‹ Œuvres de Louise Labé (volume 3)Chapitre 3 sur 33 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

Le cœur des femmes n'est fait que d'aimer.

Mme DE Staël.

A notice de Guillaume Colletet sur Louise Labé n'est pas, malheureusement, une des plus intéressantes qu'il ait écrites ; c'est moins une biographie qu'une critique assez

sommaire de l'œuvre et des mœurs de la Belle Cordière. Sur ce dernier point, il est difficile de comprendre l'amertume, pour ne pas dire plus, d'un écrivain souvent trop indulgent qui, ayant étudié la poétesse lyonnaise une soixantaine d'années après sa mort, se trouvait au point de vue favorable pour bien connaître la vérité, sans subir l'influence des rancunes tenaces qui ont faussé son jugement.

Quoi qu'il en soit, voici sa notice :

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ÉTUDE

(( De toutes les femmes que l'on a comparées à la célèbre Sapho, il n'y en a point qui le puisse être avec plus de justice que Louise Labé, et qui ait soutenu plus dignement ce parallèle, tant par la délicatesse de son esprit que par l'irrégularité de sa conduite. Elle naquit à Lyon vers le milieu du XVI® siècle % dans une famille trés-obscure, si l'on en juge par la profession de son mari, qui exerçoit le métier de cordier, et c'est de cette alliance qu'elle prit le surnom de Belle Cordière. C'étoit une espèce de prodige que l'esprit de cette femme, car^ outre le talent extraordinaire qu'elle avoit pour la poésie, elle possédoit parfaitement les langues latine, espagnole, italienne, et savoit heureusement mettre en œuvre les plus beaux traits des poètes qu'elle avoit lus. La musique n'avoit rien d'inconnu pour elle. Elle avoit la voix belle, chantoit bien et touchoit en perfection les instruments les plus difficiles. Elle manioit même un cheval avec autant d'adresse que l'écuyer le plus habile. Enfin, elle savoit tout, et mesmes beaucoup plus qu'elle n'eust deu savoir. Ces belles qualités, jointes à quelques appas et à beaucoup d'agrément et de vivacité, attiroient chez elle ce qu'il y avoit de gens les plus distingués à Lyon, et la foule étoit d'autant plus grande qu'on étoit

I. L'auteur de poésies imprimées en 1555 ne pouvait être né vers le milieu du XVI^ siècle.

Colletet donne ici un témoignage d'ignorance et de légèreté qui rend à bon droit suspectes toutes ses autres appréciations.

SUR LOUISE LABÉ

JX

sûr de n'y pas languir longtemps. C'étoit assez d'avoir de l'esprit et de l'érudition pour se faire écouter et pour se voir même préférer aux plus grands seigneurs et aux plus riches financiers; avantages très-rares pour les savans amoureux, et plus encore dans ce siècle que dans celui de Louise Labé. Jusques icy Ton pourroit croire qu'elle se bornoit aux tendresses d'un commerce innocent. Point du tout : sa complexion trop amoureuse s'opposoit à ces réserves, et ses plaisirs étoient toujours portés jusques à l'emportement. En un mot, c'étoit une franche courtisanne mais ccurtisanne commode pour les ^ens d'esprit. Tel est le portrait que les historiens nous ont fait de Louise Labé, portrait ressemblant, si l'on s'en rapporte à ses ouvrages; mais trop hardi pour plaire à gens sages ou délicats. L'idée qu'elle nous a laissée de son esprit, dans les productions qui nous restent d'elle, mérite infiniment plus d'attention. Il paroît également fin, juste, aisé, brillant, et d'un caractère à faire honte au pédantisme que Ronsard et ses semblables introduisirent depuis elle dans notre poésie -. Tout ce qu'elle tire de son propre fond est d'une tendresse et d'un naturel à faire plaisir. Tout ce qu'elle emprunte d'ailleurs reçoit de nouvelles grâces du tour heureux qu'elle lui donne; mais partout|..deJ/arnour, et de cet amour qui ne respire que feu, que langueur et que jouissance. Si l'éloge est flatteur ou sincère, on en peut juger par le sonnet qui suit :

1 . Nous verrons quel compte on doit tenir et de cette imputation et des historiens dont Colletet s'autorise.

2. Quel dénigrement, quand on pense à la vie élogieuse qu'il a laissée de Ronsard !

ÉTUDE

Baise moy donc, baise moy et rebaise, Donne m'en un de tes plus savoureux, etc. *.

(c Les vers de ce sonnet sont une image assez fidèle des mouvements auxquels Louise Labé se laissoit emporter. C'étoit sa manière de se peindre elle-même dans tous ses ouvrages, où le cœur semble toujours avoir beaucoup plus de part que l'esprit. Quant à son style, il pourroit passer pour pur, par rapport au mauvais goût de son siècle, dont elle semble avoir dompté la rudesse par la facilité de son génie. Je ne m'amuse point à relever ses imitations; elles se feront assez sentir aux connoisseurs, qui ne manqueront pas de distinguer l'adresse avec laquelle elle sait se rendre propre tout ce qu'elle tire des anciens. Excellente manière d'imiter, bien éloignée de la dépendance de la pluspart de nos autheurs, qui s'imaginent qu'imiter c'est traduire grossièrement

0 si j'étois en ce beau sein ravie,

De celui-là pour qui je vay mourant,

Si avec luy vivie le demourant

De mes courts jours ne m'empeschoit envie!

Si, m'embrassant, il me disoit : M'amie» Contentons nous l'un Pautre, s'asseurant Que ni tempeste, Euripe, ni courant Ne nous pourra disjoindre en notre vie.

1. Voyez page 126; c'est le XYIll» sonnet de Louise. On remarquera que, selon sa coutume, Colletet en altère le texte. Ce premier vers est complètement dénaturé, le reste étant à peu près conforme à l'original, nous avons cru devoir abréger la citation.

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