CHANSONS
POÉSIES POSTHUMES
Imité du chinois.
Ix-KiAO-Li.
Sous des déguisements divers, Plâtre eu fard, selon ton envie, Masque tes moeurs, cache ta vie, Sois honnête homme, en fait de vers!
}l6 DERNIÈRES CHANSONS.
Un seul beau vers est une source Qui, dans les siècles, coulera.
Dix ans, peut-être, on pleurera Quelques mots trop prompts à la course.
La strophe aux gracieux dessins, Où l'oeil, en vain, cherche une faute, N'est pas d'une valeur moins haute Que la relique de nos saints.
Mais aussi, point de flatteries Pour l'inepte ou le maladroit!
Le pur lettré seul a le droit D'en arranger les broderies.
Tout poème perd ses appas Dans les bassesses du parlage.
Si nous traversons un village, Causons-y, — mais n'y chantons pas!
La Colombe.
Quand chassés, sans retour, des temples vénérables, Tordus au vent de feu qui soufflait du Thabor, Les grands Olympiens étaient si misérables Que les petits enfants tiraient leur barbe d'or;
Durant ces jours d'angoisse où la terre étonnée Portait, comme un fardeau, l'écroulement des cieux, Un seul homme, debout contre la destinée, Osa, dans leur détresse, avoir pitié des dieux.
C'était un large front, — un Empereur, — un sage, Assez haut sur son trône et sur sa volonté Pour arrêter du doigt tout un siècle au passage, Et donner son mot d'ordre à la Divinité.
Or, un soir qu'il marchait avec ses capitaines, Incliné sous ce poids de l'avenir humain, Il aperçut, au fond des brumes incertaines, Un vieux temple isolé, sur le bord d'un chemin ;
Un vieux temple isolé, plein de mornes visages, Un de ces noirs débris, au souvenir amer, Qui dorment échoués sur la grève des âges, Quand les religions baissent comme la mer.
Le seuil croulait ; la pluie avait rongé la porte ; Toute la lune entrait par les toits crevassés. Au milieu de la route, il quitta son escorte, Et s'avança, pensif, au long des murs glacés.
Les colonnes de marbre, à ses pieds, abattues, Jonchaient de toutes parts les pavés précieux; L'herbe haute montait au ventre des statues, Des cigognes rêvaient sur l'épaule des dieux.
Parfois, dans le silence, éclatait un bruit d'aile, On entendait, au loin, comme un frisson courir; Et, sur les grands vaincus penchant son front fidèle, Phœbé, froide comme eux, les regardait mourir.
Et comme il restait là, perdu dans ses pensées, Des profondeurs du temple il vit se détacher, Avec un bruit confus de plaintes cadencées, Une lueur tremblante et qui semblait marcher.
Cela se rapprochait et sonnait sur les dalles. C'était un grand vieillard qui pleurait en chemin, Courbé, maigre, en haillons, et traînant ses sandales, Une tiare au front, une lampe à la main.
Il cachait sous sa robe une blanche colombe; Dernier prêtre des dieux, il apportait encor Sur le dernier autel la dernière hécatombe... Et l'Empereur pleura, — car son rêve était mort!
Il pleura, jusqu'au jour, sous cette voûte noire. Tu souriais, ô Christ, dans ton paradis bleu, Tes chérubins chantaient sur des harpes d'ivoire, Tes anges secouaient leurs six ailes de feul
Et du morne Empyrée insultant la détresse, Comme au bord d'un grand lac aux flots étincelants, Dans le lait lumineux perdu par la Déesse, Tes martyrs couronnés lavaient leurs pieds sanglants.
Tu régnais, sans partage, au ciel et sur la terre ; Ta croix couvrait le monde et montait au milieu ; Tout, devant ton regard, tremblait, — jusqu'à ta mère Pâle éternellement d'avoir porté son Dieu.
Mais tu ne savais pas le mot des destinées, O toi qui triomphais, près de l'Olympe mort; Vois : c'est le même gouffre... avant deux mille années Ton ciel y descendra — sans le combler encor !
