‹ Œuvres de Louis BouilhetChapitre 7 sur 36 · CONSEILLER HONORAIRE · texte numérisé non relu

CONSEILLER HONORAIRE

Si quelque ennui vient me saisir, De mon logis, j'ai le plaisir De contempler mille gouttières, Sans compter quatre cimetières Entre lesquels, dans mon loisir, J'aurai l'agrément de choisir!

J. Clogenson

Ce siècle, qui veut tout changer, Donne à Thémis ses invalides ; Ce n'est point à moi de juger Si ces réformes sont solides.

Il me semblait (voyez un peu Comme il est bon qu'on m'avertisse!) Que le juge plus près de Dieu Était plus sûr dans sa justice.

L'âge avait son autorité Pour le crime échappé des bouges.

Les cheveux blancs, en vérité, Faisaient bien sur les robes rouges.

N'en parlons plus, — joyeux martyr, Vous bénissez votre aventure, — Et la muse a fait, pour sortir, Éclater la magistrature!

Elle va, par vaux et par monts, Ouvrir son aile plus valide ; Du poète que nous aimons La robe était la chrysalide ;

Et vous quittez ce tribunal Où votre âme fut prisonnière, Gai, comme un enfant matinal, Qui fait l'école buissonnière.

Les dieux velus, les dieux malins, Aux forêts ont chanté victoire, Voyant par-dessus les moulins, Voler la toque du prétoire.

L'un du gros code s'est muni,

L'autre est l'huissier qui dit : «Silence! »

Et les oiseaux ont fait leur nid

Aux deux plateaux de la balance.

N'en parlons plus, c'est pour le mieux, Puisque la loi que je déplore, Des morceaux d'un juge trop vieux, Fait un poète jeune encore.

Hélas 1 notre printemps à nous, Suinte la tristesse et la brume; Apollon faiblit des genoux, Et la muse à trente ans s'enrhume.

Chantez toujours; votre gaité Fait honte à la pale jeunesse, Qui va changeant, pour sa santé, L'eau d'Hypocrène en lait d'ànesse.

Que j'aime mieux ce rude hiver, Où le vent de la fantaisie Fait pétiller, comme un feu clair, Tant d'esprit et de poésie !

Votre Pégase guilleret, De ses grelots, jette à terre Plus d'une note qu'on dirait Prise au carillon de Voltaire.

Dans vos huitains, calmes et beaux, Avec l'autorité d'un sage, Vous plaisantez sur ces tombeaux Qui blanchissent au voisinage.

Enfant joyeux d'un siècle fort, A ce trait on vous peut connaître, Quand, pour voir de plus près la mort, Vous vous penchez à la fenêtre ;

Et, comme un Tircis, rose et frais, Narguant les craintes sépulcrales, Vous enflez sous les noirs cyprès, Le chalumeau des pastorales.

Salut, à vos soixante et dix !

Car si la logique est certaine, En vérité, je vous le dis, Vous dépasserez la centaine ;

Et vous pourrez, selon le mot Du bon poète que j'adore, Sur le tombeau de plus d'un sot Plus d'une fois compter l'aurore !

L'Ilot.

Au dos d'un océan sans bornes, Battu des vents, rongé des flots, Le plus funèbre des îlots Hérisse ses falaises mornes.

Ni pins touffus, ni bouquets d'ornes, Sur ses récifs pleins de sanglots; De loin, les jeunes matelots, Pour se moquer, lui font des cornes ;

Tandis qu'un tonnerre assidu Marque au flanc ce rocher perdu, Comme un voleur qu'on stigmatise!...

Gens qui voguez à l'horizon, Ce pauvre îlot, c'est la Raison !

Cet océan, c'est la Bêtise!...

Chronique du Printemps.

Savez-vous, gens de Paris, Dont on voit les faces ternes Sous des arbres rabougris Où fleurissent des lanternes,

Quand, au long des boulevards, Vous assiégez d'une lieue Les gros drames, ces renards Dont l'été coupe la queue!...

Savez-vous que le bon Dieu, Chassant la brume morose, Sur la toile du ciel bleu Brosse un printemps vert et rose.

Silence à vos cris d'enfer!

Qu'on se flatte ou qu'on se morde, Les scandales de l'hiver Sont usés jusqu'à la corde.

Oyez ! j'apporte des bois, Où tremblotent les rosées, De quoi défrayer six mois Vos chroniques épuisées.

Les nids vont bien, les boutons Sont faits sur de bons modèles; On a vu des hannetons, On attend les hirondelles.

Des muguets, des bassins d'or, J'ai le cours sur mes tablettes ; Les blés sont calmes encor, La hausse est aux violettes.

Comme un critique sournois, Avril des jardins s'approche, Et se glisse, en tapinois, De la grêle plein sa poche.

Mais les grives n'ont pas peur, Et m'ont donné l'assurance Que le fruit tient sous la fleur, L'avenir sous l'espérance.

Les collines ont du thym ; L'air est doux; rien de la vigne; J'ai rencontré ce matin Quatre pécheurs à la ligne.

Hier, enfin, de l'ombre épris, Je rôdais par les vallées, Entre les gazons fleuris Et les voûtes étoilées ;

A l'heure où le carnaval, Escorté de cinq cents masques, Défonce, au galop final, La peau des tambours de basque? ;

Quand j'ai vu, sur un ruisseau, Planer, tout blanc d'étincelles, Le Silence, cet oiseau Dont on n'entend pas les ailes!...

La dernière Chanson.

J'ai voulu, le premier jour, Vendre mes chansons d'amour;

J'étais bien novice!

