‹ Œuvres de Louis BouilhetChapitre 24 sur 36 · MEL.T.N'IS. 27I · texte numérisé non relu

MEL.T.N'IS. 27I

« Caia!... ThalassiusI... Hyménéel... Hyménée!... ■> Ainsi chantaient cent voix montant à l'unisson; Des esclaves portaient la quenouille ordonnée, Le coffret odorant, l'eau sainte, la toison, Et la graisse de loup, dont l'épouse bien née Doit frotter, en entrant, le seuil de sa maison.

Les matrones à part, sous leur voile pudique, Pour le dernier conseil se réservaient encor. Ce jour-là, jusqu'au bout, l'édile fut très fort, La lèvre souriante et d'un air pacifique, Il tenait, pour signer, le sigillum antique, Ancus avec Numa, l'aqueduc et le port!

Ce fut lui qui, prenant le rôle de la mère,

Ëtreignit au départ la belle sur son cœur,

Et laissant échapper la larme de rigueur,

La retint dans ses bras comme il convient de faire ;

Car déjà deux enfants, ceints de myrte et de lierre,

Entraînaient par la main, l'épouse du rhéteur.

C'est alors qu'au milieu des pompes erotiques

On entendit des cris dans l'ombre du jardin,

Et la voix des valets courant sous les portiques :

« Elle est folle !... arrêtez !... » Mais sur ses gonds d'airain

La porte tressaillit, et, cessant les cantiques,

La foule, comme un flot, se replia soudain...

272 MEL.ÏNIE.

Calme plein de terreur qui couve la tempête! Melasnis, en silence, apparut sur le seuil; On eût dit une morte échappée au cercueil; Entre les rangs pressés, sans retourner la tête, Elle allait à pas lents et tachait de son deuil L'or et la pourpre en feu sur les robes de fête :

« Éteignez ces flambeaux ! cessez vos chants joyeux I « Avant d'unir ici l'inceste à l'adultère, « Souvenez-vous des morts, et respectez les dieux ! » Sa voix sur tous les fronts roulait comme un tonnerre : « Arrêtez 1 » Et du bras les séparant tous deux : « Paulus, voici ta sœur 1 Marcia, c'est ton frère l

« — Son frère!... dit la foule, étrange événement 1

« Qui l'eût cru? qui l'eût dit? est-ce un fourbe? est-ce un traîtr

« — C'est faux ! hurla Paulus, cette danseuse ment !

« J'arracherai son masque et la ferai connaître 1... »

Meljenis, de la main, l'écarta gravement :

« Ici, chez Marcius, je n'écoute qu'un maître !

« Vois tous tes conviés, ils pâlissent d'effroi 1

« C'est que ta mère est morte, et la vieille sybille

« N'a pas de tombe encor sur son cadavre froid!...

i — Staphyla ! » fit Paulus. — « Ta mère ! » Mais l'édile :

« Ai-je bien entendu! qui parle de Staphyle?...

1 — Vieillard, dit Melxnis en s'avançant, c'est moi 1

MEL.ÏKIS. 27J

(i Moi, qui seule ai reçu sa parole dernière,

« Moi, qui seule en mes bras soutins son front glacé,

» Moi, dont les yeux ont vu, comme au bord d'un cratère,

0 Les abîmes d'un cœur où l'amour a passé!...

« Et je m'étonne encor que le fils et le père

« N'aient pas frémi, dans l'âme, au cri qu'elle a poussé 1

« Donc, s'il te reste au cœur, quelque trace incertaine, « Quelque écho du passé qui murmure tout bas, « Souviens-toi, Marcius, de cette Campanienne, « Qui partit en serrant son fils entre ses bras. « — Dieux! fit l'édile en pleurs, ma jeunesse lointaine « Accourt comme un fantôme au-devant de mes pas 1

« Je comprends maintenant ma haine et ma tendresse ;

« Mon fils, embrasse-moi ! cette femme a raison :

« Quel que soit le transport dont l'aiguillon nous presse ;

« Le sang ne connaît pas de modération,

« Et je fus, tour à tour, pardonne à ma faiblesse,

« Ton père par l'amour et par l'aversion!... »

Les gens qui soupent bien ont l'âme épanouie, Rien n'est tendre et naïf comme un buveur joyeux ; Ce fut, sur ma parole, un tableau curieux De voir le gros coupable, à la face élargie, Ainsi qu'un jouvenceau tomber dans l'élégie Et se meurtrir le sein pour un crime amoureux.

Il riait, il pleurait, et tournant par la salle, De sa fille à son fils courait incessamment; — Melœnis avait fui pendant cet intervalle, — Et Marcia, sans voix comme sans mouvement, Égalait en pâleur sa robe nuptiale :

« O ma sœur! adieu donc!...» dit Paulus tristement.

Il avait ce visage, à peindre difficile,

Qu'il est fin de cacher sous un pan du manteau.

Marcia, Metanis, la sorcière, l'édile,

Tout s'agitait ensemble au fond de son cerveau,

Et chaque souvenir, fugitif et mobile,

Lui passait sur le front comme une ombre sur l'eau.

Hélas! le vide aux mains et le doute dans l'âme, Il voyait tout à coup, formidable réveil, Pâlir son Eurydice au seuil du jour vermeil ! Devant ses longs regards, sans larmes et sans flamme, La sœur se dessinait gravement, et la femme Fondait, comme la neige aux rayons du soleil !

Il partit, il quitta la salle et les convives ; Ces fronts parés de fleurs lui faisaient mal à voir; Il voulait l'air, l'espace, et, comme aux ondes vives, Tremper sa tête en feu dans les brises du soir. Mais la fête obstinée, en notes fugitives, Courait autour de lui ; là-bas, sous le ciel noir,

Les pâtres, suspendus au versant des collines, Chantaient pour son hymen les strophes fescennines ; Les villages dansaient, et Paulus aux abois, Sous ses pieds, en passant faisait craquer les noix Dont on avait semé les routes Tiburtines : « O Vénus!... cria-t-il, d'une tremblante voix,

« A quoi bon dans les cieux, comme une raillerie, « Sur mon front abattu secouer ton fanal? « Ne pouvais-tu du moins, refusant le signal,. « Cacher pour cette nuit ta lumière chérie?... « Hélas! j'irai tout seul dans ma chambre fleurie, « M'étendre, en sanglotant, sur le lit nuptial!

« Les gais musiciens, parmi les feux sans nombre, « Attendent le cortège et les époux nouveaux, « Les flûtes se tairont et la nuit sera sombre. «Marcial Marcia! devant les cinq flambeaux « Je ne déferai pas ta ceinture!... et dans l'ombre, « Je ne sentirai pas de tes cheveux si beaux

« Rouler les flots épars!... Mon seul bien sur la terre, « Quoi ! mort I évanoui ! disparu sans retour ! « Que faire maintenant de ce cœur plein d'amour? « De mon sang? de ma vie? O misère ! misère! « Un autre sur son sein l'étreindra quelque jour ; « Un autre quelque jour ne sera pas son frère!...

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