‹ Œuvres de Louise Labé (volume 3)Chapitre 17 sur 33 · MERCURE · texte numérisé non relu

MERCURE

DISCOURS I

OLiE. A ce que je voy, je serai la dernière au festin de Jupiter, où je croy que Ton m'attent. Mais je voy, ce me semble^ le fils de Venus, qui y va aussi tart que moy. Il faut que je le passe, à fin que l'on ne m'apelle tardive et paresseuse.

Amour. Qui est cette foie qui me pousse si rudement? Quelle grande hate la presse? Si jel'usse aperçue, je t'usse bien gardé de passer.

Folie. Tu ne m'usses pu empescher, estant si jeune et foible. Mais à Dieu te command', je vois devant dire que tu viens tout à loisir.

Amour. Il n'en ira pas ainsi : car, avant que tu m'eschapes^ je te donneray à connoitre que tu ne te dois atacher à moy.

Folie. Laisse moy aller, ne m'arreste point : car

ce te sera honte de quereler avec une femme. Et si tu m'eschaufes une fois, tu n^auras du meilleur.

Amour. Quelles menasses sont ce cy? Jen'ay trouvé encore personne qui m'ait menassé que cette foie.

Folie. Tu montres bien ton indiscrecion, de prendre en mal ce que je t^ay fait par jeu ; et te mesconnois bien toymesme^ trouvant mauvais que je pense avoir du meilleur si tu t'adresses à moy. Ne vois tu pas que tu n'es qu'un jeune garsonneau, de si foible taille que, quand j'aurois un bras lié^ si ne te creindrois je gueres?

Amour, Me connois tu bien?

Folie. Tu es Amour, fils de Venus.

Amour. Comment donques fais tu tant la brave auprès de moy, qui, quelque petit que tu me voyes^ suis le plus creint et redouté entre les Dieus et les hommes? Et toy, femme inconnue, oses tu te faire plus grande que moy? Ta jeunesse, ton sexe, ta façon de faire, te démentent assez , mais plus ton ignorance, qui ne te permet connoitre le grand degré que je tiens.

Folie. Tu trionfes de dire. Ce n'est à moy à qui tu dois vendre tes coquilles. Mais di moy, quel est ce grand pouvoir dont tu te vantes?

Amour. Le ciel et la terre en rendent témoignage. Il n'y ha lieu oun'aye laissé quelque trofée. Regarde au ciel tous les sièges des Dieus, et t'inter-

DISCOURS I

rogue si quelcun d'entre eus s'est pù eschaper de mes mains. Commence au vieil Saturne, Jupiter, Mars, Apolon, et fmiz aus Demidieus, Satires, Faunes et Silvains. Et n'auront honte les Déesses d'en confesser quelque chose. Et ne m'a Pallas espoventé de son bouclier; mais ne l'ay voulu interrompre de ses sulils ouvrages, où jouret nuit elle s'employe. Baisse toy en terre, etdi si tu trouveras gens de marque qui ne soient ou ayent esté des miens. Voy, en la furieuse mer, Neptune et les Tritons, me prestans obéissance. Penses tu que les infernaus s'en exemptent? Ne les ay je fait sortir de leurs abimes, et venir espoventer les humains^ et ravir les filles à leurs meres^ quelques juges qu'ils soient de telz forfaits et transgressions faites contre les loix ? Et à fin que tu ne doutes avec quelles armes je fay tant de prouesses, voila mon arc seul et mes fiesches, qui m'ont fait toutes ces conquestes. Je n'ay besoin de Vulcan qui me forge de foudres, armet, escu et glaive. Je ne suis accompagné de Furies, Harpies et tourmenteurs de monde, pour me faire creindre avant le combat. Je nay que faire de chariots, soudars, hommes d'armes et grandes troupes de gens, sans lesquelles les hommes ne trionferoient là bas, estant d'eus si peu de chose qu'un seul (quelque fort qu'il soit et puissant) est bien empesché alencontre dedeus. Mais je n'ay autres armes, conseil, municion, ayde,

que moymesme. Quand je voy les ennemis en campagne, je me présente avec mon arc, et, laschant une flesche, les mets incontinent en route; et est aussi tôt la victoire gaignée que la bataille donnée.

Folie. J'excuse un peu ta jeunesse, autrement je te pourrois à bon droit nommer le plus presomptueus fol du monde. Il sembleroit, à t'ouir, que chacun tienne sa vie de ta merci, et que tu sois le vray Signeur et seul souverein tant en ciel qu'en terre. Tu t'es mal adressé pour me faire croire le contraire de ce que je say.

Amour. C'est une estrange façon de me nier tout ce que chacun confesse.

Folie. Je n'ay à faire du jugement des autres; mais, quant à moy, je ne suis si aisée à tromper. Me penses tu de si peu d'entendement que je ne connoisse, à ton port et à tes contenances, quel sens tu peus avoir? et me feras tu passer devant les yeus qu'un esprit léger comme le tien, et ton corps jeune et flouet, soit dine de telle signeurie, puissance et autorité, que tu t'atribues? Et si quelques aventures estranges, qui te sont avenues, le déçoivent^ n'estime pas que je tombe en semblable erreur, sachant tresbien que ce n'est par ta force et vertu que tant de miracles soient avenuz au monde, mais par mon industrie, par mon moyen et diligence, combien que tu ne me connoisses.

DISCOURS 1

Mais, si tu veus un peu tenir moyen en ton courrous, je te feray connoilre en peu d'heure ton arc et tes flesches, où tant tu te glorifies, estre plus molz que paste, si je n'ay bandé Tare et trempé le fer de tes flesches.

Amour. Je croy que tu veus me faire perdre pacience. Je ne sache jamais que personne ait manié mon arc que moy, et tu me veus faire à croire que sans toy je n'en pourrois faire aucun effort. Mais, puis qu'ainsi est que tu Testimes si peu, tu en feras tout à celte heure la preuve.

Folie se fait invisible, tellement qu'Amour ne la peut assener.

Amour. Mais qu'es tu devenue? comment m'es tu eschapée ! Ou je n'ay su t'ofenser, pour ne te voir, ou contre toy seule ha rebouché ma flesche : qui est bien le plus estrange cas qui jamais m'avint. Je pensois estre seul d'entre les Dieusqui me rendisse invisible à eus mesmes quand bon me sembloit ; et maintenant ay trouvé qui m'a esbloui les yeus. Au moins di moy, quiconque sois, si à l'aventure ma flesche t'a frapée, et si elle t'a blessée.

