vengeance, il maudissait les dieux. « Plus tard on vous crut mort, puis pour chasser sa bile, « Il a bu quatre jours, et s'en est trouvé mieux. »
En bénissant le ciel, Paulus prit ses tablettes, Et d'une main tremblante il y traça son nom : « Pour Marcia, pars vite, il faut que tu promettes « De garder sur ce point un silence profond ! » A peine eut-il jeté ces phrases inquiètes, Qu'aux Thermes de Commode il s'élança d'un bond.
Aimez-vous le Forum où bruit la parole?
Les temples où les dieux regardent les humains?
Les grands tombeaux semés sur le bord des chemins?
Les aqueducs, portant un fleuve sur l'épaule?
L'obélisque étranger? les ponts? le Capitole?
Le Cirque ou le Sénat? — Moi, j'adore les bains!
C'est un goût dépravé, m'objecteront les sages. Nos pères se baignaient aux fleuves murmurants, Ils ne connaissaient pas les parfums enivrants Que le Nil vagabond porte sur ses rivages; Ils s'étendaient mouillés sous les larges feuillages Pour sécher au soleil l'écume des torrents.
MEL.ENrS. T09
Les sages disent vrai ; mais ils auront beau faire, Le malobathre est doux, la myrrhe a des appas, Le bain tiède est parfait, pris avant les repas, Et je ne comprends point qu'il soit fort nécessaire, Pour mériter son nom, que la vertu sur terre Sente toujours le bouc et ne se peigne pas.
Si les bains sont fermés, où trouver le poète, Avec les baladins et les maîtres barbus? D'ailleurs, gr.ice à nos lois, la réforme est complète, Les sexes aujourd'hui ne s'y confondent plus; Dans des thermes à part la matrone discrète Suspend au clou doré son collier de Phallus!
Quand Paulus eut atteint le premier vestibule, Il ne s'arrêta point à voir de tous côtés Les murs de granit rose et de marbre incrustés, Il oublia de même, au bord de leur cellule, Les bustes de César, de Vénus et d'Hercule due la voûte inondait de mobiles clartés.
Son cothurne en cuir bleu frappait les mosaïques, Devant lui s'allongeaient les vastes corridors; Les exèdres couverts de dômes magnifiques S'emplissaient vaguement des vapeurs du dehors, Tandis que sur des bancs, l'école des stoïques De la philosophie étalait les trésors.
2IO MEL.TiXIS.
La foule grossissait. Plus loin, sous les platanes, Traînant la toge jaune et les rouges patins, Parmi les promeneurs glissaient les courtisanes. Le crotale au bruit sec claquait dans les jardins, Et des sauteurs d'Egypte aux robes diaphanes Bondissaient sur la corde, avec des vases pleins.
Mais une ombre, ô Paulus! s'étendit sur ta vue Et tu sentis passer comme un frisson de mort. Sur des coussins soyeux mollement étendue, Marcia s'avançait, belle, mais pale encor ; Et le col allongé, par la longue avenue, Quatre esclaves portaient la litière aux pieds d'or.
Des valets escortant leur jeune souveraine Marchaient au pas, couverts du capuchon de laine; Elle semblait rêver, et sur son front charmant, Son bras gauche arrondi remontait doucement, Tandis que l'autre main de roses toute pleine, Comme des papillons les effeuillait au vent !
Un murmure flatteur courait sur son passage, La foule s'écartait, en la suivant des yeux; Ainsi la mer s'abaisse et les flots amoureux Frémissent, — quand de loin, sur un blanc coquillage, Le front ceint de corail et de mousse sauvage, Thétis vogue en silence entre l'onde et les cieuxl
MEI..ÏNIS. 211
Paulus le coeur en feu jeta sur la litière Un de ces longs regards où l'àme tout entière S'échappe!... Seul, perdu parmi les assistants, Au-dessus de la foule il la revit longtemps, Et son front retomba plus glacé qu'une pierre, Quand elle disparut sous les rameaux flottants.
Ce fut comme un éclair qui déchire la nue,
Après la vision l'ombre se fit en lui ;
Il sentit de son corps la vigueur abattue,
Et s'avança courbé sous son immense ennui.
