‹ Œuvres de Louise Labé (volume 3)Chapitre 19 sur 33 · POÉSIES · texte numérisé non relu

POÉSIES

DE

u tems qu'Amour y d^hommes et Dieus

vainqueur y Faisait brûler de sa flamme mon cœur y En embrassant de sa cruelle rage Mon sang, mes os, mon esprit et courage , Encore lors je n^avois la puissance De lamenter ma peine et ma souffrance; Encor Phebus, ami des lauriers vers , N'avoit permis que je fisse des vers.

Mais, meintenant que sa fureur divine Remplit d'ardeur ma hardie poitrine.

Chanter méfait, non les bruians tonnerres

De Jupiter^ ou les cruelles guerres

Dont trouble Mars^ quand il veut , l'Univers ;

Il m'a donné la lyre qui les vers

Souloit chanter de l'amour Lesbienne :

Et à ce coup pleurera de la mienne.

0 dous archet^ adouci moy la voix.

Qui pour r oit fendre et aigrir quelquefois ^

En récitant tant d'ennuis et douleurs y

Tant de despits y fortunes et malheurs.

Trempe Vardeur dont jadis mon cœur tendre

Fut, en brûlant y demi réduit en cendre.

Je sen desja un piteus souvenir

Qui me contreint la larme à l'œil venir.

Il m'est avis que je sen les alarmes

Que premiers j'u d'Amour, je voy les armes

Dont il s'arma en venant m'assaillir,

Cestoit mes yeus , dont tant faisois saillir

De traits à ceus qui trop me regardoient y

Et de mon arc assez ne se gardoient y

Mais ces miens traits y ces miens yeuSy me défirent y

Et de vengeance estre exemple me firent.

Et me moquant y et voyant l'un aymer.

Vautre brûler et d'amour consommer ;

En voyant tant de larmes espandues^

Tant de soupirs et prières perdues y

Je n'aperçu que soudein me vint prendre Le mesme mal que je soulois reprendre , Qui me persa d'une telle furie Qu'encor n'en suis après long tems guérie ; Et meintenant me suis encor contreinte De rafreschir d'une nouvelle pleinte Mes maus passez. Dames qui les lirez ^ De mes regrets avec moy soupirez.

Possible^ un jour^ je feray le semblable ^ Et ayderay votre voix pitoyable A vos travaux et peines raconter^ Au tems perdu vainement lamenter.

Quelque rigueur qui loge en votre cœur, Amour s'en peut un jour rendre vainqueur ; Et plus aurez lui esté ennemies^ Pis vous fera , vous sentant asservies, N^estimez point que l'on doive blâmer Celles qu^a fait Cupidon enflamer.

Autres que nous y nonobstant leur hautesse , Ont enduré l'amoureuse rudesse :

Leur cœur hautein ^ leur beauté ^ leur lignage, Ne les ont su préserver du servage De dur Amour; les plus nobles esprits ■ En sont plus fort et plus soudein espris. Semiramis , Roy ne tant renommée,

Qui mit en route avecques son armée Les noirs squadrons des Ethiopiens , Et y en montrant louable exemple aus siens , Faisoit couler^ de son furieus branCy Des ennemis les plus braves le sang, Ayant encor envie de conquerre Tous ses voisins, ou leur mener la guerre y Trouva Amour , qui si fort la pressa y Qu'armes et loix veincue elle laissa.

Ne meritoit sa Royalle grandeur Au moins avoir un moins fascheus malheur Qu'aymer son fils? Royne de Babylonne, Où est ton cœur qui és combat resonne? Qu^est devenu ce fer et cet escuy Dont tu rendois le plus brave veincu?

Où as tu mis la marciale cresîe Qui obombroit le blond or de ta teste? Où est Vespée y où est cette cuirasse y Dont tu rompois des ennemis l'audace Où sont fuit tes coursiers furieus.

Lesquels trainoicnt ton char victorieus?

T'a pù si tôt un foible ennemi rompre? Ha pù si tôt ton cœur viril corrompre. Que le plaisir d'' armes plus ne te touche y Mais seulement languis en une couche ?

ELEGIKS. 97

Tu as laissé les aigreurs marciales , Pour recouvrer les douceurs géniales.

Ainsi Amour de îoy fa esîrangée Qu^on te diroit en une autre changée.

Donques celui lequel d'amour esprise Pleindre me voit ^ que point il ne mesprise Mon triste deuil: Amour, peut estre, en brief En son endroit n'aparoitra moins grief.

Telle 'fay vu , qui avoit en jeunesse Blâmé Amour, après en sa vieillesse Brûler d'ardeur, et pleindre tendrement Uapre rigueur de son tardif tourment.

Alors, de fard et eau continuelle , Elle essayoit se faire venir belle Voulant chasser le ridé labourage.

Que raage avoit gravé sur son visage.

Sur son chef gris elle avoit empruntée Quelque perruque, et assez mal antée ^ Et plus estoit à son gré bien fardée , De son Ami moins estoit regardée :

Lequel ailleurs fuiant n'en tenoit conte. Tant lui sembloit laide , et avoit grand' honte D'estre aymé d'elle. Ainsi la povre vieille Recevoit bien pareille pour pareille.