Folie. Ne t'avois je bien dit que ton arc et tes flesches n'ont effort que quand je suis de la partie. Et pour autant qu'il ne m'a plu d'estre navrée, ton coup ha esté sans effort. Et ne t'esbahis si tu m'as perdue de vue, car, quand bon me semble, il n'y ha

l6 DEBAT DE FOLIE ET D'AMOUR.

œil d'aigle, ou de serpent epidaurien, qui me sache apercevoir. Et, ne plus ne moins que le caméléon, je pren quelquefois la semblance de ceus auprès desquelz je suis.

Amour. A ce que je voy, tu dois estre quelque sorcière ou enchanteresse. Es tu point quelque Circé, ou Medée, ou quelque fée ?

Folie. Tu m'outrages tousjours de paroles, et n'a tenu à toy que ne Paye esté de fait. Je suis Déesse, comme tu es Dieu : mon nom est Eolie. Je suis celle qui te fay grand et abaisse à mon plaisir. Tu lasches l'arc et gettes les flesches en l'air, mais je les assois aus cœurs que je veus. Quand tu te penses plus grand qu'il est possible d'estre, lors par quelque petit despit je te renge et remets avec le vulgaire. Tu t'adresses contre Jupiter; mais il est si puissant et grand que, si je ne dressois ta main, si je n'avois bien trempé ta flesche, tu n'aurois aucun pouvoir sur lui. Et quand toy seul ferois aymer, quelle seroit ta gloire, si je ne faisois paroitre cet amour par mille invencions ? Tu as fait aymer Jupiter ; mais je l'ay fait transmuer en cigne, en taureau, on or, en aigle, en danger des plumassiers, des loups, des larrons et chasseurs. Qui fit prendre Mars au piège avec ta mere, si non moy, qui l'avois rendu si mal avisé que venir faire un povre mari cocu dedens son lit mesme? Qu^ust ce esté si Paris n'ust fait autre chose qu'ay-

DISCOURS I

mer Heleine? Il esîoit à Troye, Fautre à Sparte : ils n'avoient garde d'eus assembler. Ne lui fis je dresser une armée de mer, aller chez Menelas, faire la court à sa femme, l'emmener par force, et puis défendre sa querelle injuste contre toute la Grèce? Qui ust parlé des amours de Dido si elle n'ust fait semblant d'aller à la chasse pour avoir la commodité de parler à Enée seule à seul, et lui montrer telle privauté qu'il ne devoit avoir honte de prendre ce que volontiers elle ust donné, si à la fin n'ust couronné son amour d'une misérable mort? On n'ust non plus parlé d'elle que de mile autres hôtesses qui font plaisir aus passans. Je croy qu'aucune mencion ne seroit d'Artemise si je ne lui usse fait boire les cendres de son mari. Car qui ust sù si son afîeccion ust passé celle des autres femmes qui ont aymé et regretté leurs maris et leurs amis? Les effets et issues des choses les font louer ou mespriser. Si tu faisaymer, j'en suis cause le plus souvent. Mais, si quelque estrange aventure ou grand effet en sort^ en cela tu n'y as rien ; mais en est à moy seule l'honneur. Tu n'as rien que le cœur : le demeurant est gouverné par moy. Tu ne scez quel moyen faut tenir. Et pour te déclarer qu'il faut faire pour complaire, je te meine et condui; et ne te servent tes yeus non plus que la lumière à un aveugle. Et à fin que tu me reconnoisses d'orenavant, et que me saches gré quand je te meneray

l8 DEBAT DE FOLIE ET D'AMOUR.

OU conduiray, regarde si tu vois quelque chose de toymesme?

Folie tire les yeus à Amour.

Amour. 0 Jupiter! ô ma mere Venus! Jupiter, Jupiter, que m'a servi d^estre Dieu, fils de Venus, tant bien voulu jusques ici, tant au ciel qu'enterre, si je suis suget à estre injurié et outragé comme le plus vil esclave ou forsaire qui soit au monde, et qu'une femme inconnue m'ait pu crever les yeus? Qu'à la malheure fut ce banquet solennel institué pour moy. Me trouveray je en haut avecques les autres Dieus en tel ordre? Ils se resjouiront, et ne feray que me pleindre. 0 femme cruelle! comment m'as tu ainsi acoutré?

Folie. Ainsi se châtient les jeunes et presomptueus, comme toy. Quelle témérité ha un enfant de s'adresser à une femme, et l'injurier et outrager de paroles, puis de voye de fait tacher à la tuer? Une autrefois estime ceus que tu ne connois estre, possible, plus grans que toy. Tu as ofensé laRoyne des hommes, celle qui leur gouverne le cerveau, cœur et esprit, à Tombre de laquelle tous se retirent une fois en leur vie, et y demeurent les uns plus, les autres moins, selon leur mérite. Tu as ofensé celle qui t'a fait avoir le bruit que tu as, et ne s'est souciée de faire entendre au monde que la meilleure partie du loz qu'il te donnoit lui estoit

DISCOURS I

due. Si tu usses esté plus modeste, encore que je te fusse inconnue, cette faute ne te fust avenue.

Amour. Comment est il possible porter honneur à une personne que Von n'a jamais vue? Je ne t'ay point fait tant d'injure que tu dis, vù que ne te connoissois. Car, si j'usse sù qui tues, et combien tu as de pouvoir, te t'usse fait l'honneur que mérite une grand' Dame. Mais est il possible, s'ainsi est que tant m'ayes aymé et aydé en toutes mes entreprises, que, m'ayant pardonné, me rendisses mes yeus ?

Folie. Que tes yeus te soient renduz, ou non, il n^est en mon pouvoir. Mais je t'acoutreray bien le lieu où ils estoient, en sorte que l'on n'y verra point de diformité.

Folie bande Amour, et lui met des esles.

Et ce pendant que tu chercheras tes yeus, voici des esles que je te preste, qui te conduiront aussi bien comme moy.

Amour. Mais où avois tu pris ce bandeau si à propos pour me lier mes plaies ?

Folie. En venant j'ay trouvé une des Parques, qui me Ta baillé, et m'a dit estre de telle nature que jamais ne te pourra estre oté.