Le xvste s'emplissait et l'heure était venue
Où Rome dans les flots se plonge avant la nuit.
Des hommes demi-nus, le long du péristyle, Se chauffaient au soleil quand Paulus y passa. Peut-être qu'ils songeaient au médecin Musa, Se rappelant encor. problème difficile, Qu'à l'empereur Auguste un bain froid fut utile. Et que dans un bain froid Marcellus trépassa.
Paulus se décida pour la chambre aux étuves, Et s'assit en jetant une pièce au gardien ; La douleur est prodigue et ne calcule rien : Exhalant alentour ses brûlantes effluves, L'eau du Tibre fumait dans le granit des cuves ; 11 choisit un vaissean de marbre phrygien.
212 MEL.ENIS.
Il voulut la fiole en corne de gazelle,
Et pour gratter sa peau la ratissoire d'or;
Dans le bain chaud d'usage on le plongea d'abord,
Puis l'esclave vida sur son corps qui ruisselle
L'ampoule d'eau glacée, et pour marquer son zèle,
De la double palette il le frappa plus fort.
Notre homme était moins triste en quittant la baignoire, Dans la salle aux parfums on lustra ses cheveux. Les vases ciselés, les trépieds pleins de feux, Les drogues, les onguents, s'étalaient avec gloire Sur une grande table en marbre précieux Que portait à son dos un léopard d'ivoire.
Des tableaux s'accrochaient aux murs étincelants :
Vénus aux bras de Mars, et Vulcain dans son àtre,
Hélène avçc Paris, puis un groupe folâtre
De cygnes irrités et de jeunes enfants,
Puis, dans un médaillon, Antoine et Cléopàtre
Sur un char de triomphe attelé d'éléphants.
— Cléopàtre! encor toi! voluptueux génie,
Type éternel de grâce et de virilité!
Non, non, tu n'aimais pas; c'est une calomnie
Que jettera sur toi la médiocrité.
Sous le bois odorant qui couvre ta momie,
Ton cœur n'est pas plus froid qu'au temps de ta beauté !
Assise au bord du Nil, ô courtisane blonde, Tu tendais aux vainqueurs ton filet captieux; Tu les endormis tous d'une ivresse profonde, Et tu les vis tomber, tes amants glorieux ; Sans qu'ils aient eu jamais, en échange du monde, Une larme d'amour échappée à tes yeux!
Si j'étais, pour ma part, disciple d'Hippocrate,
Si j'avais de la vie observé les ressorts,
Je dirais les liens de l'esprit et du corps,
Ht comment le plaisir nous fait gonfler la rate,
Et pourquoi, quand le derme en suant se dilate,
Nous sentons s'engourdir nos chagrins les plus forts.
Par Paulus aujourd'hui la preuve en est fournie : Il entra plein de doute et sortit plein d'espoir. Des enfants, sous le xyste, exercés par devoir, Roulaientle cercle en cuivre ou fouettaient la toupie, Tandis qu'un grand vieillard, couvert d'un manteau noir, Contemplait gravement cette bande étourdie.
Son crâne reluisait comme un marbre poli, Sa barbe aux flots d'argent tombait large et splendide, Un nez majestueux comme une pyramide Descendait sur sa bouche, avec pompe établi ; On l'eût pris pour une ombre, à voir son front pâli, Mais, sous son sourcil blanc, roulait un œil rapide.
214 MEL.ïNIS.
Paulus n'eut pas besoin de regarder deux fois :
C'était Polydamas, le maître d'éloquence;
De quelque période il marquait la cadence,
Car il frappait la terre en comptant sur ses doigts.
Notre gladiateur oublia sa prudence;
« Salut, maitre », dit-il en élevant la voix.
Le bon Polydamas, qui ne l'attendait guère, Du coté de Paulus se tourna lentement, Et parcourut des veux le manteau militaire, La cuirasse, le casque et tout le vêlement ; Puis soudain, le vieillard fit un pas en arrière, Pareil au voyageur qui rencontre un serpent.
« Paulus!» s'écria-t-il, «quelle métamorphose!
