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ments de luts, lyres, citres, doucines, violons, espinettes, flûtes, cornets; chantent tous les jours diverses chansons, et viendront à inventer madrigalles, sonnets, pavanes, passemeses, gaillardes; et tout en commemoracion d'Amour, comme celui, pour lequel les hommes font plus que pour nul autre. C'est pour lui que l'on fait des sérénades, aubades, tournois, combats tant à pié qu'à cheval. En toutes lesquelles entreprises ne se treuvent que jeunes gens amoureus; ou, s'ils s'en treuvent autres meslez parmi, ceus qui ayment emportent tousjours le pris, et en remercient les dames desquelles ils ont porté les faveurs. Là aussi se raporteront les comédies, tragédies, jeux, montres, masques, moresques.
Dequoy allège un voyageur son travail, que lui cause le long chemin, qu'en chantant quelque chanson d'Amour, ou escoutant de son compagnon quelque conte et fortune amoureuse? L'un loue le bon traitement de s'amie ; l'autre se pleint de la cruauté de la sienne. Et mile accidens qui interviennent en amours : lettres descouvertes, mauvais raports, quelque voisine jalouse, quelque mari qui revient plus tôt que Ton ne voudroit, quelquefois s'apercevant de ce qui se fait, quelquefois n'en croyant rien, se fiant sur la preudhommie de sa emme; et à fois eschaper un souspir avec un hangement de parler; puis force excuses. Brief,
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le plus grand plaisir qui soit après amour, c'est d'en parler. Ainsi passoit son chemin Apulée, quelque filozofe qu'il fust. Ainsi prennent les plus sévères hommes plaisir d'ouir parler de ces propos, encore qu'ils ne le veuillent confesser.
Mais qui fait tant de poètes au monde en toutes langues? N'est-ce pas Amour, lequel semble estre le suget duquel tous poètes veulent parler? Et qui me fait attribuer la poésie à Amour, ou dire, pour le moins, qu'elle est bien aydée et entretenue par son moyen? C'est qu'incontinent que les hommes commencent d'aymer, ils escrivent vers. Et ceus qui ont esté excellens poètes , ou en ont rempli leurs livres, ou quelque autre suget qu'ils ayent pris, n'ont osé toutefois achever leur euvre sans en faire honorable mencion : Orphée, Musée, Homère, Line, Alcée, Saphon et autres poètes et filozofes; comme Platon, et celui qui ha i!i le nom de Sage, ha descrit ces plus hautes concepcions en forme d'amourettes. Et plusieurs autres escriveins, voulans descrire autres invencions, les ont cachées sous semblables propos. C'est Cupidon qui ha gaigné ce point, qu'il faut que chacun chante ou ses passions, ou celles d'autrui, ou couvre ses discours d'Amour, sachant qu'il n'y ha rien qui le puisse faire mieus estre reçu. Ovide ha tousjours dit qu'il aymoit. Pétrarque, en son langage, ha fait sa seule afeccion aprocher à la gloire de celui
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qui ha représenté toutes les passions, coutumes, façons et natures de tous les hommes, qui est Homère. Qu'a jamais mieus chanté Virgile, que les amours de la Dame de Carthage? Ce lieu seroit long, qui voudrait le traiter comme il meriteroit.
Mais il me semble qu'il ne se peut nier que PAmour ne soit cause aus hommes de gloire, honneur, proufit, plaisir, et tel que sans lui ne se peut commodément vivre. Pource est il estimé entre les humains^ Thonorans et aymans comme celui qui leur ha procuré tout bien et plaisir. Ce qui lui ha esté bien aisé tant qu'il ha ù ses yeux. Mais, aujourd'hui qu'il en est privé, si Folie se mesle de ses afaires, il est à creindre, et quasi inévitable, qu'il ne soit cause d'autant de vilenie, incommodité et desplaisir, comme il ha esté par le passé d'honneur, proufit et volupté. Les grans, qu'Amour contreingnoit aymer les petis et les sugetz qui estoient sous eus, changeront, en sorte qu^ils n'aymeront plus que ceus dont ils en penseront tirer service. Les petis, qui aymoient leurs Princes et Signeurs, les aymeront seulement pour faire leurs besongnes, en espérance de se retirer quand ils seront pleins. Car, où Amour voudra faire cette harmonie entre les hautes et basses personnes, Folie se trouvera prés, qui l'empeschera; et encore és liens où il se sera ataché, quelque bon et innocent qu'il soit, Folie lui meslera de son naturel :
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tellement que ceus qui aymeront seront tousjours quelque tour de fol. Et plus les amitiez seront estroites, plus s'y trouvera il de desordre quand Folie s^y mettra. Il retournera plus d'une Semiramis, plus d'une Biblis, d'une Mirrha, d'une Canace, d'une Phedra. Il n'y aura lieu saint au monde. Les hauts murs et treilliz garderont mal les Vestales. La vieillesse tournera son vénérable et paternel amour en fols et juvéniles désirs. Honte se perdra du tout. Il n'y aura discrecion entre noble, païsant, infidèle ou More, dame, maîtresse, servante. Les parties seront si inégales que les belles ne rencontreront les beaus, ains seront conjointes le plus souvent avec leurs dissemblables. Grands dames aymeront quelquefois ceus dont ne daigneroient estre servies. Les gens d'esprit s'abuseront autour des plus laides. Et quand les povres et loyaus amans auront langui de l'amour de quelque belle, lors Folie fera jouir quelque avolé en moins d'une heure du bien où l'autre n'aura pù ateindre. Je laisse les noises et querelles qu'elle dressera par tout, dont s'en ensuivra blessures, outrages et meurtres. Et ay belle peur qu'au lieu où Amour ha inventé tant de sciences, et produit tant de bien, qu'elle n'ameine avec soy quelque grande oisiveté, acompagnée d'ignorance; qu'elle n'empesche les jeunes gens de suivre les armes et de faire service à leur Prince, ou de vaquer à estudes honorables;
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qu'elle ne leur mesie leur amour de paroles détestables, chansons trop vileines, ivrongnerie et gourmandise ; qu'elle ne leur suscite mile maladies, et mette en infmiz dangers de leurs personnes. Car il n'y ha point de plus dangereuse compagnie que de Folie. Voilà les maus qui sont à creindre si Folie se trouve autour d'Amour. Et s'il avenoit que cette meschantele voulust empescher çà haut, que Venus ne voulust plus prendre un dous aspect avec nous autres , que Mercure ne voulust plus entretenir nos alliances, quelle confusion y auroit il? Mais j'ay promis ne parler que de ce qui se fait en terre.