Amour. Comment oté! je suis donq aveugle à jamais? 0 ineschante et traytresse! il ne te sufit pas de m'avoir crevé les yeus, mais tu as oté aus

Dieus la puissance de me les pouvoir jamais rendre. 0 qu'il n^est pas dit sans cause qu^'il ne faut point recevoir présent de la main de ses ennemis ! La malheureuse m^a blessé, et me suis mis entre ses mains pour estre pensé. 0 cruelles destinées! 0 noire journée! 0 moi trop crédule! Ciel, Terre et Mer, n'aurez vous compassion de voir Amour aveugle? O infâme et détestable, tu te vanteras que ne t'ay pu fraper, que tu m'as oté les yeus, et trompé en me fiant en toy. Mais que me sert de plorer ici? Il vaut mieus que me retire en quelque lieu apart, et laisse passer ce festin. Puis, s'il est ainsi que j'aye tant de faveur au ciel ou en terre, je trouveray moyen de me venger de la fausse sorcière qui tant m'a fait d'outrage.

DISCOURS IL

Amour sort du Palais de Jupiter^ et va resvant à son infortune.

MouR. Ores suis je las de toute chose. Il vaut mieus par despit descharger mon carquois et getter toutes mes flesches, puis rendre arc et trousse à Venus ma mere. Or aillent où elles pourront, ou en ciel ou en terre, il ne m'en chaut : aussi bien ne m'est plus loisible faire aymer qui bon me semblera. O que ces belles Destinées ont aujourdhui fait un beau trait, de m'avoir ordonné estre aveugle, à fin qu'indiferemment, et sans accepcion de personne, chacun soit au hazard de mes traits et de mes flesches. Je faisois aymer les jeunes pucelles, les jeunes hommes; j'accompagnois les plus jolies des plus

beaus et plus adroits. Je pardonnois aus laides, aus viles et basses personnes; jelaissoisla vieillesse en paix. Maintenant, pensant fraper un jeune, j'asseneray sus un vieillart; au lieu de quelque beau galand, quelque petit laideron à la bouche torse; et aviendra qu'ils seront les plus amoureus, et qui plus voudront avoir de faveur en amours ; et possible, par importunité, presens ou richesses, ou disgrâce de quelques dames, viendront au dessus de leur intencion ; et viendra mon règne en mespris entre les hommes, quand ils y verront tel desordre et mauvais gouvernement. Baste ! en aille comme il pourra. Voila toutes mes flesches. Tel en soufrira qui n'en pourra mais.

Venus. Il estoit bien tems que je te trouvasse, mon cher fils, tant tu m'as donné de peine. A quoy tient il que tu n'es venu au banquet de Jupiter? Tu as mis toute la compagnie en peine. Et, en parlant de ton absence, Jupiter ha ouy dix mile pleintes de toy d'une infinité d'artisans, gens de labeur, esclaves, chambrières, vieillars, vieilles edentées, crians tous à Jupiter qu'ils ayment, et en sont les plus apparens fâchez, trouvant mauvais que tu les ayes en cet endroit égalez à ce vil populaire, et que la passion propre aus bons esprits soit aujourd'hui familière et commune aus plus lourds et grossiers.

Amour. Ne fust l'infortune qui m'est avenue,

DISCOURS II

j'usse assisté au banquet comme les autres, et ne fussent les pleintes qu'avez ouyes esté faites.

Venus. Es tu blessé, mon fils? Qui t'a ainsi bandé les yeus?

Amour. Folie m'a tiré les yeus, et, de peur qu'ils ne me fussent renduz, elle m'a mis ce bandeau, qui jamais ne me peut estre oté.

Venus. 0 quelle infortune! hé moy misérable! Donq tu ne me verras plus, cher enfant? Au moins si te pouvois arroser la plaie de mes larmes!

Venus tache à desnouer la bande.

Amour. Tu pers ton tems : les neuz sont indissolubles.

Venus. 0 maudite ennemie de toute sapience! ô femme abandonnée ! ô à tort nommée Déesse, et à plus grand tort immortelle! Quivid onq telle injure? Si Jupiter et les Dieus me croient, à tout le moins que jamais cette meschante n'ait pouvoir sur toy, mon fils.

Amour. A tort se feront ces défenses, il lesfalloit faire avant que fusse aveugle : maintenant ne me serviront gueres.

Venus. Etdonques Folie, la plus misérable chose du monde, ha le pouvoir d'oter à Venus le plus grand plaisir qu'elle ust en ce monde, qui estoit quand son fils Amour la voyoit. En ce estoit son contentement, son désir, sa félicité. Helas! fils

infortuné! 0 desastre d'Amour! 0 mere désolée! 0 Venus sans fruit belle! Tout ce que nous aquerons, nous le laissons à nos enfans : mon trésor n'est que beauté, delaquelle que chautil à unaveugle? Amour tant chéri de tout le monde, comme as tu trouvé beste si furieuse qui t'ait fait outrage ! Qu'ainsi soit dit que tous ceus qui aymeront (quelque faveur qu^'ils ayent) ne soient sans mal et infortune, à ce qu'ils ne se dient plus heureus que le cher fils de Venus.

Amour. Cesse tes pleintes, douce mere, et ne me redouble mon mal te voyant ennuiée. Laisse moy porter seul mon infortune, et ne désire point mal à ceus qui me suivront.

Venus. Allons, mon fils, vers Jupiter, et lui demandons vengeance de cette malheureuse.

DISCOURS III

ENUS. Si onques tu uz pitié de moy, Jupiter, quand le fier Diomede me navra, lors que tu me voyois travailler pour sauver mon fils Enée de l'impétuosité des vents, vagues, et autres dangers esquels il fut, tant au siège de Troye que depuis , si mes pleurs pour la mort de mon Adonis te murent à compassion, la juste douleur que j'ay pour rinjure faite à mon fils Amour te devra faire avoir pitié de moy. Je dirois que c'est, si les larmes ne m'empeschoient. Mais regarde mon fils en quel estât il est^ et tu connoitras pourquoi je me pleins.

Jupiter. Ma chère fille, que gaignes tu avec ces pleintes me provoquer à larmes? Ne scez tu Pamour que je l'ay portée de toute mémoire? As tu

défiance^ ou que je ne te veuille secourir, ou que je ne puisse?

Venus. Estant la plus afligée mere du monde, je ne puis parler que comme les afligées. Encore que vous m^ayez tant montré de faveur et d'amitié, si est ce que je n'ose voussuplier que de ce que facilement vous otroiriez au plus estrange de la terre. Je vous demande justice, et vengeance de la plus malheureuse femme qui fust jamais, qui m'a mis mon fils Cupidon en tel ordre que voyez. C'est Folie, la plus outrageuse Furie qui onques fut és Enfers.