O mes dignes manuscrits, L'épicier qui vous a pris

M'a rendu service.

Le second, j'ai, sur le quai, Vendu mon couvert marqué,

Vieux meuble d'histoire, Où mon aïeule, en mordant, Cassa sa dernière dent.

Sous le Directoire.

Le troisième, Dieu merci, J'ai vendu ma montre aussi ,

Ma montre perfide, Qui s'amusait à sonner L'heure exacte du dîner

Sur mon ventre vide.

Le quatrième, ô bonheur!

J'ai vendu mon prix d'honneur

Pour six francs cinquante !

De ma gloire d'autrefois J'ai fait deux diners ou trois...

Sans vin d'Alicante!

Aujourd'hui, je n'ai plus rien, Et mon ventre, comme un chien,

Aboie à la lune.

Aujourd'hui, pour tout trésor, Je garde la bague d'or

De Nina la brune!

Tais-toi, mon ventre affamé ; Celui-là qui fut aimé

Sourit quand il tombe ; Le néant sera moins froid, Si je peux, sa bague au doigt,

Dormir dans ma tombe!

Démolitions.

A Philoxène Boycr.

Ah! pauvres maisons éventrées Par le marteau du niveleur, Pauvres masures délabrées, Pauvres nids qu'a pris l'oiseleur!

Quand, sous le suaire des nues, Au bord des larges boulevards, Se dressent vos carcasses nues Comme autant de spectres blafards,

Quand v°s cloisons mal affermies Livrent aux regards insultants Les secrètes anatomies Du foyer qui vécut cent ans,

Et qu'on voit, au long des murailles, Sous la morsure des grappins, Flotter, ainsi que des entrailles, Vos vieux lambeaux de papiers peints!

Mon cœur qui garde, en ses abîmes, Coinme une perle au fond des mers, Un trésor de pitiés intimes Pour l'ennui des taudis déserts,

Mon cœur frémit, ma foi s'écroule, Devant ces manœuvres impurs Dont la cognée ouvre à la foule La conscience des vieux murs.

Voici les noires cheminées, Poumons bruyants de la maison, Où les aïeules inclinées Souriaient au rouge tison.

Voici la mansarde fidèle Où le poète, pauvre encor, Confiait au nid d'hirondelle Le secret de se.; rêves d'or.

Ah ! douloureuses gémonies !

Ils ont tout mis sous l'œil du jour, Depuis la chambre aux agonies, Jusqu'aux alcôves de l'amour!

On dit qu'au soir, dans les ténèbres, L'essaim des souvenirs troublés Fait sonner ses ailes funèbres Sur ces restes démantelés...

Pour les couvrir, montez, ô lierres!

Brisez l'asphalte des trottoirs; Jetez sur la pudeur des pierres Le linceul de vos rameaux noirs.

Cercueils froids que le sage envie, J'ai vu votre ombre et vos lambeaux, Mais ces sépulcres de la vie Sont plus mornes que les tombeaux!

Vestigia Flammae.

Où donc es-tu partie, ô belle jeune fille? Toi dont le doux regard et dont la voix, un jour, Comme un oiseau qu'éveille un bruit sous la charmille, A l'ombre de mon cœur ont fait chanter l'amour.

Ange, te souvient-il que je t'aimai sur terre? 0 ue j'aurais tout donné pour un baiser de toi! Lorsqu'au fond de ton cœur tu descends solitaire, N'est-il aucun écho qui te parle de moi?

Que fais-tu, maintenant que je suis seul dans l'ombre, Quand dix ans sont passés depuis ton tendre aveu, Et que, sur mes deux mains inclinant mon front sombre, Je regarde briller, comme des yeux sans nombre, Les étincelles de mon feu !

Ceux qui viennent.

A Charles d'Osmoy.

A l'heure où le sommeil commence, J'ai fait un rêve, et j'ai cru voir S'allonger une plaine immense Que terminait un grand trou noir.

Vers le gouffre qui les appelle, Chassés par un destin de fer, Hommes et femmes, pèle-méle, Roulaient, comme un fleuve à la mer.

]£t derrière le troupeau sombre, Mes yeux cherchaient, avec effort, Ta vieille faux qui luit dans l'ombre, O vieux squelette de la mort!

Je ne t'aperçus point, camarde!...

Mais ce que je vis devant moi S'agiter, dans la nuit blafarde, M'a paru plus affreux que toi !

C'était une bruyante armée De petits hommes incomplets :

Monde exigu, peuple pygmée, Portant au front des bourrelets.

Les uns jetaient des clameurs grêles, Et, des deux mains, ramant dans l'air, Chancelaient sur leurs jambes frêles, Comme des barques sur la mer.

D'autres, la bouche de lait pleine, Avec des gestes menaçants, Lançaient dans la mêlée humaine Leurs chariots retentissants.

Les derniers, plus faibles encore, Se traînant de tous les côtés, Semblaient des larves près d'éclore, Dans leurs langes emmaillotés.

Ils criaient : « Notre heure est venue !, « A nous la terre des vivants!... »

Et tous les hochets, sous la nue, Secouaient leurs grelots mouvants ;

Et les voix exterminatrices Frappant du ciel les noirs arceaux, Entonnaient, sur l'air des nourrices, La Marseillaise des berceaux.

Pourtant, ô tendresse profonde !

La foule, un pied dans le cercueil, Vers les bandits à tête blonde Se retournait ivre d'orgueil ;

Et les familles insensées, Avec des rires triomphants, S'en allaient au tombeau, poussées Par le bras rose des enfants !

Le Poète aux Étoiles.

Page 1