Or donq, Jupiter, qui t'apeles pere des hommes, qui leur es auteur de tout bien, leur donnes la pluie quand elle est requise, seiches 1 humidité superabondante , considère ces maus qui sont préparez aus hommes si Folie n'est séparée d'Amour. Laisse Amour se resjouir en paix entre les hommes : qu'il soit loisible à un chacun de converser privément et domestiquement les personnes qu'il aymera, sans que personne en aitcreinte ou soupçon; que les nuits ne chassent , sous prétexte des mauvaises langues, Tami de la maison de s'amie ; que l'on puisse mener la femme de son ami, voisin, parent, où bon semblera, en telle seureté que rhonneur de l'un ou l'autre n'en soit en rien ofensé. Et à ce que personne n'ait plus mal en teste quand
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il verra telles privautez, fais publier par toute la Terre, non à son de trompe ou par ataches mises aus portes des temples, mais en mêlant au cœur de tous ceus qui regarderont les amans, qu'il n'est possible qu'ils vousissent faire ou penser quelque folie. Ainsi auras tu mis tel ordre au fait avenu que les hommes auront ocasion de te louer et magnifier plus que jamais , et feras beaucoup pour toy et pour nous. Car tu nous auras délivrez d'une infinité de pleintes, qui autrement nous seront faites par les hommes, des esclandres que Folie amoureuse fera au monde. Ou bien, si tu aymes mieus remettre les choses en l'estat qu'elles estoient , contreins les Parques et Destinées (si tu y a quelque pouvoir) de retourner leurs fuseaus, et faire en sorte qu'à ton commandement, et à ma prière, et pour l'amour de Venus, que tu as jusques ici tant chérie et aymée, et pour les plaisirs et contentemens que tous tant que nous sommes avons reçuz et recevons d'Amour, elles ordonnent que les yeus seront rendus à Cupidon, et la bande otée, à ce que le puissions voir encore un coup en son bel et naïf estre, piteus de tous les cotez dont on le sauroit regarder^ et riant d'un seulement.
0 Parques, ne soyez à ce coup inexorables! Que l'on ne die que vos fuseaus ont esté ministres de la cruelle vengeance de Folie. Ceci n'empeschera point la suite des choses à venir; Jupiter
composera tous ces trois jours en un, comme il fit les trois nuits qu'il fut avec Alcmene.
Je vous apelle, vous autres Dieus, et vous Déesses, qui tant avez porté et portez d'honneur à Venus. Voici Tendroit où lui pouvez rendre les faveurs que d'elle avez reçues.
Mais de qui plus dois je espérer que de toi, Jupiter? Laisseras tu plorer en vain la plus belle des Déesses? N^auras tu pitié de l'angoisse qu'endure ce povre enfant dine de meilleure fortune? Aurons nous perdu nos veuz et prières? Si celles des hommes te peuvent forcer, et t'ont fait plusieurs fois tomber des mains, sans mal faire, la foudre que tu avois contre eus préparée, quel pou- ' voir auront les nôtres, ausquels as communiqué ta puissance et autorité? Et te prians pour personnes pour lesquelles toymesme (si tu ne tenois le lieu de commander) prierois volontiers , et en la faveur desquelles (si je puis savoir quelque secret des choses futures) feras, possible, après certeines revolucions, plus que ne demandons, assugetissant à perpétuité Folie à Amour, et le faisant plus cler voyant que nul autre des Dieus?
J'ay dit.
Incontinent tjuApolon ut fini son acusation^ toute la compagnie des Dieus, par un frémissement, se montra avoir compassion de la belle Déesse là présente, et de Cupidon son fils. Et ussent vo-
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lontiers tout sur l'heure condamné la Déesse Folle^ quand r équitable Jupiter , par une mag sté impériale^ leur commanda silence, pour ouir la defense de Folie, enchargée à Mercure, lequel commença à parler ainsi :
Mercure.
N'atendez point, Jupiter, et vous autres Dieu$ immortels, que je commence mon oraison par excuses (comme quelquefois font les orateurs qui creingnent estre blasmez, quand ils soutiennent des causes apertement mauvaises), de ce qu'ay pris en main la défense de Folie, et mesmes contre Cupidon, auquel ay en plusieurs endrois porté tant d'obeïssance qu'il auroit raison de m'estimer tout sien ; et ay tant aymé la mere que n'ay jamais espargné mes allées et venues tant qu'ay pensé lui faire quelque chose agréable. La cause que je defens est si juste que ceus mesmes qui ont parlé au contraire, après m'avoir ouy, changeront d'opinion. L'issue du diferent, comme j'espere, sera telle que mesme Amour quelque jour me remercira de ce service que contre lui je fay à FoHe. Cette question est entre deus amis, qui ne sont pas si outrez l'un envers l'autre que quelque matin ne se puissent reconcilier et prendre plaisir l'un de l'autre, comme au paravant. Si, à l'apetit de l'un, vous chassez l'autre, quand ce désir de vengeance
sera passé (laquelle incontinent qu^elle est achevée commence à desplaire)^ si vous ordonnez quelque cas contre Folie, Amour en aura le premier regret. Et n'estoit cette ancienne amitié et aliance de ces deus , maintenant aversaires , qui les faisoit si uniz et conjoins que jamais n'avez fait faveur à l'un que l'autre ne s'en soit senti, je me defierois bien que pussiez donner bon ordre sur ce diferent, ayans tous suivi Amour, fors Pallas, laquelle estant ennemie capitale de Folie, ne seroit raison qu'elle voulust juger sa cause. Et toutefois n'est Folie si inconnue céans qu'elle ne se ressente d'avoir souvente fois esté la bien venue , vous aportant tousjours avec sa troupe quelque cas de nouveau pour rendre vos banquets et festins plus plaisans. Et pense que tous ceus de vous qui ont aymé ont aussi bonne souvenance d'elle que de Cupidon mesme. Davantage, elle vous croit tous si équitables et raisonnables qu'encore que ce fait fust le votre propre, si n'en feriez vous que la raison.
J'ay trois choses à faire : défendre la teste de Folie, contre laquelle Amour a juré; respondre aus acusacions que j'entens estre faites à Folie^ et à la demande qu'il fait de ses yeus. Apolon , qui ha si long temps ouy les causeurs à Romme, ha bien retenu d'eus à conter tousjours à son avantage. Mais Folie, comme elle est tousjours ouverte, ne veut point que j'en dissimule rien, et ne vous en veut
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dire qu^un mol sans art, sans fard et ornement quelconque.
Et, à la pure vérité, P'olie , se jouant avec Amour, ha passé devant lui pour gaigner le devant et pour venir plus tôt vous donner plaisir. Amour est entré en colère. Lui et elle se sont pris de paroles. Amour l'a taché navrer de ses armes qu'il portoit. Folie s'est défendue des siennes, dont elle ne s'estoit chargée pour blesser personne , mais pource que ordinairement elle les porte* Car, comme vous savez, ainsi qu'Amour tire au coeur. Folie aussi se gette aus yeus et à la teste , et n'a autres armes que ses doits. Amour ha voulu montrer qu'il avoit puissance sur le cœur d'elle. Elle lui ha fait connoitre qu'elle avoit puissance de lui oter les yeus. Il ne se pleingnoit que de la deformité de son visage. Elle, esmue de pitié, la lui ha couvert d'une bande , à ce que l'on n'aperçust deus trous vuides d'iceus, enlaidissans sa face.
On dit que Folie ha fait double injure à Amour : premièrement, de lui avoir crevé les yeux; secondement, de lui avoir mis ce bandeau. On exaggere le crime, fait à une personne aymée, d'une personne dont plusieurs ont afaire. Il faut respondre à ces deux injures.