Jupiter. Folie! ha elle esté si hardie d'atenter à ce qui plus vous estoit cher? Croyez que, si elle vous ha fait tort^ que telle punicion en sera faite qu'elle sera exemplaire. Je pensois qu'il n'y ust plus débats et noises qu'entre les hommes; mais, si cette outrecuidée ha fait quelque desordre si prés de ma personne, il lui sera cher vendu. Toutefois il la faut ouir, à fm qu'elle ne se puisse pleindre. Car, encore que je pusse savoir de moymesme la vérité du fait, si ne veus je point mettre en avant cette coutume, qui pourroit tourner à conséquence, de condamner une personne sans l'ouir. Pource, que Folie soit apelée.

Folie. Haut et souverein Jupiter, me voici preste à respondre à tout ce qu'Amour me voudra demander. Toutefois j'ay une requeste à te faire. Pource

DISCOURS III

que je say que de premier bond la plus part de ces jeunes Dieus seront du côté d'Amour, et pourront faire trouver ma cause mauvaise en m'interrompant, et ayder celle d'Amour accompagnant son parler de douces acclamacions, je te suplie qu'il y ait quelcun des Dieus qui parle pour moy, et quelque autre pour Amour, à fin que la qualité des personnes ne soit plus tôt considérée que la vérité du fait. Et pource que je crein ne trouver aucun qui, de peur d'estre apelé fol ou ami de Folie, veuille parler pour moy, je te suplie commander à quelcun de me prendre en sa garde et proieccion.

Jupiter. Demande qui tu voudras, et je le chargeray de parler pour toy.

Folie. Je te suplie donq que Mercure en ait la charge. Car, combien qu'il soit des grans amis de Venus, si suis je seure que, s'il entreprent parler pour moy, il n'oublira rien qui serve à ma cause.

Jupiter. Mercure, il ne faut jamais refuser de porter parole pour un misérable et afligé : car ou tu le mettras hors de peine, et sera ta louenge plus grande^ d'autant qu'auras moins ù de regard aus faveurs et richesses qu'à la justice et droit d'un povre homme ; ou ta prière ne lui servira de rien, et néanmoins ta pitié, bonté et diligence, seront recommandées. A cette cause, tu ne dois diferer ce que cette povre afligée te demande. Et ainsi je veus et commande que tu le faces.

Mercure. C'est chose bien dure à Mercure moyenner desplaisir à Venus. Toutefois, puis que tu me contreins, je feray mon devoir tant que Folie aura raison de se contenter.

Jupiter. Et toy, Venus, quel des Dieus choisiras tu? L'affeccion maternelle que tu portes à ton fils, et l'envie de voir venger l'injure qui lui ha esté faite, te pourroit transporter. Ton fils, estant irrité et navré recentement, n'y pourroit pareillement satisfaire. A cette cause, choisi quel autre tu voudras pour parler pour vous; et croy qu'il ne lui sera besoin lui commander, et que celui à qui tu t'adresseras sera plus aise de te faire plaisir en cet endroit que toy de le requérir. Néanmoins, s^il en est besoin, je le lui commanderay.

Venus. Encor que l'on ait semé par le monde que la maison d'Apolon et la mienne ne s'acordoient gueres bien, si le crois je de si bonne sorte qu'il ne me voudra esconduire en cette nécessité, lui requérant son ayde à cestui mien extrême besoin ; et montrera^ par l'issue de cette afaire, combien il y ha plus d'amitié entre nous que les hommes ne cuident.

Apolon. Ne me prie point, Déesse de beauté; et ne fais dificulté que ne te veuille autant de bien, comme mérite la plus belle des Déesses. Et outre le témoignage qu'en pourroient rendre tes jardins, qui sont en Cypre et Ida si bien par moy entre-

DISCOURS III

tenus qu'il n'y ha rien plus plaisant au monde, encore connoitras tu par Tissue de cette querelle combien je te porte d'afTeccion et me sens fort aise que, te retirant vers moy en cet afaire, tu declaires aus hommes comme faussement ils ont controuvé que tu avois conjuré contre toute ma maison.

Jupiter. Retirez vous donq un chacun^ et revenez demain à semblable heure, et nous mettrons peine d'entendre et vuider vos querelles.

DISCOURS IV

Cupidon vient donner le bon jour à Jupiter,

upiTER. Que dis tu, petit mignon?

Tant que ton diferent soit terminé, nous n'aurons plaisir de toy. Mais où est ta mere?

Amour. Elle est allée vers Apolon, pour l'amener au consistoire des Dieus. Ce pendant elle m'a comandé venir vers toy te donner le bon jour.

Jupiter. Je la plein bien pour l'ennui qu'elle porte de ta fortune. Mais je m'esbahi comme, ayant tant ofensé dehauts Dieus et grans Signeurs^ tu n'as jamais ù mal que par Folie!

Amour. C'est pource que les Dieus et hommes, bien avisez, creingnent que ne leur face pis. Mais P'olie n'a pas la consideracion et jugement si bon.

DISCOURS IV

Jupiter. Pour le moins te devroient ils haïr^ encore qu'ils ne t'osassent ofenser. Toutefois, tous tant qu'ils sont t'ayment.

Amour. Je serois bien ridicule si, ayant le pouvoir de faire les hommes estre aymez, ne me faisois aussi estre aymé.

Jupiter. Si est il bien contre nature que ceusqui ont reçu tout mauvais traitement de toy t'ayment autant comme ceus qui ont ù plusieurs faveurs.

Amour. En ce se montre la grandeur d'Amour, quand on ayme celui dont on est mal traité.

Jupiter. Je say fort bien par expérience qu'il n'est point en nous d'estre aymez : car, quelque grand degré oi^i je sois, si ay je esté bien peu aymé; et tout le bien qu'ay reçu, l'ay plus tôt ù par force et finesse que par amour.

Amour. J'ay bien dit que je fais aymer encore ceus qui ne sont point aymez ; mais si est il en la puissance d'un chacun le plus souvent de se faire aymer. Mais peu se treuvent qui facent en amour tel devoir qu'il est requis.

Jupiter. Quel devoir?

