‹ Œuvres de Louis BouilhetChapitre 25 sur 36 · M EL /UNIS · texte numérisé non relu

M EL /UNIS

« — Paulus ! dit une voix, quelqu'un te reste encor ! » Le jeune homme effaré fit un pas en arrière : « Oh! je le sais trop bien!... dit-il avec effort, « C'est mon mauvais génie envoyé sur la terre! « Parle! que te faut-il à cette heure dernière? « Je suis tombé si bas, que je me ris du sort!...

« — Paulus, ditMelsenis, je t'aime avec démence 1 « Je t'aime avec fureur ! Ma haine et ma vengeance, « Tu n'as donc pas compris que c'était de l'amour? « Hélas ! courbant le front sous mon fardeau trop lourd, « J'ai barsé tes pieds nus, et tu fus sans clémence! « J'ai frappé ta poitrine, et ton cœur était sourd !...

« Tu connais maintenant cette longue torture « Qui fait le jour sans joie et la nuit sans sommeil ; « Tu sais le sang qui bout, à la lave pareil, « La bouche qui frémit, la tempe qui murmure; « Oh ! tu peux mesurer mon mal à ta blessure, « Et dire ce qu'on souffre au moment du réveil ! »

Elle avait dans la voix une musique étrange ;

Et Paulus l'écoutait, comme les matelots

La sirène qui chante, assise au bord des flots.

Depuis quelques instants, dans le ciel sans mélange,

Des nuages flottaient ainsi que des ilôts,

Et parfois, un éclair glissait comme une frange

MEL.ÏNIS.

A l'horizon plus noir. Ce que sentait Paulus, Ce n'était pas l'amour ni l'ivresse insensée, Mais l'engourdissement de toute la pensée, Mais la froide sueur sur ses membres perclus. Comme en un songe affreux, sa poitrine oppressée S'épuisait pour crier en spasmes superflus!

Une puissance occulte envahissait son âme, Des tonnerres lointains roulaient au fond des cieux : « Qu'es-tu donc? lui dit-il en ouvrant de grands yeux, « Où prends-tu cette voix qui charme et cette flamme « Qui, dans tes longs regards, brille comme une lame ? « Quel effrayant destin nous enchaîna tous deux?...

« — Que t'importe, ô Paulus! s'écria la danseuse, «Aimons-nous! aimons-nous! cela seul est réel! « Viens cacher nos baisers dans la nuit orageuse ! « Notre torche d'hymen, c'est la tempête au ciel! « Nous fuirons ; nous aurons quelque retraite ombreuse « Pour y faire, à nos cœurs, un exil éternel !...

« Viens ! qu'attends-tu? partons ! Pour nos désirs immenses,

« Paulus, la vie est courte, et le monde est étroit.

« C'est un souffle fatal qui me pousse vers toi.

« Notre bonheur est fait de pleurs et de vengeances,

« Et cet amour terrible aura des violences

« Pleines de volupté, de délire et d'effroi! »

278 MEL.ENIS.

Sa voix tomba; le vent soulevait la poussière, La tempête grondait, et je ne sais comment, Mais leurs bouches en feu s'unirent lentement; Tour à tour voilés d'ombre, ou baignés de lumière, Ils se tenaient debout, sous le ciel écumant, Et s'embrassaient tous deux aux éclats du tonnerre 1

Mais tout à coup, le bruit d'un pas retentissant Frappa l'ombre, un fer nu brilla près d'un visage. « A moi ! je suis blessé!... » dit Paulus frémissant. Puis il tomba d'un bloc, sans parler davantage, Et la danseuse vit, aux lueurs de l'orage, Un soldat qui fuyait, avec son glaive en sang!

Ce que fit Melrenis après cette aventure, Je l'ignore, ô lecteur 1 Vint-elle au cabaret Trouver Pantabolus et payer la blessure? Dansa-t-on cette nuit aux bouges de Suburre? J'ai cherché vainement; l'hôtelier, fort discret, N'a pas, même à prix d'or, dévoilé le secret.

MEL.EXIS. 2"9

Commode, l'empereur, eut une fin tragique; Trahi par ses amis, malgré son nom divin, Hercule rendit l'âme, étranglé dans son bain. Quant à Pantabolus, il partit pour l'Afrique, Fut fait centurion, tomba d'un coup de pique, Et regretta surtout les filles et le vin.

Aux festins du patron, s'arrondissant la panse, Stellio vécut vieux et devint gras à lard. Le muletier prit femme et se pendit plus tard. Le bon Polydamas, le maître d'éloquence, Comme il se promenait un jour sans méfiance, Mourut d'un barbarisme entendu par hasard.

Bacca fut l'inventeur de la sauce troyenne, Ou la poussa, du moins, à sa perfection. Le bouffon se noya dans la marmite pleine, Un soir qu'à la cuisine il volait un bouillon. Marciar — le bruit court qu'elle se fit chrétienne. Marcius? — il creva d'une indigestion 1

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