De maints en vain un temps fut reclamée;

Ores qu'elle ayme^ elle n'est point aymce. Ainsi Amour prend son plaisir à faire Que le veuil d'un soit à l'autre contraire : Tel n^ayme point, qu'une Dame aymera , Tel ayme aussi , qui aymé ne sera; Et entretient, néanmoins, sa puissance Et sa rigueur d"* une vaine espérance.

D'un tel vouloir le serf point ne désire La liberté y ou son port le navire y Comme j'atens, helas! de jour en jour y De toy, Amy, le gracieus retour.

Là favois mis le but de ma douleur, Qui fineroit quand j^aurois ce bon heur De te revoir; mais de la longue atente, Helas! en vain mon désir se lamente.

Cruel y cruel, qui te faisoit promettre Ton brief retour en ta première lettre,^ As tu si peu de mémoire de moy Qjie de m' avoir si tôt rompu lafoy?

Comme ose tu ainsi abuser celle Qui de tout tems fa esté si fidelle?

Or' que ta es auprès de ce rivage

Du Pau cornu y peut estre , ton courage

S'est embrasé d'une nouvelle flame^

En me changeant pour prendre une autre Dame:

Jà en oubli inconstamment est mise

La loyauté que tu m'avois promise.

S'il est ainsi y et que desja la foy

Et la bonté se retirent de toy ,

// ne me faut émerveiller si ores

Toute pitié tu as perdu encores.

O combien ha de pensée et de creinte^

Tout aparsoy, l'ame d'Amour ateinte !

Ores je croy, vu notre amour passée,

Qu'impossible est que tu m'aies laissée ;

Et de nouvel ta foy je me fiance ^

Et plus qu'humeine estime ta constance.

Tu es, peut estre, en chemin inconnu

Outre ton gré malade retenu.

Je croy que non : car tant suis coutumiere

Défaire aus Dieus pour ta santé prière

Que plus cruels que tigres ils seroient

(luand maladie ils te prochasseroient^

Bien que ta foie et volage inconstance

Meriteroit avoir quelque soufrance.

Telle est ma foy qu'elle pourra sufire

lOI

A te garder d^avoir mal et marîire.

Celui qui tient au haut Ciel son Empire Ne me saurait ^ ce me semble^ desdire; Mais y quand mes pleurs et larmes entendrait Pour toy prians , son ire il retiendrait, J'ay de tout tems vescu en son service , Sans me sentir coulpable d^autre vice Que de f avoir bien souvent en son lieu ,

amour forcée y adoré comme Dieu, Desja deus foisy depuis le promis terme De tan retour^ Phebé ses cornes ferme , Sans que, de bonne au mauvaise fortune. De toy, Amy, j'aye nouvelle aucune.

Si toutefois y pour estre énamouré En autre lieu , tu as tant demeuré y Si say je bien que Vamie nouvelle A peine aura le renom d^ estre telle, Soit en beauté , vertu , grâce et faconde , Comme plusieurs gens savans par le monde

ont fait, à tort, ce croy je, estre estimée. Mais qui pourra garder la renommée?

Non seulement en France suis flatée , Et beaucoup plus que ne veus exaltée , La terre aussi que Calpe et Pyrenée Avec la mer tiennent environnée,

Du large Rhin les roulantes areines ,

Le beau pais auquel of te promeines ,

Ont entendu [tu me Vas fait à croire)

Que gens d'esprit me donnent quelque gloire.

Goûte le bien que tant d'hommes désirent ,

Demeure au but où tant d'autres aspirent y

Et croy qu'ailleurs n'en auras une telle :

Je ne di pas qu'elle ne soit plus belle,

Mais que jamais femme ne t'aymera

Ne plus que moy d'honneur te portera.

Maints grans Signeurs à mon amour prétendent,

Et à me plaire et servir prêts se rendent;

Joutes et jeus, maintes belles devises ,

En ma faveur sont par eus entreprises :

Et néanmoins tant peu je m'en soucie^

Que seulement ne les en remercie :

Tu es, tout seul, tout mon mal et mon bien ;

Avec toy tout , et sans toy je n'ay rien;

Et, n'ayant rien qui plaise à ma pensée,

De tout plaisir me treuve délaissée ,

Et, pour plaisir, ennui saisir me vient.

Le regretter et plorer me convient,

Et sur ce point entre en tel desconfort

Que mile fois je souhaite la mort.

Ainsi, ami, ton absence lointeine

Depuis deus mois me tient en cette peine^

Ne vivant pas, mais mourant d'un amour

Lequel m'occit dix mille fois le jour.

Revien donq tôt, si tu as quelque envie

De me revoir encof un coup en vie.

Et si la mort avant ton arrivée

Ha de mon corps Vaymante ame privée.

Au moins un jour vien^ habillé de dueil^

Environner le tour de mon cercueil.

Que plust à Dieu que lors fussent trouvez

Ces quatre vers en blanc marbre engravez :

Par toy, Ami, tant vesqui enflammée

Q u'en languissant par feu suis consumée,

Qui couve encor sous ma cendre embrazée

Si ne la rens de tes pleurs apaizée.

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