« En croirai-je mes yeux? est-ce un songe menteur?
« Que veut ce casque énorme et ce fer destructeur?
« Où sont les arguments pour expliquer la chose?
« Où ? quand ? comment? pourquoi? qui t'aida? quelle cause
Paulus dit simplement: « Je suis gladiateur! »
11 ajouta : « Par goût! » Ce fut le coup de grâce. « Eheu ! » dit le vieillard, « les orateurs s'en vont! « De ses vieux fondements le monde se déplace, « Le corps se prostitue et l'esprit se corrompt ; « On bâtira le cirque au sommet du Parnasse; « Quand nous n'y serons plus, les baladins viendront !
MEL.ÏNIS. 2Ij
« Qui s'occupe aujourd'hui de faconde et de style? « Qui sait plier la phrase aux flexibles tissus? « O race dépravée! 6 jeunesse imbécile! « Qu'as-tu t'ait maintenant des préceptes reçus? « Où vont ces Romains-là qui courent par la ville? « Voir grimacer des nains ou danser des bossus !
« Le lieu des arguments, est-ce le cirque immonde ?
« Tullius en cuirasse avait-il combattu?
« Le pathos tombera dans une nuit profonde !
« La logique elle même y perdra sa vertu!...
« — Maître, » dit l'écolier, « je ne sais pas au monde
« Syllogisme plus fort qu'un glaive bien pointu ;
icrime est. après tout, la sœur de l'éloquence ; « Qu'on manie une phrase ou qu'on tourne un poignard « C'est de la rhétorique, ô maitre, et c'est de l'art; « Epée ou preuve en main, on recule, on avance ; « Parer ou réfuter, quelle est la différence ? ■ Je plais par mon aigrette et touche par mou dard !
« Seulement, » reprit-il, « l'arène est élargie,
« Et le cœur bondit mieux sous le baudrier d'or!...
« — Mais la gloire, ô mon fils !» — « La gloire que j'envie,
1 C'est le vin ! c'est l'amour ! et la joyeuse vie !
« L'autre n'est qu'un son creux sur le tombeau d'un mort !
« — Eheu ! » dit le vieillard en soupirant plus fort.
2l6 MEL.ÎXIS.
De sa main vénérable il se voila la face,
Et leva lentement son bras droit vers les cieux;
Longtemps il demeura calme et silencieux
Sur les débris de l'art, comme l'homme d'Horace.
Puis drapant sa tunique, il sortit de la place,
Plus digne et plus posé qu'un exorde pompeux.
— Or, le jour approchait où Paulus, sur la scène, Devait paraître aussi pour la première fois; C'était un grand spectacle ; on avait fait un choix Parmi les combattants de la cité romaine; Un certain Varolus, un affranchi, je crois, Contre ceux de César devant tenir l'arène.
Commode alors régnait, ce prince vigoureux Qui, de sa propre main, tua deux tigres, deux Éléphants, trois lions, six chevaux de rivière; Commode Amazonien ! demi-dieu sur la terre, Dont les titres divins étaient assez nombreux Pour désigner les mois pendant l'année entière!
Il fit par le sénat décréter l'âge d'or,
Et prit le nom d'Hercule en s'asseyant au trône.
Souvent dans le grand cirque il luttait en personne,
Portant avec fierté l'habit du Sécutor;
Par douze mille fois il obtint la couronne ;
Outre les baladins, le peuple l'aimait fort.
MEL^ENIS. 217
La ville attendait donc la bataille annoncée, Et déjà les paris s'engageaient au hasard, Les uns pour Varolus, les autres pour César, Tandis que des gardiens la cohorte empressée Couvrait de sable neuf le sol du Colysée, Et du dais de Commode étendait le brocart.
Enfin, l'heure sonna. La foule impatiente Inonda les gradins et les couloirs obscurs, S'ckvant par degrés le long des vastes murs, Ainsi qu'un vin fumeux dans la coupe écumante. Le soleil, çà et là, sous la toile ondoyante, Comme des flèches d'or, dardait ses rayons purs;
Les tubes embaumés vomissaient dans l'arène Par des conduits secrets, la myrrhe et le safran ; On sentait osciller le nuage odorant, Et l'on voyait mêlés, dans chaque loge pleine, Au pétase à longs bords, le capuchon de laine, Et la mitre lascive, au réseau transparent.