Quant à la première, je dy que les loix et raisons humaines ont permis à tous se défendre contre ceus qui les voudroient ofenser, tellement que ce que
chacun fait en se défendant est estimé bien et justement fait. Amour ha esté l'agresseur. Car, combien que Folie ait premièrement parlé à Amour, ce n'estoit toutefois pour quereler, mais pour s'esbatre et se jouer à lui. Folie s'est défendue. Duquel coté est le tort? Quand elle lui ust pis fait, je ne voy point comment on lui en ust pu rien demander. Et si ne voulez croire qu'Amour ait esté l'agresseur, interroguez le. Vous verrez qu'il reconnoitra vérité. Et n'est chose incroyable en son endroit de commencer tels brouilliz. Ce n'est d'aujourd'hui qu'il ha esté si insuportable^ quand bon lui ha semblé. Ne s'ataqua il pas à Mars, qui regardoit Vulcan forgeant des armes, et tout soudein le blessa? Et n'y ha celui de cette compagnie qui n'ait esté quelquefois las d'ouir ces bravades. Folie rit tousjours, ne pense si avant aus choses, ne marche si avant pour estre la première , mais pource qu'elle est plus pronte et hative. Je ne say que sert d'alléguer la coutume tolérée à Cupidon de tirer de son arc où bon lui semble. Car quelle loy ha il plus de tirer à Folie que Folie n'a de s'adresser à Amour? Il ne lui ha fait mal; néanmoins il s'en est mis en son plein devoir. Quel mal ha fait Folie, rengeant Amour en sorte qu'il ne peut plus nuire, si ce n'est d'aventure? Que se treuve il en eus de capital? Y ha il quelque guet à pens, ports d'armes, congregacions illicites, ou autres choses qui puis-
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sent tourner au desordre de la Republique? C'estoit Folie et un enfant, auquel ne falloit avoir égard. Je ne say comment te prendre en cet endroit, Apolon. S'il est si ancien, il doit avoir apris à estre plus modeste qu'il n'est; et s'il est jeune, aussi est Folie jeune, et fille de Jeunesse. A celle cause, celui qui est blessé en doit demeurer là. Et dorénavant que personne ne se prenne à Folie : car elle ha, quand bon lui semblera, dequoy venger ses injures; et n'est de si petit lieu qu'elle doive soufrir les jeunesses de Cupidon.
Quant à la seconde injure, que Folie lui ha mis un bandeau, ceci est une pure calomnie. Car, en lui bandant le dessous du front, Folie jamais ne pensa lui agrandir son mal, ou lui oter le remède de guérir. Et quel meilleur témoignage faut il que de Cupidon mesme? Il ha trouvé bon d'estre bandé : il ha connu qu'il avoit esté agresseur, et que l'injure provenoit de lui ; il ha reçu cette faveur de Folie. Mais il ne savoit pas qu'il fust de tel pouvoir. Et quand il eust sù, que lui ust nuy de le prendre? Il ne lui devoit jamais estre oté : par conséquent donq ne lui dévoient estre ses yeus rendus. Si ses yeus ne lui dévoient estre rendus, que lui nuit le bandeau? Que bien tu te montres ingrat à ce coup, fils de Venus, quand tu calom.nies le bon vouloir que t'ay porté , et interprètes à mal ce que je t'ay fait pour bien.
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Pour agraver le fait , on dit que c'estoit en lieu de franchise. Aussi estoit ce en lieu de franchise qu'Amour avoit assailli. Les autels et temples ne sont inventez à ce qu'il soit loisible aus meschans d'y tuer les bons, mais pour sauver les infortunez de la fureur du peuple, ou du courrous d'un Prince. Mais celui qui pollue la franchise n'en doit il perdre le fruit? S'il ust bien succédé à Amour comme il vouloir, et ust blessé cette Dame, je croy qu'il n'ust pas voulu que l'on lui ust imputé ceci. Le semblable faut qu'il treuve bon en autrui.
Folie m'a défendu que ne la fisse misérable, que ne vous supliasse pour lui pardonner, si faute y avoit; m'a défendu le plorer, n'embrasser vos genous , vous adjurer par les gracieus yeus que quelquefois avez trouvez agréables venans d'elle, ny amener ses parens, enfans, amis, pour vous esmouvoir à pitié. Elle vous demande ce que ne lui pouvez refuser, qu'il soit dit qu'Amour par sa faute mesme est devenu aveugle.
Le second point qu'Apolon ha touché, c'est qu'il veut estre faites défenses à Folie de n'aprocher dorénavant Amour de cent pas à la ronde. Et ha fondé sa raison sur ce qu'estant en honneur et reputacion entre les hommes, leur causant beaucoup de bien et plaisirs, si Folie y estoit meslée, tout lourneroit au contraire. Mon intencion sera de montrer qu'en tout celà Folie n'est rien inférieure
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à Amour, et qu'Amour ne seroit rien sans elle, et ne peut estre et régner sans son ayde. Et pource qu'Amour ha commencé à montrer sa grandeur par son ancienneté , je feray le semblable , et vous prieray réduire en mémoire comme incontinent que l'homme fut mis sur terre, il commença sa vie par Folie; et depuis ces successeurs ont si bien continué que jamais dame n'ut tant bon crédit au monde.
Vray est qu'au commencement les hommes ne faisoient point de hautes folies , aussi n'avoient ils encores aucuns exemples devant eus. Mais leur folie estoit à courir Tun après Fautre, à monter sus un arbre pour voir de plus loin, rouler en la vallée, à menger tout leur fruit en un coup, tellement que l'hiver n'avoient que menger. Petit à petit ha cru Folie avec le tems. Les plus esvenîez d'entre eus, ou pour avoir rescous des loups et autres bestes sauvages les brebis de leurs voisins et compagnons , ou pour avoir défendu quelcun d estre outragé, ou pource qu'ils se sentoient ou plus forts, ou plus beaus, se sont fait couronner Rois de quelque feuillage de chesne. Et croissant Tambicion, non des Rois, qui gardoient fort bien en ce tems les moutons, beufs, truies et asnesses, mais de quelques mauvais garnimens qui les suivoient, leur vivre a esté séparé du commun. Il ha fallu que les viandes fussent plus délicates, l'habillement plus
magnifique. Si les autres usoient de laiton, ils ont cherché un métal plus precieus , qui est Tor. Où Por estoit commun , ils l'ont enrichi de perles, rubis, diamans, et de k)utes sortes de pierreries. Et, où est la plus grand'folie , si le commun ha ù une loy, les grands en ont pris d'autres pour eus. Ce qu'ils ont estimé n'estre licite aus autres, se le sont pensé estre permis. Folie ha premièrement mis en teste à quelcun de se faire creindre : Folie ha fait les autres obéir. Folie ha inventé toute l'excellence, magnificence et grandeur, qui depuis à cette cause s'en est ensuivie. Et néanmoins, qu'y ha il plus vénérable, entre les hommes, que ceux qui commandent aus autres? Toymesme, Jupiter, les apelles pasteurs de peuples; veus qu'il leur soit obeï sous peine de la vie : et néanmoins l'origine est venue par cette Dame. Mais, ainsi que tousjours as acoutumé faire, tu as converti à bien ce que les hommes avoient inventé à mal.