Amour. La première chose dont il faut s'enquérir, c'est s'il y ha quelque amour imprimée ; et s'il n'y en ha, ou qu'elle ne soit encor enracinée, ou qu'elle soit desja toute usée, faut songneusement chercher quel est le naturel de la personne aymée; et, connoissant le notre, avec les commoditez,

32 DEBAT DE FOLIE ET D'aMOUR.

façons^ et qualitez, estre semblables, en user; si non, le changer. Les darnes que tu as aymées vouloient estre louées, entretenues par un long tems, priées, adorées : queirAmour penses tu qu'elles t'ayent porté, te voyant en foudre, en Satire, en diverses sortes d'animaus, et converti en choses insensibles? La richesse te fera jouir des Dames qui sont avares; mais aym.er,non. Car celte affeccion de gaigner ce qui est au cœur d'une personne chasse la vraye et entière Amour, qui ne cherche son proufit, mais celui de la personne qu'il ayme. Les autres espèces d'animaus ne pouvoient te faire plus amiable. Il n'y ha animant courtois et gracieus que l'homme, lequel puisse se rendre suget aus complexions d^autrui, augmenter sa beauté et bonne grâce par mile nouveaus artifices ; plorer, rire, chanter, et passionner la personne qui le voit. La lubricité et ardeur de reins n'a rien de commun, ou bien peu^ avec Amour. Et pource les femmes ou jamais n'aymeront, ou jamais ne feront semblant d'aymer pour ce respect. Ta Magesîé Royale encores ha elle moins de pouvoir en céci : car Amour se plait de choses égales. Ce n'est qu'un joug, lequel faut qu'il soit porté par deus taureaus semblables : autrement le harnois n'ira pas droit. Donq, quand tu voudras estre aymé, descend en bas, laisse ici ta couronne et ton sceptre, et ne dis qui tu es. Lors tu verras, en bien servant et ay-

DISCOURS IV

mant quelque Dame, que, sans qu'elle ait égard à richesse ne puissance, de bon gré t'aymera. Lors tu sentiras bien un autre contentement que ceus que tu as uz par le passé, et, au lieu d'un simple plaisir, en recevras un double. Car autant y ha il de plaisir à estre baisé et aymé que de baiser et aymer.

Jupiter. Tu dis beaucoup de raisons; mais il y faut un long tems, une sugeccion grande, et beaucoup de passions.

Amour, Je say bien qu'un grand Signeur se fâche de faire longuement la court, que ses afaires d'importance ne permettent pas qu'il s'y assugettisse, et que les honneurs qu'il reçoit tous les jours, et autres passetems sans nombre, ne lui permettent croitre ses passions, de sorte qu'elles puissent mouvoir leurs amies à pitié. Aussi ne doivent ils atendre les grans et faciles contentemens qui sont en Amour; mais souventefois j'abaisse si bien les grans que je les fay à tous exemple de mon pouvoir.

Jupiter. Il est tems d'aller au consistoire : nous deviserons une autrefois plus à loisir.

DISCOURS V

Apolon.

I onques te falut songneusement pourvoir à tes afaires, souverein Jupiter , ou quand avec l'ayde de Briare tes plus proches te vouloient mettre en leur puissance, ou quand les Geans, fils de la Terre, mettans montaigne sur montaigne, deliberoient nous venir combattre jusques ici, ou quand le Ciel et la Terre cuiderent brûler; à cette heure que la licence des fols est venue si grande que d'outrager devant tes yeus l'un des principaus de ton Empire, tu n'as moins d'ocasion d'avoir creinte, et ne dois diferer à donner pront remède au mal ja commencé. S'il est permis à chacun

DISCOURS V

atenter sur le lien qui entretient et lie tout ensemble, je voy en peu d'heure le Ciel en desordre, je voy les uns changer leur cours, les autres entreprendre sur leurs voisins une consommacion universelle; ton sceptre, ton trône, ta magesté en danger. Le sommaire de mon oraison sera conserver ta grandeur en son intégrité, en demandant vengeance de ceus qui outragent Amour, la vraye ame de tout Tunivers, duquel tu tiens ton sceptre. D'autant donq que ma cause est tant favorable, conjointe avec la conservacion de ton estât, et que néanmoins je ne demande que justice, d'autant plus me devras tu atentivement escouter.

L'injure que je meintien avoir esté faite à Cupidon est telle. Il venoit au festin dernier, et voulant entrer par une porte, Folie acourt après lui, et, lui mettant la main sur l'espaule, le tire en arrière, et s'avance, et passe la première. Amour, voulant savoir qui c'estoit, s'adresse à elle. Elle lui dit plus d'injures qu'il n'apartient à une femme de bien à dire. De là elle commence se hausser en paroles, se magnifier, fait Amour petit. Lequel, se voyant ainsi peu estimé, recourt à la puissance dont tu Tas tousjours vù et permets user contre toute personne. Il la veut faire aymer : elle évite au coup, et, feignant ne prendre en mal ce que Cupidon lui avoit dit, recommence à deviser avec lui, et, en parlant, tout d'un coup lui levé les yeus de la teste. Ce

36 DEBAT DE FOLIE ET D'aMOUR.

fait, elle se vient à faire si grande sur lui qu'elle lui fait entendre de ne lui estre possible le guérir, s'il ne reconnoissoit qu'il ne lui avoit porté Fhonneur qu'elle meritoit. Qiie ne feroit on pour recouvrer la joyeuse vue du soleil? Il dit, il faittout cequ^elle veut. Elle le bande, et pense ses plaies en atendant que meilleure ocasion vint de lui rendre la vue. Mais latraytresse lui mit un tel bandeau que jamais ne sera possible lui oter^ par ce moyen voulant se moquer de toute l'ayde que tu lui pourrois donner, et, encor que tu lui rendisse les yeus, qu'ils fussent néanmoins inutiles. Et pour le mieus acoutrer lui ha baillé de ses esles, à find'estre aussi bien guidé comme elle. Voila deus injures grandes et atroces faites à Cupidon. On l'a blessé, et lui ha l'on oté le pouvoir et moyen de guérir. La plaie se voit, le délit est manifeste : de Tauteur ne s'en faut enquérir. Celle qui ha fait le coup le dit, le presche, en fait ses contes par tout. Interrogue la : plus tôt l'aura confessé que ne l'auras demandé. Que reste il?