Le vaste Podium aux barrières solides Près du trône éclatant montrait ses places vides, Les vestales, à droite, avaient leur pavillon ; A gauche, Varolus, l'heureux amphytrion ; Il saluait la foule avec des airs splendides, Et s'épanouissait de satisfaction.
2l8 MEL.l. N'IS.
I.cs chevaliers couverts de tuniques pareilles, Et sur quatorze rangs, près de l'orchestre assis, Des sièges réservés occupaient les tapis. Le peuple de la fête attendait les merveilles, Et déjà, se penchant sur les gradins noircis, Bourdonnait dans les airs comme un essaim d'abeilles.
On entendit d'abord les sons capricieux De la lyre mêlée aux flûtes de Sicile, Et du milieu du Cirque un théâtre mobile Se dressa tout chargé de danseurs gracieux ; Des nuages flottaient autour du chœur agile, Et la scène de loin représentait les cieux.
Sur un autel d'azur paré de blanches toiles, Au centre de la danse éclatait le soleil ; Les astres inconnus ceints d'un bandeau vermeil Se groupaient dans l'espace en agitant leurs voiles ; Les luths sonnaient toujours, et parmi les étoiles Sept planètes tournaient en pompeux appareil.
Deux jeunes gens tout nus se suivaient en silence, L'un tenant une flèche, et l'autre une balance; Entre eux, couvert d'écaillé et gonflé de poison, Un troisième rampait ainsi qu'un scorpion ; D'autres venaient, portant la robe de l'enfance, Les cornes d'un bélier ou la peau d'un lion.
MEL.TXIS. 219
Et vous passiez aussi, comètes vagabondes, Secouant dans le ciel vos chevelures blondes, Pleines de poudre d'or, de perles, de saphyrs ! Tout cela tournoyait au souffle des zéphyrs, Et plus joyeusement semblaient tourner les mondes, Quand la flûte amoureuse étalait ses soupirs.
L'Olympe disparut ; puis une jeune fille,
Belle comme Vénus quand elle sort des flots,
Accourut en dansant auprès d'une charmille
Où Silène ronflait étendu sur le dos.
Rieuse, elle agitait autour du dieu des pots
Sa main blanche et légère où sonne une coquille.
Le dieu se réveillait ; son œil plein de désir Parcourait étonné la nvmphe toute nue ; 11 se tordait les bras, ne pouvant la saisir, Et, comme un amoureux, il regardait la nue; Puis tremblant, et la main d'un thyrse soutenue, Il se levait tout droit, retombant à plaisir.
Et le peuple riait. La danseuse lascive Tournant, tournant sans cesse alentour du vieillard, Aiguillonnait ses sens du geste et du regard; Le spectacle touchait à la scène un peu vive Où l'austère Caton, dans sa pudeur naï^e, Abandonnait la place, indigné contre l'art.
220 MEL/EXIS.
Tout à coup un grand bruit ébranla le portique :
« L'empereur! l'empereur! » La foule, en un moment,
Se tourna vers la porte avec empressement,
Et le sénat, orné du laticlave antique,
Le front ceint de lauriers, déniait lentement,
Grave, et réglant son pas aux sons de la musique.
Puis venaient les licteurs aux faisceaux éclatants, Puis les prétoriens en large manipule Portant, devant César, les insignes d'Hercule, Les hérauts glapissaient, et tous les assistants, A chacun de ses noms lancés du vestibule, Comme des flots troublés se remuaient longtemps :
« César ! — Aurélius ! — Lucius ! — Débonnaire ! —
« Auguste ! — Bien-Heureux ! — Gouverneur de la terre!
« Très Grand ! — Britannicus ! — Invincible ! — Romain !