Tu connaîtras aussi, ployé sous l'anathème, La désaffection des peuples et des rois, Si pauvre et si perdu que tu n'auras plus même, Pour t'y coucher en paix, la largeur de ta croix !
Ton dernier temple, ô Christ, est froid comme une tombe ; Ta porte n'ouvre plus sur le vaste Avenir; Voilà que le jour baisse et qu'on entend venir Le vieux prêtre courbé, qui porte une colombe !
Il] Confiance.
Quoil sans te soucier de l'Océan qui gronde, Tu veux ta place à bord, sur mon vaisseau perdu ; Et pour dire à Colomb qu'il a trouvé son monde, Tu n'attends pas, enfant, qu'il en soit revenu 1
Dans tes bras frémissants j'ai mis ma tête blonde. J'ai bu ton souffle en feu, dans mon sein répandu ; Et, comme le pêcheur voit la perle sous l'onde, Dans ton regard charmant j'ai vu ton cœur à nu.
Sois bénie, à jamais, pour cette foi sublime 1 Sans redouter les flots je braverai l'abîme, Puisque j'ai ton amour, comme une étoile, aux cieux,
Et mon nom restera, triomphant et sonore, Afin que, dans mille ans, la terre sache encore, O mon ange adoré, la couleur de tes yeux !
Soldat libre.
Soldat libre, au léger bagage, J'ai mis ma pipe à mon chspeau, Car la milice où je m'engage N'a ni cocarde ni drapeau.
La caserne ne me plait guère, Les uniformes me vont peu ; En partisan, je fais la guerre, Et je campe sous le ciel bleu.
La Liberté, que l'on croit morte Pour quelques heures de sommeil, Près de moi se chauffe à la porte De ma tente ouverte au soleil.
Je suis sourd au clairon d'un maître, La consigne expire à mon seuil ; Nul, hormis Dieu, ne peut connaître Ce grand secret de mon orgueil.
Parmi les champs de poésie Je fourrage, sans mission ; Le capitaine est Fantaisie, Le mot du guet Occasion!
Et, loin de la poussière aride Où sont marqués les pas humains, Je cours, sur un cheval sans bride, Dans des campagnes sans chemins!..
A Rosette.
Mai sourit au firmament, Mai, le mois des douces choses; Ton aveu le plus charmant Est venu le jour des roses.
Pour témoins de ce bonheur Nous avons pris, ô ma belle, Le premier lilas en fleur, Et la première hirondelle.
Le vallon sait notre amour, Les grands bois sont nos complices; Les lis gardent, loin du jour, Ton secret, dans leurs calices!
Les papillons nuancés Et les vertes demoiselles Portent tes serments tracés Sur la poudre de leurs ailes.
L'étreinte des lierres frais, "Verts chaînons que rien ne rise, Figure, dans les forêts, L'ardeur que tu m'as promise.
Et pour qu'à notre dessein Ton souvenir soit fidèle, Sur les rondeurs de ton sein, Tous les nids ont pris modèle.
Oh ! ne trahis pas ta foi I Regarde, mon cœur, regarde :
Tout l'azur a l'œil sur toi, Et tout le printemps te garde!
Si tu venais à mentir, Les muguets, aux fines branches, Feraient tous, pour m'avertir, Tinter leurs clochettes blanches;
Les limaçons consternés, Comme des prophètes mornes, Par les chemins détournés, Me suivraient avec des cornes ;
Et les oiseaux, dans la nuit, Se heurtant à ma fenêtre, Me rapporteraient le bruit De ta rigueur prête à naître 1
Hélas! hélas! les beaux jours N'ont qu'un temps, comme les roses.
J'ai peur des grands étés lourds Et des grands hivers moroses!
Ces mois-là n'ont rien promis, Et tous les crimes s'y peuvent, Sans que les blés endormis Ou les glaçons froids s'émeuvent.
O mon ange! ô mon trésor!
Cher bonheur que Dieu me donne, Jure-moi d'aimer encor, Lorsque jaunira l'automne!
Jure-moi!... — Mais tu souris De mes alarmes trop fortes...
Viens I... les rameaux sont fleuris, Oublions les feuilles mortes l
Tecum aheam libens!