Quand il est dit ; « Qui aura tiré une dent, lui en sera tiré une autre ; qui aura arraché un œil, lui en sera semblablement crevé un, » cela s'entent entre personnes égales. Mais, quand on ha ofensé ceus desquels dépend la conservacion de plusieurs, les peines s'aigrissent, les loix s'arment de sévérité et vengent le tort fait au publiq. Si tout l'Univers

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ne tient que par certeines amoureuses composicions, si elles cessoient, l'ancien abimereviendroit. Otant l'amour, tout est ruiné. C'est donq celui qu'il faut conserver en son estre: c'est celui qui iait multiplier les hommes, vivre ensemble, et perpétuer le monde, par Tamour et solicitiide qu'ils portent à leurs successeurs. Injurier cet Amour, Poutrager^ qu'est ce, sinon vouloir troubler et ruiner toutes choses? Trop mieus vaudroit que la téméraire se fust adressée à toy : car lu t'en fusses bien donné garde. Mais, s'estant adressée àCupidon, elle t'afait dommage irréparable, et auquel n'as ù puissance de donner ordre. Cette injure touche aussi en particulier tous les autres Dieus, Demidieus, Faunes, Satires, Silvains, Déesses^ Nynfcs, Hommes et Femmes; et crois qu'il n'y ha animant qui ne sente mal, voyant Cupidon blessé. Tu as donq osé, ô détestable, nous faire à tous despit, en outrageant ce que tu savois estre de tout aymé. Tu as ù le cœur si malin de navrer celui qui apaise toutes noises et querelles. Tu as osé atenler au fils de Venus, et ce en la court de Jupiter, et as fait qu'il n'y ha ù ça haut moins de franchise qu'il n'y en ha là bas entre les hommes, és lieus qui nous sont consacrez.

Par tes foudres, ô Jupiter, tu abas les arbres, ou quelque povre femmelette gardant les brebis, ou quelque meschant garsonneau qui aura moins di-

nement parlé de ton nom; et cette cy, qui, mesprisant ta magesté, ha violé ton palais, vit encores! Et où? Au ciel; et est estimée immortelle, et retient nom de Déesse. Les roues des Enfers soutiennent elles une ame plus détestable que cette cy? Les montaignes de Sicile couvrent elles de plus exécrables personnes ? Et encores n'a elle honte de se présenter devant vos divinitez ; et lui semble (si je Pose dire) que serez tous si fols que de l'absoudre. Je n'ay néanmoins charge par Amour de requérir vengeance et punicion de Folie. Les gibets, potences, roues, couteaus et foudres ne lui plaisent, encor que fust contre ses malveuillans, contre lesquels mesmes il ha si peu usé de son ire que, oté quelque subit courrous de la jeunesse qui le suit, il ne se trouva jamais un seul d'eus qui ait voulu l'outrager, fors cette furieuse. Mais il laisse le tout à votre discrecion, ô Dieus, et ne demande autre chose, sinon que ses yeus lui soient rendus, et qu'il soit dit que Folie ha ù tort de l'injurier et outrager. Et à ce que par ci après n'avienne tel desordre, en cas que ne veuillez ensevelir Folie sous quelque montaigne, ou la mettre à l'abandon de quelque aigle, ce qu'il ne requiert, vous veuillez ordonner que Folie ne se trouvera prés du lieu où Amour sera, de cent pas à la ronde : ce que trouverez devoir estre fait, après qu'aurez entendu de quel grand bien sera cause Amour quand il aura gaigné

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ce point, et de combien de maus il sera cause estant si mal acompagné, mesmes à présent qu'il ha perdu les yeus.

Vous ne trouverez point mauvais que je touche en brief en quel honneur et reputacion est Amour entre les hommes, et qu'au demeurant de mon oraison je ne parle guère plus que d'eus. Donques les hommes sont faits à l'image et semblance de nous, quant aus esprits; leurs corps sont composez de plusieurs et diverses complexions, et entre eus si diferens, tant en figure, couleur et forme, que jamais, en tant de siècles qui ont passé, ne s'en trouva que deux ou trois pers qui se ressemblassent : encore leurs serviteurs et domestiques les connoissoi«nt particulièrement l'un d'avec l'autre. Estans ainsi en meurs, complexions et forme dissemblables, sont néanmoins ensemble liez et assemblez par une benivolence qui les fait vouloir bien l'un à l'autre; et ceus qui en ce sont les plus excellens sont les plus rêverez entre eus. Delà est venue la première gloire entre les hommes. Car ceus qui avoient inventé quelque chose à leur proufit estoient estimez plus que les autres. Mais faut penser que cette envie de proufiter en publiq n'est procedée de gloire, comme estant la gloire postérieure en tems. Quelle peine croyez vous qu'a Orphée pour destourner les hommes barbares de leur acoutumée cruauté, pour les faire assembler en compagnies po-

litiques, pour leur mettre en horreur le piller et robber Fautrui? Estimez vous que ce fust pour gain, duquel ne se parloit encores entre les hommes, qui n'avoient fouillé és entrailles de la terre? La gloire, comme j'ay dit, ne le pouvoit mouvoir. Car, n'estans point encore de gens poétiquement vertueus, il n'y pouvoit estre gloire, ny envie de gloire. L'amour qu'il portoit en gênerai aus hommes le faisoit travailler à les conduire à meilleure vie. C'estoit la douceur de sa musique, que l'on dit avoir adouci les loups, tigres, lions, attiré les arbres, et amolli les pierres. Et quelle pierre ne s'amolliroit entendant le dous preschement de celui qui amiablement la veut atendrir pour recevoir l'impression de bien et honneur? Combien estimez vous que Promethée soit loué ià bas pour l'usage du feu, qu'il inventa? Il le vous desrcba, et encourut votre indinaclon. Esloit ce qu'il vous voulusl ofenser? Je croy que non; lïïjh l'amour, qu'il portoit à l'homme, que tu lui baillas^ ô Jupiter, commission de faire de terre, et l'assembler de toutes pièces ramassées des autres aniinaus. Cet amour que l'on porte en gênerai à son semblable est en telle recommandacion entre les hommes que le p'us souvent se trouvent entre eus qui pour sauver un païs, leur parent, et garder l'honneur de leur Prince, s'enfermeront dedens lieus peu defensables, bourgades, colombiers; et quelque asseurance qu'ils ayent de la mort, n'en

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veulent sortir à quelque composicion que ce soit, pour prolonger la vie à ceus que Ton ne peut assaillir que après leur ruine.