« Hercule ! — Généreux ! — Pontife Souverain ! —
« Vingt fois tribun du peuple ! - Empereur ! — Consulaire
« Au peuple, aux chevaliers, salut ! » Et, dans sa main,
Tenant comme Mercure un riche caducée, Commode enfin parut. Sa tunique plissée Flottait, couleur de pourpre et perlée à son bord. Il avait un manteau tissu de soie et d'or, D'un cercle étincelant sa tête était pressée, Son costume semblait celui d'un Sécutor.
MEL.ENIS. 221
« Longue vie à César ! » cria la foule immense ; Ht le vaste empereur, sous son grand pavillon, Comme un dieu couronné, vint s'asseoir en silence. Sur une chaise d'or préparée à l'avance On posa la massue et la peau de lion ; Puis le maître des jeux fit sonner le clairon.
Le tl.é.itre aussitôt disparut de lui-même;
La lutte commençait, et les gladiateurs
Firent irruption aux yeux des spectateurs.
Les deux partis rivaux avaient pris un emblème,
Et chacun à l'épaule étalait ses couleurs,
Qui le blanc, qui le vert. L'attente fut suprême ;
Du peuple frémissant tomba la grande voix. Je ne vous dirai pas l'adresse, la science Que chacun déploya dans cette circonstance, Les coups portés sans cesse et parés mille fois, La grâce des lutteurs, et les glaives de bois Qui voltigeaient dans l'air et frappaient en cadence.
Le prélude ordonné se prolongea longtemps : « Du fer ! du fer ! » hurlait là foule impatiente ; L'escrime s'arrêta; la trompette bruyante Tordit sa note rauque et ses sons palpitants, Et l'on vit, recouverts d'une armure éclatante, Des groupes opposés, sortir deux combattants.
222 MEL.ENIS.
Celui de Varolus était jeune et rapide,
Il s'élançait par sauts, puis rebroussait chemin,
Svelte, un poignard aux dents, une corde à la main ;
L'autre, fixant sur lui son regard intrépide,
Lentement sur le sol posa son pied solide.
• Mirax! » cria le peuple en se levant soudain.
C'était lui! le vainqueur! le héros de la ville! Mirax au bras de fer, au glaive triomphant: Sans doute il dédaignait son adversaire agile, Lui, vieux gladiateur, en face d'un enfant; Le jeune homme écumait dans sa rage inutile Comme un chacal vorace autour d'un éléphant.
Mirax semblait jouer; du bout de son épée Il agaçait son homme et lui piquait la peau. Déjà le sang vermeil coulait en maint ruisseau, La cuirasse s'ouvrait par le fer découpée, Et de perles de pourpre en mille endroits jaspée, Les semait en courant sur le sable nouveau.
Il fallait en finir avec le rétiaire, Mirax leva son glaive et le pressa plus fort : Les pouces se dressaient pour demander la mort, Mais un cri formidable emplit la salle entière... Mirax, les yeux sanglants, roulait dans la poussière, Tordant son cou nerveux dans le nœud qui le mord.
KEL.IMS. 223
« Il est pris! il est pris! » dit la foule étonnée. Varolus triomphait, l'honneur de la journée Lui semblait garanti par ce coup de bonheur; La lame flamboyait dans la main du vainqueur, César était muet, la mort fut ordonnée. Mais Miras se dressa de toute sa hauteur.
Il fut calme et sublime, en cet instant suprême, Et leva sur la foule un regard assuré : « Pourquoi trembler? » dit-il au rétiaire blême, 0 C'est le peuple, 6 mon fils ! et j'étais préparé ; « Il aime à voir tomber qui porte un diadème, « Et se venge à sa mort de l'avoir admiré ! »
Alors jetant au loin sa cuirasse pesante,
Il tendit son cou nu sous l'acier du poignard,
Puis, tourné vers la foule, et d'une vois puissante :
« Frappe, enfant! » cria-t-il, « et salut à César!... ■
Le sang jaillit à flots par la gorge béante,
Et Miras se souvint de tomber avec art.
Un homme ayant au front les ailes de Mercure, Du bout de son fer chaud vint lui toucher le corps. La chair en frémissant cria sous la brûlure, Mais l'ombre de Miras voyageait chez les morts.
le croc d'usage on le tira dehors; Sur le sable rougi trainait sa chevelure.
- Et, se < m poignaid.