Mais , pour retourner à mon propos , quels hommes sont plus honorez que les fols? Qui fut plus fol qu'Alexandre, qui, se sentant souffrir faim, soif, et quelquefois ne pouvant cacher son vin, suget à estre malade et blessé, néanmoins se faisoit adorer comme Dieu? Et quel nom est plus célèbre entre les Rois? Quelles gens ont esté pour un tems en plus grande reputacion que les filozofes?
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Si en trouverez vous peu qui n'ayent esté abreuvez de Folie. Combien pensez vous qu'elle ait de fois remué le cerveau de Chrysippe? Aristotene mourut il de deuil, comme un fol, ne p.ouvant entendre la cause du flus et reflus de FEuripe? Crate , getant son trésor en la mer, ne fit il un sage tour? Empedocle, qui se fust fait immortel sans ses sabots d'erain, en avoit il ce qui lui en failloit? Diogene avec son tonneau , et Aristippe qui se pensoit grand filozofe , se sachant bien ouy d'un grand Signeur, estoient ils sages? Je croy, qui regarderoit bien avant leurs opinions , que Ton les trouveroit aussi crues comme leurs cerveaus estoient mal faits. Combien y ha il d'autres sciences au monde, lesquelles ne sont que pure resverie, encore que ceus qui en font professions soient estimez grands personnages entre les hommes. Ceus qui font des maisons au Ciel , ces getteurs de points, faiseurs de characteres, et autres semblables, ne doivent ils estre mis en ce reng? N'est à estimer cette foie curiosité de mesurer le ciel, les estoiles, les mers, la terre, consumer son tems à conter, getter, aprendre mile petites questions qui de soy sont foies , mais néanmoins resjouissent l'esprit, le font aparoir grand et subtil autant que si c'estoit en quelque cas d'importance. Je n'aurois jamais fait si je voulois raconter combien d'honneur et de reputacion tous les jours se donne
à cette Dame, de laquelle vous dites tant de mal.
Mais, pour le dire en un mot, mettez moy au monde un homme totalement sage d'un coté et un fol de Tautre, et prenez garde lequel sera plus estimé. Monsieur le sage atendra que l'on le prie, et demeurera avec sagesse tout seul, sans que l'on l'apelle à gouverner les viles, sans que l'on l'apelle en conseil; il voudra escouter, aller posément où il sera mandé : et on ha afaire de gens qui soient pronts et diligens^, qui faillent plus tôt que demeurer en chemin. Il aura tout loisir d'aller planter des chous. Le fol ira tant et viendra, en donnera tant à tort et à travers, qu'il rencontrera en fin quelque cerveau pareil au sien qui le poussera , et se fera estimer grand homme. Le fol se mettra entre dix mile arquebuzades, et possible en eschapera : il sera estimé, loué, prisé, suivi d'un chacun. Il dressera quelque entreprise escervelée, de laquelle, s'il retourne, il sera mis jusques au Ciel. Et trouverez vray, en somme, que, pour un homme sage dont on parlera au monde, y en aura dix mile fols qui seront à la vogue du peuple.
Ne vous sufit il de ceci? assembleray je les maus qui seroient au monde sans Folie, et les commoditez qui proviennent d'elle? Que dureroit mesme le monde si elle n'empeschoit que l'on ne prévit les fâcheries et hazars qui sont en mariage? Elle empesche que l'on ne les voye et les cache, à
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fin que le monde se peuple tousjours à la manière acoutumée. Combien dureroient peu aucuns mariages, si la sottise des hommes ou des femmes laissoit voir les vices qui y sont? Qui ust traversé les mers sans avoir Folie pour guide ? Se commettre à la miséricorde des vents , des vagues, des bancs et rochers, perdre la terre de vue, aller par voyes inconnues, trafiquer avec gens barbares et inhumains ; dont est il premièrement venu que de Folie ? Et toutefois par là sont communiquées les richesses d'un pais à autre, les sciences, les façons de faire , et ha esté connue la terre , les proprietez et natures des herbes, pierres et animaus. Quelle folie fust ce d'aller sous terre chercher le fer et l'or? Combien de mestiers faudroit il chasser du monde, si Folie en estoit bannie? La plus part des hommes mourroient de faim. Dequoy vivroient tant d'avocats, procureurs, greffiers, sergens, juges, menestriers, farseurs, parfumeurs, brodeurs, et dix mile autres mestiers?
Et pource qu'Amour s'est voulu munir, tant qu^il hapù, de la faveur d'un chacun, pour faire trouver mauvais que par moy seule il ait reçu quelque infortune, c'est bien raison qu'après avoir ouy toutes ses vanteries , je lui conte à la vérité de mon fait. Le plaisir qui provient d^Amour consiste quelquefois ou en une seule personne, ou bien pour le plus en deus, qui sont l'amant et Tamie. Mais le
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plaisir que Folie donne n'a si petites bornes. D'un mesme passetems elle fera rire une grande compagnie. Autrefois elle fera rire un homme seul de quelque pensée , qui sera venue donner à la traverse. Le plaisir que donne Amour est caché et secret, celui de Folie se communique à tout le monde. Il est si récréatif que le seul nom esgaie une personne. Qui verra un homme enfariné avec une bosse derrière entrer en salle, ayant une contenance de fol, ne rira il incontinent? Que l'on nomme quelque fol insigne , vous verrez qu'à ce nom quelcun se resjouira et ne pourra tenir le rire. Tous autres actes de Folie sont tels que l'on ne peut en parler sans sentir au cœur quelque allégresse, qui desfache un homme et le provoque à rire. Au contraire, les choses sages et bien composées nous tiennent premièrement en admiracion, puis nous soûlent et ennuient. Et ne nous feront tant de bien, quelques grandes que soient et cerimonieuses , les assemblées des grans Signeurs et sages, que fera quelque folâtre compagnie de jeunes gens délibérez, et qui n'auront ensemble nul respect et consideracion. Seulement icelle voir resveille les esprits de l'ame et les rend plus dispos à faire leurs naturelles operacions, où, quand on sort de ces sages assemblées, la teste fait mal : on est las, tant d'esprit que de corps , encore que l'on ne soit bougé de sus une sellette.
