‹ Œuvres de Louis BouilhetChapitre 6 sur 36 · A IV · texte numérisé non relu

A IV

Je ne suis pas le Christ, ô pâle Madeleine, Pour que tes longs cheveux caressent mes pieds nus ; Je marche, ainsi que toi, dans le doute et la peine, Voyageur égaré par les chemins perdus.

Je ne te dirai pas les paroles divines Qu'il jetait, comme un baume, à tous les cœurs souffrants, Quand, suivi de la foule, il montait les collines, Ou qu'il se promenait près des lacs transparents.

Je n'ai pas, comme lui, cette auréole pure Qui d'un reflet d'en haut dorait ses blonds cheveux, Et je ne porte point, pendue à ma ceinture, La clef de diamant qui peut t'ouvrir les cieux.

Je suis un des derniers au désert de la vie, Sous ma tente d'un jour s'est assis le malheur; Mais je t'ai, comme Christ, pardonné ta folie, Et demain, si tu veux, je t'ouvrirai mon cœur!

Tristes Dcos !

H OR ATI us.

Artiste au front sacré, poète aux belles rimes, Voyageur attiré vers les songes vermeils, Toi qui portes aux pieds ces poussières sublimes Qu'on soulève, en marchant, au pays des soleils.

Quand je t'ai vu passer, dans ta force et ton calme, Traînant, comme un manteau, ta popularité, J'ai tendu mes deux mains pour te jeter la palme, Et mon cœur, devant toi, tremblait épouvanté.

Mais je sais, maintenant, qu'oublieux de la lyre, Tu descends quelquefois de ton Olympe bleu, Et je pourrai t'aimer, moi qui t'ai vu sourire... J'avais cru, jusqu'ici, que tu n'étais qu'un dieu

Le Laboureur.

A mon ami Eugène Crepet.

O laboureur de l'âme, ô semeur éternel. Poète, avant le jour, loin du toit paternel,

Sans écouter le chien qui gronde, Pars avec ta charrue et ton rude aiguillon : Tu sais que le temps presse, et qu'il faut au sillon

Jeter tout l'avenir d'un monde.

Il part; la plaine immense, au lever du soleil, N'a pas même un oiseau qui chante le réveil,

Pas même un arbre qui frissonne.

C'est un terrain maudit, dans le vaste univers, Et, sur les durs cailloux dont les champs sont couverts.

On entend le soc dur qui sonne.

L'air est en feu : midi, sur l'ardent travailleur, Comme un manteau de plomb, fait tomber sa chaleur.

Mais qu'importe aux tâches divines !

Il marche dans l'espoir, dans la foi, dans l'azur, Et la sainte sueur qui coule à son front pur

Semble un bandeau de perles fines.

Il voit, il voit déjà, sur le sol âpre encor, Frémir les bois touffus et rouler les blés d'or,

Tout tachetés de fleurs vermeilles; 11 ne s'aperçoit pas, le rêveur ingénu, Que mille taons jaloux, pour piquer son sein nu,

Vont bourdonnant à ses oreilles 1

Puis, quand au foyer sombre il retourne, le soir, Tous les petits enfants se pressent pour le voir,

Au seuil des fermes souriantes; Car, pareils aux grands bœufs qui rentrent à pas lourds, Ses vers au large flanc font tinter, dans les cours,

Leurs colliers de rimes bruyantes.

Mars.

Le printemps s'est hâté, mars en mai se déguise; Comme un hérisson fauve, il traîne le soleil Qui lutte et fait trembler, au froid qui les aiguise, Sur son dos frissonnant ses pointes de vermeil.

La brise a des chansons qui grelottent encoie; Sous son capuchon rose enfermée à demi, La fleur du marronnier regarde et veut éclore, Puisque des pieds d'oiseaux sur sa branche ont frémi.

L'eau court, les liserons montent à l'escalade, Et, de son blanc linceul secouant les lambeaux, La nature sourit comme une enfant malade Dont le front a gardé la pâleur des tombeaux.

O germes inquiets ! j'ai connu vos audaces, J'ai voulu, comme vous, forcer le temps vainqueur, Et, rêvant les blés mûrs dans la saison des glaces, Sous le premier soleil épanouir mon cœur.

Alors, comme aujourd'hui, le vent chantait, les nues Versaient un rayon d'or à mes éclosions; Tandis que tout gonflé de sèves inconnues Bourgeonnait, dans mon sein, l'arbre des passions.

L'hiver est revenu, les feuilles sont brûlées, Le sol glacé résonne à chacun de mes pas, Et j'ai vu se flétrir, sous d'après giboulées, Les saintes floraisons qui ne repoussent pas!

IESIONS ET ASTRAGALES.

Jour sans Soleil.

La brume a noyé l'horizon blafard, Les vents font le bruit d'un taureau qui beugle, Et, sur les prés nus, le ciel sans regard S'ouvre, vide et blanc comme un œil d'aveugle.

Ce n'est pas la nuit, ce n'est pas le jour; Du zénith glacé, je sens, comme un givre, Tomber sur mon cœur, qui n'a plus d'amour, Le dégoût d'être homme et l'ennui de vivre.

Les temps sont passés où, sous le ciel bleu, Sonnait dans ma chair le galop des fièvres; Toute joie est morte ou m'a dit : adieu! J'ai le doute à l'âme et le fiel aux lèvres...

Dormez dans la nue, ô rayons sacrés !

Plus de souvenir et plus d'espérance!

Mon cœur, loin de vous, descend par degrés, Sous l'océan froid de l'indifférence!...

A M. Cl o are n son

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