DEUXIÈME PARTIE
H y a, ainsi que je l'ai énoncé plus d'une fois, il y a , pour la société et pour Tindividu , un mélangée de fatalité et de liberté , dont il faut soigneusement tenir compte. La liberté, pour les individus comme pour le^ peuples, est circonscrite par des lois irréfragables ; car enfin la Providence doit vouloir la conservation de son ouvrage, et elle ne Fa fait que pour qu il durât. Reste la liberté morale pour l'individu , et pour les peuples un instinct moral dont la manifestation a toujours lieu , malgré les pouvoirs oppresseurs , et malgré les circonstances étrangères à lui-même. Le devoir de tout gouvernement est de développer cet instinct moral , c est-à-dire de diriger vers le bien , d'employer au perfectionnement le génie individuel de chaque peuple qui lui est confié par la Providence; s'il ne le £eiit pas, il manque à sa mission. Tout gouvernement doit être initiateur à l'égard du peuple qu'il gouverne.
Lorsque^l'on médite sur l'origine et les progrès des connaissances humaines, on est invinciblement porté à chercher hors d'un peuple quelconque la cause de sa civilisation , et par conséquent l'origine de ses lumières sur toutes choses. Cest, au reste, le témoignage de l'histoire. De là l'hypothèse d'un '
peuple primitif, d'un peuple civilisateur, placé par Bailly , d'après Platon , dans le nord de l'Asie. D'autres ont établi le principe civilisateur dans un collège de prêtres^ comme les gymnosophistes de l'Inde, les hiérophantes de l'Egypte^ les semnothéens de la Celtique. Toujours au moins a-t-il fallu un législateur avec une mission d'en haut pour dominer et son siècle et les peuples auxquels il s'adressait. U parait même que ce qu'on nous donne pour des premières institutions , des législations primitives , ne sont en effet que des réformations. En suivant donc la filiation jusqu'au bout, nous serons bien forcés de placer le principe civilisateur hors du genre humain lui-même, c'est-à-dii-e dans le Créateur, qui a voulu que l'homme fût un être social , qu'il fût condamné à tout apprendre. Dieu régna d'abord lui-- même , ensuite par des législateurs avoués de lui. Remarquons qu'en effet les législateurs, tous sans exception, ont eu des missions divines; et ici c'est encore le seul témoignage de l'histoire que j'invoque. Je sais que le dix- huitième siècle n'a pas voulu croire à ces missions divines. U faut bien les admettre cependant, car, ainsi que je l'ai dit au sujet des oracles, l'imposture ne peut être douée de ce qu'il faut pour fonder. Celui qui se fait l'expression d'un ordre de choses doit avoir en lui la conviction de la pensée bu-
luAine en sympathie avec In ynlopté divinp, vn qni
constitue la foi , la puissance de créer, lascendsuit s ur les homme s. J'ai fait entendre ailleurs ce que je pense de Mahomet lui-même, ce dernier législateur qui se soit autorisé d'une mission divine. Voltaire, engouffré dans les erreurs du siècle dont il est le représentant si passionné, et qui néanmoins se recommande à notre reconnaissance par le vif sentiment d'humanité qu'il a développé parmi nous, Voltaire a menti à-la-fois aux données de la poésie et à celles de la vérité; et ceci me rappelle encore le crime irrémissible d'avoir porté une main sacrilège sur l'héroïne admirable, sur la sibylle pure et magnanime de la nation française.
Remarquons, puisque nous en* sommes arrivés là, que ces sortes de missions étant finies , il en est résulté la nécessité de fiiire entrer les peuples dans la participation du pouvoir. Fénélon l'avait bien senti. Fénélon; il ne faut pas se lasser de le dire, est le véritable fondateur de l'ère actuelle. Si le Télémaque eût été adopté par les souverains, ils auraient conservé la première prérogative du pouvoir, celle d'instituer ; ils auraient évité la dissolution sociale du dix-huitième siècle. Il faut savoir sur-tout que le Télémaque était loin de contenir toute la pensée de Fénélon, et que l'ensemble de ses écrits était un trésor de sagesse et de prévision. Je ne
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parle pas même de ceux qui ont péri, et qui n'ont jamais été connus , mais^ qui sans doute contenaient ttue révélation de lavenir. Louis XIV, après la mort de M. le duc de Bourgogne , s enferma dans ses appartements, avec madame de Maintenon, pour brûler tous les papiers qui contenaient les instructions de Tillustre maître pour son auguste élève, et qui avaient été religieusement recueillis et en£^rmés dans une cassette. IjC vieux roi ne pouvait plus rien pour sa propre gloire ni pour le soulagement de ses peuples dont il sentait tout le malheur; mais qu'avait -il à craindre de ces pensées généreuses , destinées seulement aux méditations intimes de la royauté? redoutait-il encore pour luimême et pour son succeisseur Tascendant d'un si beau génie?
Disons plus, car depuis Fénélon les. temps ont bien changé , la participation du peuple au pouvoir ne suffit encore pas dans l'état actuel des idées et des opinions; il faut que le pouvoir sorte du peuple même. La société une fois instituée marche vers l'indépendance : c'est à elle un jour à produire le pouvoir qui doit la régir. Les âges de la tutèle sont passés , les âges de l'émancipation commencent. Est-il besoin d'ajouter que néanmoins la société continue d'exister par les mêmes lois qui l'ont fondée? L'émancipation d'un peuple ne peut être