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Toutefois ne faut estimer que les actes de Folie soient tousjours ainsi légers comme le saut des bergers, qu'ils font pour Tamour de leurs amies; ny aussi délibérez comme les petites gayetez des Satires, ou comme les petites ruses que font les pastourelles, quand elles font tomber ceus qui passent devant elles^ leur donnant par derrière la jambette, ou leur chatouillant leur sommeil avec quelque branche de chesne. Elle en ha qui sont plus sévères, faits avec grande premeditacion , avec grand artifice, et par les esprits plus ingenieus. Telles sont les tragédies , que les garçons des vilages premièrement inventèrent; puis furent avec plus heureus soin aportées és viles. Les comédies ont de là pris leur source. La saltacion n'a ù autre origine^ qui est une representacion, faite si au vif, de plusieurs et diverses histoires , que celui qui n'oit la voix des chantres qui accompagnent les mines du joueur entent toutefois non seulement l'histoire, mais les passions et mouvemens ; et pense entendre les paroles qui sont convenables et propres en tels actes, et, comme disoit quelcun, leurs piez et mains parlans. Les bouffons qui courent le monde en tiennent quelque chose. Qui me pourra dire s'il y ha chose plus foie que les anciennes fables contenues és tragédies , comédies et saltacions? Et comment se peuvent exempter d'estre nommez fols ceux qui les représentent, ayans pris et prenans tant de pei-
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nés à se faire sembler autres qu'ils ne sont? Est il besoin reciter les autres passetems qu'a inventez Folie pour garder les hommes de languir en oisiveté? N'a elle fait faire les somptueus palais, théâtres, et amphithéâtres de magnificence incroyable, pour laisser témoignage de quelle sorte de folie chacun en son tems s'esbatoit? N'a elle esté inventrice des gladiateurs, luiteurs, et athlètes? N'a elle donné la hardiesse et dextérité telle à l'homme que d'oser et pouvoir combatre sans armes un lion, sans autre nécessité ou atente que pour estre en la grâce et faveur du peuple? Tant y en ha qui assaillent les taureaus , sangliers , et autres bestes , pour avoir l'honneur de passer les autres en folie : qui est un combat qui dure non seulement entre ceus qui vivent de mesme tems^ mais des successeurs avec leurs prédécesseurs. N'estoit ce un plaisant combat d'Antoine avec Cleopatra , à qui dependroit le plus en un festin? Et tout celà seroit peu si les hommes^ ne trouvans en ce monde plus fols qu'eus , ne dressoient querelle contre les morts. César se fachoit qu'il n'avoit encore commencé à troubler le monde en l'aage qu'Alexandre le grand en avoit vaincu une grande partie. Combien Luculle et autres ont ils laissé d'imitateurs qui ont taché à les passer, soit à traiter les hommes en grand apareil , à amonceler les plaines, aplanir les montaignes, seicher les lacs, mettre ponts sur les mers
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(comme Claude Empereur), faire colosses de bronze et pierre, arcs trionfans, pyramides? Et de cette magnifique folie en demeure un long tems grand plaisir entre les hommes, qui se destournent de leur chemin , font voyages exprés , pour avoir le contentement de ces vieilles folies.
En somme, sans cette bonne Dame l'homme seicheroit et seroit lourd , malplaisant et songeart. Mais Folie lui esveille Tesprit, fait chanter, danser, sauter, habiller en mile façons nouvelles , lesquelles changent de demi an en demi an , avec tousjours quelque aparence de raison , et pour quelque commodité. Si l'on invente un habit joint et rond, on dit qu'il est plus séant et propre; quand il est ample et large, plus honneste. Et pour ces petites folies et invencions , qui sont tant en habillemens qu'en contenances et façons de faire , l'homme en est mieus venu et plus agréable aux dames. Et comme j'ay dit des hommes, il y aura grand diference entre le recueil que trouvera un fol et un sage. Le sage sera laissé sur les livres, ou avec quelques anciennes matrones à deviser de la dissolucion des habits , des maladies qui courent , ou à demesler quelque longue généalogie. Les jeunes Dames ne cesseront qu'elles n'ayent en leur compagnie ce gay et joly cerveau.. Et combien qu'il en pousse Pune , pinse l'autre , descoiffe , levé la cotte, et leur fasse mile maus ; si le chercheront elles
toujours. Et quand ce viendra à faire comparaison des deus , le sage sera loué d'elles , mais le foi jouira du fruit de leur privautez. Vous verrez les Sages mesmes, encore qu'il soit dit que Ton cherche son semblable, tomber de ce coté. Quand ils feront quelque assemblée , tousjours donneront charge que les plus fols y soient, n'estimant pouvoir estre bonne compagnie s'il n'y ha quelque fol pour resveiller les autres. Et combien qu'ils s'excusent sur les femmes et jeunes gens , si ne peuvent ils dissimuler le plaisir qu'ils y prennent, s'adressans tousjours à eus, et leur faisant visage plus riant qu'aus autres.
Quête semble de Folie, Jupiter? Est elle telle qu'il la faille ensevelir sous le mont Gibel, ou exposer^ au lieu de Promethée, sur le mont de Caucase ? Est il raisonnable la priver de toutes bonnes compagnies , où Amour, sachant qu'elle sera, pour la fâcher y viendra? Et conviendra que Folie, qui n'est rien moins qu'Amour, lui quitte la place? S'il ne veut estre avec Folie , qu'il se garde de s'y trouver. Mais que cette peine de ne s'assembler point tombe sur elle , ce n'est raison. Quel propos y auroit il qu'elle ust rendu une compagnie gaie et délibérée, et que sur ce bon point la fallust desloger? Encore s'il demandoit que le premier qui auroit pris la place ne fust empesché par l'autre , et que ce fust au premier venu, il y auroit quelque
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raison. Mais je lui montreray que jamais Amour ne fut sans la fille de Jeunesse, et ne peut estre autrement; et le grand dommage d'Amour, s'il avoit ce qu'il demande. Mais c'est une petite colère , qui lui ronge le cerveau, qui lui fait avoir ces estranges afeccions ; lesquelles cesseront quand il sera un peu refroidi.
Et pour commencer à la belle première naissance d'Amour, qu'y ha il plus despourvu de sens que la personne à la moindre ocasion du monde vienne en amour, en recevant une pomme, comme CydipéePen lisant un livre, comme la Dame Francisque de Rimini? en voyant, en passant, se rende si tôt serve et esclave , et conçoive espérance de quelque grand bien sans savoir s'il en y ha? Dire que c'est la force de l'œil de la chose aymée, et que de là sort une sutile evaporacion, ou sang, que nos yeus reçoivent, et entre jusques au cœur, où, comme pour loger un nouvel hoste,faut, pour lui trouver sa place, mettre tout en desordre, je say que chacun le dit; mais s'il est vray, j'en doute. Car plusieurs ont aymé sans avoir ù cette ocasion , comme le jeune Gnidien qui ayma l'euvre fait par Praxitelle. Quelle influxion pouvoit il recevoir d^un œil marbrin ? Quelle sympathie y avoit il de son naturel, chaud et ardent par trop , avec une froide et morte pierre ? Qu'est ce donq qui l'enflammoit? Folie, qui estoit logée en
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son esprit. Tel feu estoit celui de Narcisse. Son œil ne recevoit pas le pur sang et sutil de son cœur mesme; mais la foie imaginacion du beau pourtrait qu'il voyoit en la fonteine le tourmentoit. Exprimez tant que voudrez la force d'un œil; faites le tirer mile traits par jour; n^oubliez qu'une ligne qui passe par le milieu, jointe avec le sourcil, est un vray arc; que ce petit humide, que l'on voit luire au milieu , est le trait prest à partir : si est ce que toutes ces flesches n'iront en autres cœurs que ceus que Folie aura préparez. Que tant de grans personnages, qui ont esté et sont de présent, ne s'estiment estre injuriez, si pour avoir aymé je les nomme fols. Qu'ils se prennent à leurs filozofes, qui ont estimé folie estre privacion de sagesse, et sagesse estre sans passions : desquelles Amour ne sera non plus tôt destitué que la mer d'ondes et vagues. Vray est qu'aucuns dissimulent mieux leur passion ; et s'ils s'en trouvent mal , c'est une autre espèce de folie. Mais ceus qui montrent leurs afeccions estans plus grandes que les secrets de leurs poitrines vous rendront et exprimeront une si vive image de Folie qu'Apelle ne la sauroit mieus tirer au vif.