Outre^ cette afeccion générale, les hommes en ont quelque particulière l'un envers l'autre, et laquelle, moyennant qu'elle n'ait point le but de gain, ou de plaisir de soymesme , n'ayant respect à celui que l'on se dit aymer, est en tel estime au monde que l'on ha remarqué songneusement par tous les siècles ceus qui se sont trouvez excellens en icelle, les ornant de tous les plus honorables titres que les hommes peuvent inventer. Mesmes ont estimé cette seule vertu estre sufisante pour d'un homme faire un Dieu. Ainsi les Scythes déifièrent Pylade et Oreste, et leur dressèrent temples et autels, les apelans les Dieus d'amitié. Mais avant iceus estoit Amour, qui les avoit liez et uniz ensemble. Raconter l'opinion qu'ont les hommes des parens d'Amour ne seroit hors de propos, pour montrer qu'ils l'estiment autant ou plus que nul autre des Dieus. Mais en ce ne sont d'un acord^ les uns le faisant sortir de Chaos et de la Terre, les autres du Ciel et de la Nuit, aucuns de Discorde et de Zephire, autres de Venus la vraye mere, l'honorant par ces anciens pères et mères, et par les effets ncrveilleus que de tout tems il ha acouîuiné montrer. Mais il me semble que les Grecs, d'un seul surnom qu'ils t'ont donné, Jupiter,

t'apelant amiable, témoignent assez que plus ne pouvoient exaucer Amour qu'en te faisant participant de sa nature. Tel est l'honneur que les plus savans et plus renommez des hommes donnent à Amour.

Le commun populaire le prise aussi et estime pour les grandes expériences qu'il voit des commoditez qui proviennent de lui. Celui qui voit que l'homme (quelque vertueus qu'il soit) languit en sa maison sans l'amiable compagnie d'une femme, qui fidèlement lui dispense son bien, lui augmente son plaisir, ou le tient en bride doucement, de peur qu'il n'en prenne trop pour sa santé, lui ote les fâcheries, et quelquefois les empesche de venir, Fappaise, l'adoucit, le traite sain et malade, le fait avoir deus corps, quatre bras, deus ames, et plus parfait que les premiers hommes du banquet de Platon, ne confessera il que l'amour conjugale est dine de recommandacion? Et n'atribuera cette félicité au mariage^ mais à l'amour qui l'entretient. Lequel s'il défaut en cet endroit, vous verrez l'homme forcené fuir et abandonner sa maison. La femme, au contraire, ne rit jamais quand elle n'est en amour avec son mari. Hz ne sont jamais en repos. Quand l'un veut reposer, l'autre crie. Le bien se dissipe, et vont toutes choses au rebours. Et est preuve certeine que la seule amitié fait avoir en mariage le contentement que l'on dit s'y trouver.

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Qui ne dira bien de Tamour fraternelle, ayant veu Castor et Pollux, Pun mortel estre fait immortel à moitié du don de son frère? Ce n'est pas estre frère qui cause cet heur (car peu de frères sont de telle sorte), mais Pamour grande qui estoit entre eus. Il seroit long à discourir comme Jonathas sauva la vie à David, dire Phistoire de Pithias et Damon, de celui qui quitta son espouse à son ami la première nuit et s'en fuit vagabond par le monde. Mais, pour montrer quel bien vient d'amitié^ j'allegueray le dire d^un grand Roy, lequel ouvrant une grenade, interrogué de quelles choses il voudroit avoir autant comme il y avoit de grains en la pomme, respondit : « De Zopires. » C'estoit ce Zopire par le moyen duquel il avoit recouvré Babilone. Un Scyte demandant en mariage une fille, et sommé de bailler son bien par declaracion, dit qu'il n'avoit autre bien que deus amis, s'estimant assez riche avec telle possession pour oser demander la fille d'un grand Signeur en mariage. Et pour venir aus femmes, ne sauva Ariadne la vie à Thésée? Hypermnestre à Lyncée? Ne se sont trouvées des armées en danger en pais estranges, et sauvées par l'amitié que quelques dames portoient aus capiteines? des Rois remiz en leurs principales citez par les intelligences que leurs amies leur avoient pratiquées secrètement? Tant y ha de povres soudars qui ont esté eslevez par leurs

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amies és contez, ducliez, royaumes, qu'elles possedoient.

Certeinement lant de commoditez provenant aus hommes par Amour ont bien aydé à l'estimer grand . Mais, plus que toute chose, Tafeccion naturelle que tous avons à aymer nous le fait eslever et exalter. Car nous voulons faire paroitre et estre estimé ce à quoy nous nous sentons enclins. Et qui est celui .des hommes qui ne prenne plaisir ou d'aymer, ou d'estre aymé? Je laisse ces mysanthropes et taupes cachées sous terre^ et enseveliz de leurs bizarries^ lesquels auront de par moy tout loisir de n'estre point aymez. puis qu'il ne leur chaut d'aymer. S'il m'estoit licite, je les vous depeindrois comme je les voy descrire aus hommes de bon esprit. Et néanmoins il vaut mieus en dire un mot, à fin de connoitre combien est mal plaisante et misérable la vie de ceus qui se sont exemptez d'Amour.

Ils dient que ce sont gens mornes, sans esprit, qui n'ont grâce aucune à parler, une voix rude, un aller pensif, un visage de mauvaise rencontre, un œil baissé, creintifs, avares, impitoyables, ignorans, et n'estimans personne : loups garous. Quand ils entrent en leur maison, ils creingnent que quelcun les regarde. Incontinent qu'ils sont entrez, barrent leur porte, serrent les fenestres, mangent sallement sans compagnie, la maison mal en ordre;

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se couchent en chapon, le morce.Tu au bec; et lors, à beaus gros bonnets gras de deus doits d'espais, la camisole atachée avec esplingues enrouiliées jusques au dessous du nombril, grandes chausses de laine venans à mycuisse, un oreiller bien chaufé et sentant sa gresse fondue, le dormir accompagné de toux et autres tels excremens dont ils remplissent les courtines. Un lever pesant, s'il n'y ha quelque argent à recevoir : vieilles chausses repetassées^ souliers de païsant, pourpoint de drap fourré, long saye mal ataché devant, la robbe qui pend par derrière jusques aus espaules^ plus de fourrures et pelisses, calottes et larges bonnets couvrans les cheveus mal pignez : gens plus fades à voir qu'un potage sans sel à humer.

