‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 2)Chapitre 179 sur 180 · TOME m · texte numérisé non relu

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plusieurs d'entre nous , pour se dégager d'une inquiète et ombrageuse inquisition, à renier la religion de nos pères. Leur funeste influence peut donc aller jusqu'à produire l'apostasie! N'ont-ils pas en efiet par leurs répugnances trop connues , par la violence de leurs discours , par leurs sentiments secrets ou avoués , n ont-ils pas &iit naître , dans quelques uns, des scrupules sur nos institutions fondamentales? Juste ciel! serait-il vrai que dans notre belle France , telle que l'a fondée la restauration , il y aurait incompatibilité entre la Charte et la religion professée par la Charte? Plusieurs s'associent pour la foi , et souffrent , sans sourciller, que la croix soit arrachée dans les contrées sanctifiées par l'apostolat de saint Paul ; que des femmes chrétiennes soient traînées dans les bazars de l'Orient , lorsque leurs époux chrétiens n'ont pu leur donner la mort ; que des vierges chrétiennes soient destinées à d'odieux harems, lorsque leurs parents chrétiens n'ont pu leur arracher leur innocente vie; que des enfants baptisés soient abandonnés au fer impie de la circoncision , lorsque leurs pères ne les ont pas euxmêmes immolés, ou que leurs bourreaux ne les ont pas écrasés contre la pierre ! Que signifie ce prétendu labarum dans les airs lorsque la croix civilisatrice est sacrifiée ailleurs au barbare croissant? En vérité, je me demande, pôn sans quelque

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honte, s'il n'y a pas une ironie cachée dans toutes ces démonstrations de piété ; je me demande si ceux qui prêchent ainsi la religion du Sauveur du monde ne veulent pas discréditer cette religion sainte; s'ils ne veulent pas la livrer à la risée des hommes qui n'ont pas placé en elle leur salut et leur amour : je me demande s'ils ne veulent pas prouver que la croix n'a plus la puissance de civiliser ; car enfin je vois clairement une harmonie funeste entre la haine ou l'indifférence dont ils poursuivaient la Grèce malheureuse , et cette antipathie si peu déguisée pour toute institution généreuse qui favorise les progrès de la société.

Les plaintes amères et continues de certains journaux, et certains discours prononcés dans nos chambres législatives, m'ont enseigné cette triste vérité que le magnanime Testament de Louis XVI est complètement mis en oubli.

Est-ce ainsi que s'est présenté à nous celui qui le premier revint de l'exil , lorsqu'il voulut efîfacer tout un passé, lorsqu'il voulut créer tout un avenir par une expression si heureuse et si empreinte d'un sentiment vrai , d'une sympathie réciproque? est-ce ainsi encore que s'est présenté Louis XVIII à Saint- Ouen , lorsqu'il^lisait d'augustes promesses? et ces

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augustes promesses étaient-elles autre chose qu'une sanction apposée à un &it?

La dynastie, je n'en doute point, avait été satis- &ite : tout le prouve. Des prétentions qui tout-à^<x)up se sont réveillées, et ont voulu être des droits , se sont déclarées inhabiles a être jamais satisfaites. Elles ont voulu associer la dynastie à leurs implacables ressentiments , et la France a refusé obstinément et courageusement de mêler le sacré et le profane. La France s'est donnée à ses rois , et n a pas été conquise par eux ; la France s'est donnée à $es rois , mais à ses rois seuls. Osons le dire ; un parti que rien n'apaise voulait faire de la mort de M. le duc de Berri le signal d'une restauration illégitime que ce parti appelait de tous ses vœux. Vous l'avez bien vu , et ce n'est pas moi qui invente. N'avez-vous pas vu, en effet , n'avez-vous pas vu de vos yeux toutes les ignobles fantasmagories qui ont été imaginées pour faire naître la terreur dans l'ame de la famille royale, pour faire craindre qu'une veuve auguste ne fût pas en sûreté au milieu de nous ? L'enfant qui a survécu à une si grande calamité, ne voulut-on pas faire croiiie que son innocente vie était menacée? Des réquisitoires, qui resteront des monuments de ces jours d'épouvante, et qui devinrent, à l'instant même, comme le droit pubUc des cabinets, jetèrent, dans les bassins de la balance ddiP la justice était