Je vous prie imaginer un jeune homme, n'ayant grand afaire qu'à se faire aymer; pigné, miré, tiré, parfumé ; se pensant valoir quelque chose ; sortir de sa maison le cerveau embrouillé de mile consi-
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deracions amoureuses; ayant discouru mile bons heurs^ qui passeront bien loin des cotes; suivi de pages et laquais habillez de quelque livrée représentant quelque travail , fermeté , et espérance ; et en cette sorte viendra trouver sa Dame à Teglise : autre plaisir n'aura qu'à geter force œillades et faire quelque révérence en passant. Et que sert ce seul regard? Que ne va il en masque pour plus librement parler? Là se fait quelque habitude, mais avec si peu de demontrance du coté de la Dame que rien moins. A la longue il vient quelque privauté; mais il ne faut encore rien entreprendre qu'il n'y ait plus de familiarité. Car lors on n'ose refuser d'ouir tous les propos des hommes, soient bons ou mauvais. On ne creint ce que l'on ha acoutumé voir. On prend plaisir à disputer les demandes des poursuivans. Il leur semble que la place qui parlemente est demi gaignée. Mais s'il avient que, comme les femmes prennent volontiers plaisir à voir debatre les hommes, elles leur ferment quelquefois rudement la porte, et ne les apellent à leurs petites privautez comme elles souloient, voilà mon homme aussi loin de son but comme n'a gueres s'en pensoit prés. Ce sera à recommencer. Il faudra trouver le moyen de se faire prier d'acompagner sa Dame en quelque église, aus jeus et autres assemblées publiques , et ce pendant expliquer ses passions par soupirs et paroles
tremblantes , redire cent fois une même chose , protester, jurer, promettre à celle qui possible ne s'en soucie , et est tournée ailleurs et promise.
Il me semble que seroit folie parler des sottes et plaisantes amours vilageoises : marcher sur le bout du pié, serrer le petit doit ; après que Pon ha bien bu, escrire sur le bout de la table avec du vin et entrelasser son nom et celui de s'amie; la mener première à la danse, et la tourmenter tout un jour au soleil.
Et encore ceus qui par longues alliances ou par entrées ont pratiqué le moyen de voir leur amie en leur maison, ou de leur voisin, ne viennent en si estrange folie que ceus qui n'ont faveur d'elles qu'aus lieus publiques et festins, qui de cent soupirs n'en peuvent faire connoilre plus d'un ou deus le mois, et néanmoins pensent que leurs amies les doivent tous conter. Il faut avoir tousjours pages aus escoutes , savoir qui va , qui vient , corrompre des chambrières à beaux deniers, perdre tout un jour pour voir passer Madame par la rue, et, pour toute remuneracion , avoir un petit adieu avec quelque souzris, qui le fera retourner chezsoy plus content que quand Ulisse vid la fumée de son Itaque. Il vole de joye; il embrasse l'un, puis l'autre; chante vers; compose, fait s'amie la plus belle qui soit au monde, combien que possible
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soit laide. Et si de fortune survient quelque jalousie^ comme il avient le plus souvent, on ne rit, on ne chante plus : on devient pensif et morne; on connoit ses vices et fautes; on admire celui que Pon pense estre aymé; on parangonne sa beauté, grâce, richesse, avec celui duquel on est jalous; puis soudein on le vient à despriser : qu'il n'est possible, estant de si mauvaise grâce, qu'il soit aymé; qu'il est impossible qu'il face tant son devoir que nous, qui languissons, mourons, brûlons d'amour. On se pleint, on apelle s'aniie cruelle, variable; l'on se lamente de son malheur et destinée. Elle n'en fait que rire, ou lui fait acroire qu'à tort il se pleint; on trouve mauvaises ses querelles, qui ne viennent que d'un cœur soupsonneus et jalous; et qu'il est bien loin de son conte, et qu'autant lui est de l'un que de l'autre. Et lors je vous laisse penser qui ha du meilleur. Lors il faut connoitre que l'on ha failli par bien servir, par masques magnifiques, par devises bien inventées, festins, banquets. Si la commodité se trouve^ faut se faire paroitre par dessus celui dont on est jalous. Il faut se montrer libéral, faire présent quelquefois de plus que l'on n'a; incontinent qu'on s'aperçoit que l'on souhaite quelque chose, l'envoyer tout soudein, encores qu'on n'en soit requis; et jamais ne confesser que l'on soit povre. Car c'est une tresmauvaise compagne d'Amour que
Povreté : laquelle estant survenue, on connoit sa folie, et Pon s'en retire à tard.
Je croy que ne voudriez point ressembler encore à cet amoureus, qui n'en ha que le nom. Mais prenons le cas que l'on lui rie, qu'il y ait quelque réciproque amitié, qu'il soit prié se trouver en quelque lieu : il pense incontinent qu'il soit fait, qu'il recevra quelque bien, dont il est bien loin; une heure en dure cent; on demande plus de fois quelle heure il est; on fait semblant d'estre demandé, et, quelque mine que l'on face, on lit au visage qu'il y ha quelque passion véhémente. Et quand on aura bien couru, on trouvera que ce n'est rien, et que c'estoit pour aller en compagnie se promener sur l'eau , ou en quelque jardin; ou aussi tôt un autre aura faveur de parler à elle que lui, qui ha esté convié. Encore ha il ocasion de se contenter, à son avis : car, si elle n'ust plaisir de le voir, elle ne l'ust demandé en sa compagnie.
Les plus grandes et hazardeuses folies suivent tousjours l'accroissement d'amour. Celle qui ne pensoit qu'à se jouer au commencement se trouve prise. Elle se laisse visiter à heure suspecte. En quels dangers! D'y aller accompagné seroit déclarer tout; y aller seul est hazardeus. Je laisse les ordures et infeccions dont quelquefois on est parfumé. Quelquefois se faut desguiser en portefaix, en cordelier^ en femme; se faire porter dens
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un coffre à la merci d'un gros vilain, que s'il savoit ce qu'il porte, le lairroit tomber pour avoir sondé son fol faix. Quelquefois ont esté surpris, batuz, outragez, et ne s'en ose l'on vanter. Il se faut guinder par fenestres, par sus murailles, et tousjours en danger, si Folie n'y tenoit lamain.
Encore ceus cy ne sont que des mieus payez. Il y en ha qui rencontrent dames cruelles, desquelles jamais on n'obtient merci. Autres sont si rusées qu'après les avoir menez jusques auprès du but, les laissent là. Que font ils? Après avoir longuement soupiré, ploré et crié, les uns se rendent moynes, les autres abandonnent le pais, les autres se laissent mourir.