Que vous en semble il ? Si tous les hommes estoient de cette sorte, y auroit il pas peu de plaisir de vivre avec eus? Combien plus tôt choisiriez vous un homme propre, bien en point, et bien parlant, tel qu'il ne s'est pu faire sans avoir envie de plaire à quelcun? Qui ha inventé un dous et gracieus langage entre les hommes? et où premièrement ha il esté employé? Ha ce esté à persuader de faire guerre ou pais? eslire un Capiteine? acuser ou défendre quelcun? Avant que les guerres se fissent, paix, alliances et confederacions en publiq; avant qu'il fust besoin de Capiteines; avant les premiers jugemens que fîtes faire en Athènes, il y avoit quel-

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que manière plus douce et gracieuse que le commun ; de laquelle usèrent Orphée, Amphion et autres. Et où en firent preuve les hommes, sinon en amour? Par pitié on baille à manger à une créature, encore qu'elle n'en demande. On pense à un malade, encore qu'il ne veuille guérir. Mais qu'une femme ou homme d'esprit prenne plaisir à Tafeccion d'une personne qui ne la peut descouvrir, lui donne ce qu'il ne peut demander, escoute un rustique et barbare langage, et tout tel qu'il est, sentant plus son commandement qu'amoureuse prière, celà ne se peut imaginer. Celle qui se sent aymée ha quelque autorité sur celui qui Tayme : car elle voit en son pouvoir ce que l'Amant poursuit, comme estant quelque grand bien et fort désirable. Cette autorité veut estre révérée en gestes, faits, contenances et paroles. Et de ce vient que les amans choisissent les façons de faire par lesquelles les personnes aymées auront plus d'ocasion de croire Testime et reputacion que l'on ha d'elles. On se compose les yeus à douceur et pitié, on adoucit le front, on amollit le langage, encore que de son naturel Tamant ust le regard horrible, le front despité, et langage sot et rude : car il ha incessamment au cœur l'objet de l'amour, qui lui cause un désir d'estre dine d'en recevoir faveur, laquelle il scet bien ne pouvoir avoir sans changer son naturel.

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Ainsi entre les hommes Amour cause une connoissance de soymesme. Celui qui ne tache à complaire à personne , quelque perfeccion* qu'il ait, n'en ha non plus de plaisir que celui qui porte une fleur dedens sa manche. Mais celui qui désire plaire incessamment pense à son fait, mire et remire la chose aymée, suit les vertus qu'il voit lui estre agréables, et s'adonne aus complexions contraires à soymesme, comme celui qui porte le bouquet en main donne certein jugement de quelle fleur vient Podeur et senteur qui plus lui est agréable. Après que l'amant ha composé son corps et complexion à contenter l'esprit de l'aymée, il donne ordre que tout ce qu'elle verra sur lui, ou lui donnera plaisir, ou pour le moins elle n'y trouvera à se fâcher. De là ha ù source la plaisante invencion des habits nouveaus. Car on ne veut jamais venir à ennui et lasseté, qui provient de voir tousjours une mesme chose. L'homme ha tousjours mesme corps, mesme teste, mesme bras, jambes et piez; mais il les diversifie de tant de sortes qu'il semble tous les jours estre renouvelé : chemises parfumées de mile et mile sortes d'ouvrages; bonnet à la saison, pourpoint, chausses jointes et serrées montrans les mouvemens du corps bien disposé ; mile façons de bottines, brodequins, escarpins, souliers, sayons, casaquins, robbes, robbons, cappes, manteaus : le tout en si bon ordre que rien ne passe.

Et que dirons nous des femmes, Thabit desquelles, et l'ornement de corps dont elles usent, est fait pour plaire, si jamais rien fut fait. Est il possible de mieus parer une teste que les dames font et feront à jamais? avoir cheveus mieus dorez, crespés, frizez? acouiremeni de tesie mieus séant, quand elles s'acoutreront à l'Espagnole, à la Françoise, àTAlemande, à l'Italienne, à la decque? Quelle diligence mettent elles au demeurant de la face? Laquelle, si elle est belle, elles conîregardent tant bien conue les pluies, vents, chaleurs, tems et vieillesse, qu'elles demeurent presque tousjours jeunes. Et, si elle ne leur est du tout telle qu'elles la pounoient désirer, par honneste soin la se procurent; et l'ayant moyeniiement agréable, sans plus grande curiosité, seulement avec vertueuse industrie la continuent, selon la mode de chacune nacion, contrée et coutume. Et avec tout cela, Thabii propre comme la feuille autour du fruit. Et s'il y ha perfeccion du corps, ou linéament ([ui puisse ou doive estre vù et montré, bien peu le ciiche Tagencement du vêtement ; ou, s'il est caché, il Tesl en sorte, que Ton le cuide plus beau et délicat. Le sein aparoit de tant plus beau qu'il semble qu'elles ne le veuillent estre vù; les inamelles, en leur rondeur relevées, font donner un peu d'air au large estomac. Au reste, la robbe bien jointe, le corps estreci où il le faut; les man-

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ches serrées, si le bras est massif; si non, larges et bien enrichies; la chausse tirée; Tescarpin façonnant le petit pié (car le plus souvent Pamoureuse curiosité des hommes fait rechercher la beauté jusques au bout des piez) ; tant de pommes d'or, chaînes, bagues, ceintures, pendans, gans parfumez, manchons, et en somme tout ce qui est de beau, soit à l'acoutrement des hommes ou des femmes, Amour en est l'auteur.

Et s'il ha si bien travaillé pour contenter les yeux, il n'a moins fait aus autres sentimens ; mais les ha tous emmiellez de nouvelle et propre douceur. Les fleurs que tu fiz, ô Jupiter, naître és mois de Pan les plus chaus, sont entre les hommes faites hybernalles; les arbres, plantes, herbages, qu'avois distribuez en divers païs, sont, par Testude de ceus qui veulent plaire à leurs amies, rassemblez en un verger; et quelquefois suis contreint, pour ayder à leur afeccion, leur départir plus de chaleur que le pais ne le requerroit. Et tout le proufit de ce n'est que se ramentevoir par ces petis presens en la bonne grâce de ces amis et amies. Diray je que la musique n'a esté inventée que par Amour? Et est le chant et harmonie Teffect et signe de PAmour parfait. Les hommes en usent ou pour adoucir leurs désirs enflammez, ou pour donner plaisirs : pour lequel diversifier tous les. jours ils inventent nouveaus et divers instru-

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