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armée , tout le poids de l'Europe , enivrée alors du verti(];e de la peur. Les insurrections de Naples, du Piémont, de TEspagne, accumulées en phrases ambitieuses et poétiques , furent traduites à la barre des tribunaux. Pour la première fois , 6 prodige et témoignage des déplorables préoccupations de lesprit de parti ! pour la première fois , les Grecs , qui venaient de secouer les fers de la servitude, furent nommés rebelles. En pré^sence d'une loi pénale inflexible, les prestiges de leloquence ne sont licites qu'autant qu'ils sont employés à tempérer les sévérités d'un ministère de rigueur, à solliciter la clémence.

C'est malgré moi que je réveille de tels souvenirs ; mais on continue chaque jour de nous en faire porter le poids.

Voyez comme la question actuelle s'étend sur le monde : ce n'est plus l'énigme des races royales , c'est la grande énigme du genre humain qu'il s'agit de deviner.

Les Russes ont fait une guerre de civilisation. Us ont rapporté chez eux la pensée progressive, parceque la première invasion fut dirigée par une pensée d'affranchissement. Nous avons fait la guerre d'Espagne à la suite des armées de la foi ; nous devions

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en rapporter chez nous la haine de la Charte. Les Athéniens abolissaient par-tout Taristocratie; par la même raison, les Spartiates abolissaient par-tout la démocratie. Lorsque Junius Brutus fit cette révolution , d où résulta l'expulsion des Tarquins, il y avait , dans la plupart des états circonvoisins , des révolutions menaçantes pour l'aristocfatie de ces anciennes républiques, et le patriciat romain dut song^er à sa propre défense. Ce n est pas d'aujourd'hui que des peuples , placés dans la même sphère de civilisation , exercent les uns sur les autres des influences ou &tales ou heureuses ; seulement la sphère s est agrandie. Quand il était question de la guerre d'Espagne, les uns ne dissimulaient pas qu'ils la voulaient au profit de l'absolutisme; d'autres croyaient à la possibilité d'établir dans ce pays un régime légal , comme si letranger pouvait donner autre chose que la conquête. On craignait , disait-on , la contagion morale ; le chemin eût été plus court , si l'on fût rentré tout simplement dans la Charte. Notre véritable cordon sanitaire , c'était notre pacte fondamental, religieusement exécuté; notre meilleure armée d'observation , c'eût été notre corps électoral interrogé avec sincérité.

Les Autrichiens sont opposés au développement des nationalités italiennes. Tant que deux peuples ne se fondent pas l'un dans l'autre par les mariages ,

ils restent typiquement séparés. L'Italie, sous ce rapport, n'est pas sans quelque analogie avec ce quêtait la Grèce, dans les liens de la conquête par les Turcs. Il ne faut pas trop creuser cette idée, car enfin je ne veux pas faire de récrimination.

La victoire d'un parti ne pouvant pas être une victoire légale, n'est jamais bien constatée que par le sort des armes. C'est ce que les hommes ont appelé le jugement de Dieu. Parmi nous, ceux qui, sans triompher par le sort des armes, avaient néanmoins obtenu déjà de graves succès contre la Charte, ont dû vouloir se donner les chances qui seules constatent la victoire: telle est, au fond, la cause de la guerre d'Espagne. La révolution avait eu une im*mense gloire militaire , que la contre-révolution ne pou vait adopter ; il lui en fallait une pour elle. Elle a donc transporté la guerre civile au-delà des Pyrénées, parcequ'elle était dans l'impossibilité de la faire en France. C'était bien en effet une guerre civile pour les Français eux-mêmes, puisque chaque coup porté à la constitution des Cortès, quoique cette constitution n'eût point d'analogie avec nos institutions, devait naturellement ébranler la Charte française.