Et penseriez vous que les amours des femmes soient de beaucoup plus sages? Les plus froides se laissent brûler dedens le corps avant que de rien avouer. Et combien qu'elles vousissent prier, si elles osoient, elles se laissent adorer; et tousjours refusent ce qu'elles voudroient bien que l'on leur otast par force. Les autres n'atendent que l'ocasion; et heureus qui la peut rencontrer. Il ne faut avoir creinte d'estre esconduit. Les mieus nées ne se laissent veincre que par le tems; et, se connoissant estre aymées, et endurant en fm Je semblable mal qu'elles ont fait endurer à autrui, ayant fiance de celui auquel elles se descouvrent ,
8o DEBAT DE FOLIE ET D'AMOUR.
avouent leur foiblesse^ confessent le feu qui les brûle : toutefois encore un peu de honte les retient , et ne se laissent aller que vaincues, et consumées à demi. Et aussi, quand elles sont entrées une fois avant, elles font de beaus tours. Plus elles ont résisté à Amour, et plus s'en treuvent prises. Elles ferment la porte à raison. Tout ce qu'elles creingnoient, ne le doutent plus. Elles laissent leurs ocupacions muliebres. Au lieu de filer, coudre, besongner au point, leur estude est se bien parer, promener és églises, festes et banquets, pour avoir tousjours quelque rencontre de ce qu'elles ayment. Elles prennent la plume et le lut en main, escrivent et chantent leurs passions; et en fin croit tant cette rage qu'elles abandonnent quelquefois pere, mere, maris, enfans, et se retirent où est leur cœur. Il n'y ha rien qui plus se fâche d'estre contreint qu'une femme, et qui plus se contreingne où elle ha envie montrer son afeccion. Je voy souventefois une femme, laquelle n'a trouvé la solitude et prison d'environ sept ans longue , estant avec la personne qu'elle aymoit. Et combien que nature ne lui ust nié plusieurs grâces, qui ne la faisoient indine de toute bonne compagnie, si est ce qu'elle ne vouloit plaire à autre qu'à celui qui la tenoit prisonnière. J'en ay connu une autre, laquelle, absente de son ami, n'alloit jamais dehors qu'acompagnée des amis et domestiques de son bien aymé^
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voulant tousjours rendre témoignage de la foy qu'elle lui portoit.
En somme ^ quand cette afeccion est imprimée en un cœur genereus d'une dame, elle y est si forte qu'à peine se peut elle efacer. Mais le mal est que le plus souvent elles rencontrent si mal que plus ayment, et moins sont aymées. Il y aura quelcun qui sera bien aise de leur donner martel en teste, et fera semblant d'aymer ailleurs, et n'en tiendra conte. Alors les povrettes entrent en estranges fantasies ; ne peuvent si aisément se défaire des hommes comme les hommes des femmes , n'ayant la commodité de s'eslongner et commencer autre parti, chassans amour avec autre amour. Elles blâment tous les hommes pour un. Elles apellent foies celles qui ayment, maudissent le jour que premièrement elles aymerent, protestent de jamais n'aymer ; mais celà ne leur dure gueres. Elles remettent incontinent devant les yeus ce qu'elles ont tant aymé. Si elles ont quelque enseigne de lui, elles la baisent, rebaisent, sèment de larmes, s'en font un chevet et oreiller, et s'escoutent elles raesmes pleingnantes leurs misérables destresses. Combien en voy je qui se retirent jusques aus Enfers, pour essaier si elles pourront, comme jadis Orphée, révoquer leurs amours perdues?
Et en tous ces actes , quels traits trouvez vous que de Folie? Avoir le cœur séparé de soymesme,
estre meintenant en paix , ores en guerre , ores en trêves; couvrir et cacher sa douleur; changer visage mile fois le jour; sentir le sang qui lui rougit la face, y montant, puis soudein s'enfuit, la laissant palle, ainsi que honte, espérance ou peur nous gouvernent; chercher ce qui nous tourmente, feingnant le fuir, et néanmoins avoir creinte de le trouver; n'avoir qu'un petit ris entre mile soupirs; se tromper soymesme; brûler de loin, geler de prés; un parler interrompu, un silence venant tout à coup : ne sont ce tous signes d'un homme aliéné de son bon entendement? Qui excusera Hercule dévidant les pelotons d'Omphale ? le sage Roi Hebrieu avec cette grande multitude de femmes? Annibal s'abatardissant autour d'une dame? et maints autres , que journellement voyons s'abuser tellement qu'ils ne se connoissent eus mesmes ? Qui en est cause, sinon Folie? Car c'est elle, en somme, qui fait Amour grand et redouté, et le fait excuser s'il fait quelque chose autre que de raison. Reconnois donq, ingrat Amour, quel tu es, et de combien de biens je te suis cause. Je te fay grand; je le fay eslever ton nom : voire et ne t'ussent les hommes réputé Dieu sans moy. Et, après que t'ay tousjours acompagné , tu ne me veus seulement abandonner, mais me veus renger à cette sugeccion de fuir tous les lieus où tu seras. Je crois avoir satisfait à ce qu'avois promis mon-
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trer : que jusques ici Amour n'avoit esté sans Folie. Il faut passer outre, et montrer qu'impossible est d'estre autrement. Et pour y entrer : Apolon, tu me confesseras qu'Amour n'est autre chose qu'un désir de jouir, avec une conjonccion et assemblement de la chose aymée. Estant amour désir, ou, quoy que ce soit, ne pouvant estre sans désir, il faut confesser qu'incontinent que cette passion vient saisir l'homme, elle l'altère et immue. Car le désir incessamment se demeine dedens l'ame, la poingnant tousjours et resveillant. Cette agitacion d^esprit, si elle estoit naturelle, elle ne l'afligeroit de la sorte qu'elle fait; mais, estant contre son naturel, elle la malmeine, en sorte qu^il se fait tout autre qu'il n'estoit. Et ainsi en soy n'estant l'esprit à son aise, mais troublé et agité, ne peut estre dit sage et posé. Mais encore fait il pis : car il est contreint se descouvrir : ce qu'il ne fait que par le ministère et organe du corps et membres d'icelui. Et estant une fois acheminé, il faut que le poursuivant en amours face deus choses : qu'il donne à connoitre qu'il ayme, et qu'il se face aymer. Pour le premier, le bien parler y est bien requis; mais seul ne suffira il. Car le grand artifice et douceur inusitée fait soupsonner pour le premier coup celle qui l'oit, et la fait tenir sur ses gardes. Quel autre témoignage faut il? Tousjours l'ocasion ne se présente à combatre
pour sa dame et défendre sa querelle. Du premier abord vous ne vous ofrirez à lui ayder en ses afaires domestiques. Si faut il faire à croire que Ton est passionné. Il faut long tems , et long service , ardentes prières , et conformité de complexions. L'autre point que Tamant doit gaigner^ c'est se faire aymer : lequel provient en partie de Pautre. Car le plus grand enchantement qui soit pour estre aymé, c'est aymer. Ayez tant de sufumigacions^ tant de characteres, adjuracions^ poudres et pierres, que voudrez; mais, si savez bien vous ayder montrant et déclarant votre amour, il n'y aura besoin de ces estranges receptes.