Les souverains ne peuvent se décharger du fardeau de la solidarité ; ils semblent n'avoir assemblé des congrès que pour l'assumer tout entière rar eux;

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les peuples ici sont restés hors de cause, ils n ont rien à expier. Lorsqu'ils ont agi^ ca toujours été par un instinct d'affranchissem^ait, et un instant ils furent secondés par les souveraintfqu ils forçaient au salut. C'est ainsi que rAUemagne a entraîné ses rois ; c est ainsi que TEspagne a conservé ïhéritage du sien ; c est ainsi que lopinion unanime de FEurope vient de décider la cause de la Grèce. Les souverains ont été ingrats envers leurs peuples. Louis XVIII fait une honorable exception ; par un seul acte de puis^ sance, semblable en cela à la puissance divine, il a acquis des droits immortels à la reconnaissance des peuples. Que les souverains donc consentent à recevoir toute la responsabilité qui pèse sur eux. Us ont laissé faire Finvasion de Fltalie , sans rien stipuler sur le sort futur de Fltalie ^ celle de FËspagne , sans expliquer quelles institutions ils entendent donner à FEspagne; nul frein na été imposé à un roi qui évidemment avait manqué à ses peuples ; enfin ils se sont mutuellement paralysés pour la Grèce , à laquelle, je n'en doute pas, ils prenaient un véritable intérêt.

CJette influence des peuples les uns sur les autres , même cette oppression que les plus forts exercent sur les plus Êiibles , finissent toujours par produire un bon résultat. Il se forme un lien commun. Les uns sonten avant, les autres sont en retard ; la mar-

che des civilisations analogues se régularise ; elles se mettent en harmonie les unes à l'égard des autres , tant la Providence est habile à conduire les affaires humaines à leur fin^

La France, qui avait conquis la Charte, avait perdu néanmoins une partie de sa spontanéité par Finvasion; elle la reconquise par la guerre d'Espagne , qui n avait pas été faite pour un tel but^

La Providence a sai^ en main la cause aban-^ donnée des Grecs , car c est elle seule qui a vaincu à Navarin ; éLle saisira , quand le temps sera venu , la cause indignement outragée des peuples italiens et des peuples espagnols. Elle se servira du fait méconnu, ce levier qui remue si puissamment le sol.

Le moment viendra où FEurope progressive ébranlera l'Orient stationnaire.

L aurore de ce grand événement ne commencét-dle pas à luire?

La sainte alliance a été un essai de résurrection du sentiment universel , mais on avait oublié d'y stipuler l'intérêt des peuples et les progrès de rhomtii^.

Maintenant il s'en forme un réel, c'est celui qui fait l'objet de la Palingénésie sociale.

Celui-là seul peut rendre l'Orient évolutif.

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Les besoins intellectuels doivent être provoqués; les besoins physiques demandent à être satisfaits. Ijsl Providence veille à ce que les besoins intellectuels se fissent sentir, pour que Thomme cherche à les satisfiiire; et quelquefois cest par des ébranlements très douloureux. Ceux qui prétendent étouffer ces besoins, les empêcher de naître, pour se dispenser de les satis&irc , se mettent en contravention ouverte avec les lois de la Providence. Un peuple chez qui les besoins physiques ne sont pas satisfaits se révolte; souvent un peuple chez qui les besoins intellectuels ne sont pas satisfaits s'abrutit , et s accoutume à son abrutissement. Philippe II est un des hommes les plus coupables; il a élevé entre son peuple et FEurope des barrières odieuses.

Il ne faut pas qu'un gouvernement oublie que sa double mission est de gouverner et de perfectionner les hommes qui lui sont confiés. Qu'il fasse servir sa propre puissance à l'avancement des hommes, et il n'aura rien à craindre de ceux qui prennent en eux-mêmes cette noble mission.

Voyez ce qui est arrivé en Italie et en Espagne. Les gouvernements stationnaires ont voulu arrêter les développements. Un petit nombre seulement a marché dans la voie , qui est la voie naturelle , celle du

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progrès. Le plus grand nonibre est resté stationnaire comme les gouvernements; il s'est encroûté dans Tignorance et dans le matérialisme d'habitudes perverties et stéréotypées. Il s'est trouvé un espace immense entre les deux sortes de populations. Des esprits généreux ont voulu faire un efFort pour s'afFranchir de ce destin ignominieux ; ils ont succombé.

Reportons-nous à cette marche mystérieuse et progressive d'initiation perpétuelle, que j'essaie de montrer dans la Palingénésie sociale; et sur-tout souvenons-nous bien que le christianisme laisse à chaque gouvernement sa liberté d'action.

Le bien, nécessaire et absolu.

Le mal, conditionnel et contingent.

La liberté de l'être intelligent, capacité du bien et du mal.

Le mal , contraire à la nature de l'être intelligent.

Donc l'être intelligent, rentrant dans sa nature primitive, en rentrant dans le bien lorsqu'il s'en est écarté.

Donc l'être intelligent tenu de se perfectionner.

Donc le mal, conditionnel et contingent, devant cesser.

Donc le bien , nécessaire et absolu, devant finir par régner.

L*être moral , ébloui par la capacité du bien et du mal, succombe.

Mais letre intelligent et moral redevenant bon, rentre dan s sa nature, et reste libre, car, sans liberté ,> point d attribution du bien et du mal.

L'absolu n'appartient qu'à Dieu. Le relatif est de l'homme, ce qui implique pour lui la nécessité du successif, et par conséquent , du progressif.

Il y a dans toutes les sciences un premier problème insoluble; en d'autres termes. Dieu se réserve un secret qu'il ne confie point aux choses, et sur lequel les choses se taisent lorsque nous les interrogeons.

La justice, la morale, ont leurs mystères.

Le critérium de la raison est un critérium relatif et progressif.

Le critérium de la conscience est lui-même relatif et progressif.

La lutte du fait et du droit se manifeste par-tout dans l'institution sociale : elle peut être représentée sous la forme de la théorie musicale; l'accord impossible de la quinte et de l'octave. La transaction et le tempérament sont donc des lois analogues pour éluder celle de l'absolu qui nous gouverne de trop haut.

La lutte du principe immobile qui conserve et du principe évolutif qui développe peut se représenter tantôt par l'incompatibilité absolue de la

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progression arithmétique et de la progression géométrique, tantôt par la faculté relative du tempérament et de la transaction.

Le premier fait qui se présente dans Thistoire du genre humain est un dogme qu il faut accepter comme on accepte un axiome dans les mathématiques.

Ce premier fait est celui de Thomme entrant en possession de la responsabilité ; celui du problème qui lui fut proposé pour lui faire acquérir la capacité du bien et du mal.

Dans les grandes crises de Thumanité , le problème primitif se pose de nouveau avec toute sa rigueur.

Supposez un moment précis où la crise a atteint toute son intensité , et un homme en présence de ce moment.

Cet homme, devenu symbole et type, sera ï Homme sam nom y l'homme succombant à une épreuve analogue à l'épreuve primitive.

Et cet homme type rentrera sous la loi absolue de son être , par l'expiation.

Ainsi le dogme régénérateur de la déchéance et de la réhabilitation produit la loi perpétuelle de l'évolution et du progrès.

Ainsi l'évolution et le progrès sont dant la nature de l'homn^e déchu et réhabihté.

Ainsi rhomme sexplique lui-même, et sa nature intime prouve la tradition.

La liberté constate la moralité de Thomme.

La liberté doit un jour constater la moralité des peuples.

Ne vous étonnez pas de voir la politique séparée de la morale , tant que la liberté ne fait pas le fond des institutions.

Depuis les temps historiques, la connaissance du bien et du mal nous est présentée comme successive ; cela est prouvé par le développement du sentiment moral, par le développement du sentiment deThumanité.

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