Donq, pour se faire aymer, il faut estre aymable : et non simplement aymable , mais au gré de celui qui est aymé, auquel se faut renger et mesurer tout ce que voudrez faire ou dire. Soyez paisible et discret. Si votre amie ne vous veut estre tel, il faut changer voile, et naviguer d'un autre vent; ou ne se mesler point d'aymer. Zethe et Amphion ne se pouvoient acorder, pource que la vacation de l'un ne plaisoit à l'autre. Amphion ayma mieus changer, et retourner en grâce avec son frère. Si la femme que vous aymez est avare, il faut se transmuer en or, et tomber ainsi en son sein. Tous les serviteurs et amis d'Atalanta estoient chasseurs, pource qu'elle y prenoit plaisir.
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Plusieurs femmes, pour plaire à leurs poètes amis, ont changé leurs paniers et coutures en plumes et livres. Et certes il est impossible plaire sans suivre les afeccions de celui que nous cherchons. Les tristes se fâchent d'ouir chanter; ceus qui ne veulent aller que le pas ne vont volontiers avec ceus qui tousjours voudroient courir.
Or me dites si ces mutacions contre notre naturel ne sont vrayes folies, ou non exemptes d'icelle. On dira qu'il se peut trouver des complexions si semblables que l'amant n'aura point de peine de se transformer és meurs de l'aymée. Mais, si cette amitié est tant douce et aisée, la folie sera de s'y plaire trop : en quoy est bien dificile de mettre ordre. Car, si c'est vray amour^ il est grand et véhément, et plus fort que toute raison, et, comme le cheval ayant la bride sur le col^ se plonge si avant dedens cette douce amertume qu'il ne pense aus autres parties de Pame, qui demeurent oisives; et par une repentance tardive, après un long tems, témoigne à ceus qui l'oyent qu'il ha esté fol comme les autres. Or, si vous ne trouvez folie en amour de ce coté là , dites moi entre vous autres Signeurs , qui faites tant profession d'amour, ne confessez vous que amour cherche union de soy avec la chose aymée : qui est bien le plus fol désir du monde, tant par ce que, le cas avenant, amour faudroit par soymesme, estant l'amant et Taymé
confonduz ensemble, que aussi il est impossible qu'il puisse avenir, estant les espèces et choses individues tellement séparées Tune de l'autre qu'elles ne se peuvent plus conjoindre si elles ne changent de forme. Alléguez moy des branches d'arbres qui s'unissent ensemble ; contez moy toutes sortes d'antes que jamais le Dieu des jardins inventa : si ne trouverez vous point que deus hommes soient jamais devenuz en un : et y soit le Gerion à trois corps tant que voudrez.
Am.our donq ne fut jamais sans la compagnie de Folie et ne le sauroit jamais estre. Et quand il pourroit ce faire, si ne le devroit il pas souhaiter ; pource que l'on ne tiendroit conte de lui à la fin. Car quel pouvoir auroit il, ou quel lustre, s'il estoit prés de sagesse? Elle lui diroit qu'il ne faudroit aymer l'un plus que l'autre, ou pour le moins n'en faire semblant, de peur de scandaliser quelcun; il ne faudroit rien faire plus pour l'un que pour l'autre; et seroit à la fin Amour ou anéanti, ou devisé en tant de pars qu'il seroit bien foible. Tant s'en faut que tu doives estre sans Folie, Amour, que , si tu es bien conseillé, tu ne redemanderas plus tes yeus. Car il ne t'en est besoin , et te peuvent nuire iDeaucoup: desquels si tu t'estois bien regardé quelquefois, loymesme te voudrois mal.
Pensez vous qu'un soudart qui va à l'assaut pense au fossé, aus ennemis, et mile harquebuza-
DISCOURS V
des qui Tatendent? Non. Il n'a autre but que parvenir au haut de la bresche, et n'imagine point le reste. Le premier qui se mit en mer n'imaginoit pas les dangers qui y sont. Pensez vous que le joueur pense jamais perdre? Si sont ils tous trois au hazard destre tuez, noyez, et destruiz. Mais quoy! ils ne voyent et ne veulent voir ce qui leur est dommageable. Le semblable estimez des Amans : que si jamais ils voyent et entendent clerement le péril où ils sont, combien ils sont trompez et abusez , et quelle est Tesperance qui les fait tousjours aller avant , jamais n'y demeureront une seule heure. Ainsi se perdroit ton règne ^ Amour, lequel dure par ignorance, nonchaillance , espérance et cécité, qui sont toutes damoiselles de Folie, lui faisans ordinaire compagnie.
Demeure donq en paix, Amour, et ne vien rompre rancienne ligue qui est entre toy et moy, combien que tu n^en susses rien jusqu'à présent. Et n'estime que je t'aye crevé les yeus, mais que je t'ay montré que tu n'en avois aucun usage auparavant, encore qu'ils te fussent à la teste , que tu as de présent.
Reste de te prier, Jupiter, et vous autres Dieus, de n'avoir point respect aus noms ( comme je say que n'aurez ) , mais regarder à la vérité et dinité des choses. Et pourtant , s'il est plus honorable entre les hommes dire : « Un tel ayme )) , que :
((Il est fol», que celà leur soit imputé à ignorance. Et pour n'avoir en commun la vraye intelligence des choses, ny pù donner noms selon leur vray naturel, mais au contraire avoir baillé beaus noms à laides choses, et laids aux belles, ne délaissez, pour ce , à me conserver Folie en sa dinité et grandeur. Ne laissez perdre cette belle Dame, qui vous ha donné tant de contentement avec Génie , Jeunesse, Bacchus, Silène, et ce gentil Gardien des jardins. Nepermetez fâcher celle que vous avez conservée jusques ici sans rides et sans pas un poil blanc. Et n'otez^ à Tapetit de quelque colère, le plaisir d'entre les hommes. Vous les avez otez du Royaume de Saturne : ne les y faites plus entrer ; et, soit en Amour, soit en autres afaires, ne les enviez, si pour apaiser leurs fâcheries, Folie les fait esbatre et s'esjouir.
J'ay dit.
Quand Mercure ut fini la défense de Folky Jupiter^ voyant les D'uus estre diversement afeccionnez et en contrariété! d'opinions ^ les uns se tenans du coté de CupidoUy les autres se tournans à aprouver la cause de Folie, pour apointer le diferentj va prononcer un arrest interlocutoire en cette manière :
Pour la dificulté et importance de vos diferens, et diversité d'opinions, nous avons remis votre afaire d'ici à trois fois sept fois neuf siècles. Et ce
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pendant vous commandons vivre amiablement ensemble, sans vous outrager Pun Tautre. Et guidera Folie Paveugle Amour, et le conduira par tout où bon lui semblera. Et sur la restitucion de ses yeus, après en avoir parlé aus Parques, en sera ordonné.